• Des mètres sur mesure

    « La retenue d'eau de 3.000 mètres cube permet de faire tourner les canons à neige pendant deux jours. »
    (Noémie Philippot, sur francebleu.fr, le 18 mars 2018)

    (photo Wikipédia sous licence GFDL par Roland Zumbühl) 

     

      FlècheCe que j'en pense


    Loin de moi l'intention de mettre la tête au carré à notre journaliste, façon Rubik's Cube, mais enfin, je vous le demande, pourquoi cette invariabilité de cube dans mètre cube ? Parce qu'il s'agirait d'un nom en apposition ? Parce que l'on aurait affaire à une forme elliptique du tour mètre (au) cube ou mètre (en) cube ? Goosse, qui n'a pas pour habitude de faire des ronds autour du pot, s'empresse de trancher la question à la racine (carrée) : « Carré et cube varient comme des adjectifs dans mètre carré, mètre cube, etc. » Que les deux mots prennent les marques usuelles de genre et de nombre quand ils se disent d'une mesure qui exprime respectivement la surface et le volume d'un corps, pour la distinguer de la mesure linéaire, la chose paraît entendue : « Un canton de dix-sept kilomètres carrés », « Un débit de dix mètres cubes d'eau à l'heure » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie) ; « Seize mètres carrés », « Deux mètres cubes » (Littré) ; « Vingt kilomètres carrés. Une lieue carrée », « Des mètres cubes » (Girodet) ; « Dix mètres carrés », « Des mètres cubes » (Bescherelle) ; « Trois décamètres carrés », « Des mètres cubes » (Jouette) ; « Deux mètres cubes » (Hanse). Mais la belle unanimité vole en éclats dès lors qu'il est question de la nature des intéressés : deux noms employés adjectivement selon Goosse ; un adjectif (carré) et un nom employé adjectivement (cube) selon Littré, Girodet, Jouette, Bescherelle, Robert et le TLFi ; deux adjectifs selon Larousse et le Dictionnaire historique de la langue française. Quant à l'Académie, qui a toujours tenu carré pour un adjectif dans cet emploi, elle porte sur cube un avis à géométrie variable : « Dans ces locutions [pied cube, mètre cube...], cube est adjectif », écrivait-elle jusqu'en 1878 dans les différentes éditions de son Dictionnaire − preuve, soit dit en passant, que la chose ne tombe pas sous le sens −, avant de se raviser dans la huitième (« Par apposition ») et dans la neuvième (« Adjectivement »). Deux poids deux mesures ?

    Il n'est pourtant que de consulter les dictionnaires d'ancienne langue pour constater que les deux mots ont été adjectifs avant d'être substantifs. Ainsi, cube − quoique emprunté du latin cubus (« cube », « mesure », lui-même issu du grec kubos, « dé à jouer »), qui était un nom − est d'abord apparu en français dans des emplois adjectivaux, avant d'être attesté comme substantif avec son sens géométrique, puis courant : « Li nombres que tu proposes n'est pas cubes » (Comput, XIIIe siècle, cité par Littré), « Aulcunes sont speriques, aulcunes pyramidales, aulcunes cubes » (Nicolas Chuquet, 1484). « Par métonymie, précise le Dictionnaire historique de la langue française, il a pris le sens de "volume évalué", surtout réalisé par l'adjectif cube, noté [3] » (*). L'emploi adjectival de carré, quant à lui, n'a rien que de très conforme à l'étymologie : emprunté du latin quadratus, participe passé de quadrare (« rendre carré, donner une forme carrée »), le bougre est attesté comme adjectif (XIIe siècle), avec le sens propre « à la section carrée » qui a donné lieu à des emplois techniques en mathématiques (mètre carré, racine carrée), puis comme nom (fin du XVe siècle). « Pourtant, lit-on dans Le Bon Usage, avant de dire pied carré, etc., on a dit ... en carré (encore attesté au XIXe siècle) : Une grosse poste [= poutre] de sept empans en quarré (Rabelais, Pantagruel, 1532). » Voire. Car enfin, il n'est pas établi, à ma connaissance, que l'on ait dit empan, pied, mètre... en carré (avec carré substantif, donc) avant empan, pied, mètre... carré (avec carré adjectif) ; l'analyse des textes anciens tend même plutôt à prouver le contraire : « 24 aunes quarrées » (Comptes de l'argenterie des rois de France, 1316), « XVIII aulnes carrées » (Mandements de Charles V, 1374), « Toise carrée » (Archives nationales, 1387) et « Ung grant trou comme de quatre piedz en carré » (Jean de Wavrin, vers 1450), « À prandre l'harpan de quatre vingt pas en carré comme dit est » (Le Vieux Coustumier de Poitou, vers 1454), « Une petite bannerette comme d'ung pié et demy en carré » (Jean de Bueil, 1461), « Quelque huyt piedz en quarré » (Philippe de Commynes, vers 1490). Surtout, il n'est pas davantage certain que les deux formules soient synonymes, tant les spécialistes ont des avis divergents sur la question ; comparez : « Pied carré, toise carrée, mètre carré, etc., Surface carrée dont le côté a un pied, une toise, un mètre, etc. Ce tableau a vingt pieds carrés. Un espace de huit lieues carrées. On dit dans le même sens, Un pied, une toise, un mètre, etc., en carré » (sixième édition du Dictionnaire de l'Académie, 1835), « En carré ou au carré, En étendue évaluée en unités carrées : Une lieue, un kilomètre en carré ou au carré » (Grand Larousse du XIXe siècle, 1867) et « Ne confondez pas les expressions trois pieds carrés, cinq mètres carrés avec trois pieds en carré, cinq mètres en carré ; trois pieds carrés sont trois carrés, ayant chacun un pied de côté ; trois pieds en carré représentent un carré dont les côtés ont trois pieds de long, valant neuf carrés d'un pied de côté » (Dictionnaire de la conversation et de la lecture, 1834). Avouez qu'il y a de quoi perdre pied, à force de perdre le sens de la mesure.

