• Une histoire de rien

    « Les transports, eux, ont fonctionné comme si de rien était » (à propos de la journée de grève pour défendre la sécurité sociale).
    (Marc Landré, sur lefigaro.fr, le 16 octobre 2014)

     

     

    FlècheCe que j'en pense

    À l'oral, liaison (entre rien et était) oblige, tout se passe... comme si de rien n'était, justement ! Mais à l'écrit, le piège est redoutable : c'est qu'il ne faudrait pas imaginer que l'on a ici affaire à une proposition positive. Rien ne serait plus contraire à l'esprit de ladite expression figée, qui doit s'entendre au sens de « comme si la chose dont il s'agit n'était pas arrivée », « comme si rien ne s'était passé » : « En dépit de sa souffrance, Tartarin souriait et menait paisiblement sa même vie, comme si de rien n’était » (Alphonse Daudet).

    Mais là n'est pas la seule difficulté que nous réserve notre locution adverbiale. Car enfin, on est fondé à s'interroger sur la nature de ce de qui semble à ce point superflu que nombreux sont les usagers qui se croient libres de l'omettre (1), malgré les protestations des spécialistes : « Ne pas dire comme si rien n'était, tour critiqué » (Girodet) ; « Éviter comme si rien n'était, sans de » (Larousse en ligne). Selon Georgin, pour une fois bien conciliant, les deux formes sont possibles, « mais on dit plus communément, avec un de explétif qui ne s'explique guère : comme si de rien n'était ». D'aucuns se sont pourtant employés, de façon plus ou moins convaincante, à justifier la présence de cet embarrassant de. Ainsi de Féraud qui note, dans son Dictionnaire critique de la langue française (1787), que « la préposition de précède aussi rien, dans le cours de la phrase, au lieu de le suivre » ; partant, doit-on comprendre que le sens est ici « comme si rien de (cela) n'était » ? Tel n'est pas l'avis des Le Bidois : « Pour notre part, nous le croyons analogue au de qui épingle l'attribut dans la locution si j'étais de vous (2). Le tour, en somme, revient à celui-ci : comme si (cela) n'était de rien (= n'était d'aucune importance). » Après tout, le Dictionnaire historique de la langue française ne nous apprend-il pas que n'être de rien à quelqu'un s'est dit autrefois pour « ne pas l'intéresser » ? D'autres encore (dont Dupré), considérant de rien non pas comme un attribut mais comme un sujet, croient voir dans de l'article partitif que l'on trouve dans le tour vieilli il boit de bon vin.

    Vous l'aurez compris : il serait grand temps de descendre dans la rue pour réclamer, mine de rien, un peu plus de clarté dans la langue !

    (1) Quelques (rares) écrivains comptent parmi les contrevenants : « Elle continua son chemin, comme si rien n'était » (Pierre Benoît) ; « J'ai  rendu mes comptes comme si rien n'était » (Céline) ; « Le murmure des voix continue durant une seconde comme si rien n'était » (Emmanuel Bove).

    (2) C'est également l'avis du linguiste Robert Martin qui considère, dans Le mot rien et ses concurrents en français (1966), que le de sert à borner le sens nihiliste de comme si rien n'était à une situation particulière : « Ainsi Si j'étais de vous signifie "Si j'étais à votre place, dans cette situation particulière" et non "Si nous pouvions échanger en tout nos personnes". L'équivalence moi = vous se limite à un point particulier et cette limitation se rend par de. Il en est de même dans le gallicisme Comme si de rien n'était. »

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


     Les transports ont fonctionné comme si de rien n'était.

     

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