    Le français et les mathématiques ne font décidément pas bon ménage...
     

    (*) En 1798, Jean-Baptiste Sarret écrivait... carrément que « le mot cube s'emploie indifféremment comme substantif et comme adjectif ; ainsi l'on peut dire mètre cube ou mètre cubique » (Éléments d'arithmétique à l'usage des écoles primaires).

    Remarque 1 : Il m'étonnerait fort que l'on eût affaire à une simple coquille dans le cas qui nous occupe, les graphies fautives étant légion sur la Toile. Jugez-en plutôt :  « L'incendie [...] a détruit plus de mille mètres carré du centre commercial » (L'Express), « Un hôtel particulier de 700 mètres carré » (LCI), « 9 mètres carré habitables » (France Info), « 3.000 mètres carré incendiés » (L'Obs), « Des milliers de mètres cube de béton, de briques et de bois » (La Voix du Nord), « Environ 50 millions de mètres cube » (La Tribune), « two cubic meters deux mètres cube » (Grand Dictionnaire Hachette Oxford, 2007), etc.

    Remarque 2 : La variante de carré est plus rare : « Quinze ou seize pieds de carré » (Grand Dictionnaire historique, 1732), « Une table, ayant quatre pieds de carré environ » (Baudelaire).

    Remarque 3 : On notera que mètre carré, mètre cube...  s'écrivent sans trait d'union.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La retenue d'eau de 3 000 mètres cubes.

     

    « Manque de Pô !De la poudre aux yeux »

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  • Commentaires

    1
    so
    Mercredi 28 Mars à 16:47

    Bonjour,

    Je suis tombée sur votre post (très intéressant) en cherchant comment écrire cube dans "300 mètres cube(s)". Après vous avoir lu, je pencherais donc plutôt pour cubes-avec-un-s, mais je me demandais, est-ce que "mètres cube" n'est pas une contraction de "mètres AU CUBE". Dans ce cas, on ne mettrait pas de s à cube, si ? Je serais curieuse de connaître votre avis. Merci.

      • Mercredi 28 Mars à 17:44

        Cube, selon l'usage, prend la marque du pluriel dans mètres cubes.
        L'idée (que j'évoque au début du billet) selon laquelle l'invariabilité se justifierait par une ellipse de au ne me paraît pas recevable, dans la mesure où au carré, au cube s'entendent déjà, en mathématiques, au sens de "élevé au carré, au cube". Ainsi, deux mètres au cube égalent huit mètres cubes, soit (2 m)³ = 8 m³.

    2
    Jeudi 29 Mars à 13:30

    Le français et les mathématiques ne font décidément pas bon ménage...

    Oh que si ils font bon ménage,. Là il ne s'agit pas tant de mathématiques que de mesures, voire de systèmes de mesures et de système de calcul. Il ne faut pas oublier que le système métrique (devenue système international) et le calcul décimal sont des bienfaits que nous devons à la révolution française et qu'avant c'était beaucoup plus compliqué.

    Mais effectivement, Prieur, dans son mémoire pour rendre uniformes les systèmes de mesure (1791) et Paucton dans son traité des poids et mesures de 1780 accordent les deux mots : pouces cubes.

    3
    %Michel JEAN
    Jeudi 29 Mars à 14:41

    Durant mes recheches : Des mètres d'eau cubées  ! (rare)   CNRTL

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    4
    Vendredi 30 Mars à 09:13

    Bonjour, je suis encore très jeune et c'est impressionnant de voir que la langue française a beaucoup évolué ces 2-3 derniers siècles. Pleins d'expressions que je ne connaissais pas. 

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