• Mots pour maux

    Mots pour maux

    « Le 11 mars, l'OMS reconnaissait l'état de pandémie mondiale. »
    (Christian de Perthuis, sur lepoint.fr, le 19 mars 2020.)  

     

     

    FlècheCe que j'en pense


    Les férus d'étymologie le savent bien : le préfixe pan-, tiré du grec pas, pantos (« tout »), exprime dans notre langue l'idée de totalité, d'universalité. Ainsi la panacée désigne-t-elle à l'origine une plante imaginaire servant de remède universel, la panoplie, l'armure complète d'un fantassin de l'Antiquité, et le panthéon, le temple dédié par les Anciens à l'ensemble de leurs dieux.

    Pandémie, qui circule désormais dans toutes les bouches, même masquées, ne déroge pas à la règle : issu au XVIe siècle (1) du grec pandêmos (composé de pan et de dêmos, « pays, peuple ») ou de sa forme latinisée pandemus, le mot désigne littéralement une maladie affectant « le peuple tout entier » (comprenez : sans distinction de sexe, d'âge, de condition sociale). Sur le même modèle avait déjà été formé le mot épidémie, emprunté dès la fin du XIIe siècle du grec epidêmia, lui-même dérivé de l'adjectif epidêmos, composé de epi- (« sur, au-dessus, parmi ») et de dêmos, d'où « qui séjourne, qui circule dans un lieu (à propos d'un individu, d'une rumeur et, spécialement, d'une maladie) ». Aussi parlera-t-on, pour une population ou une région donnée (-démie), d'épidémie en cas d'apparition soudaine d'une maladie qui s'abat en même temps sur, qui circule rapidement parmi (épi-) un grand nombre de personnes et de pandémie quand ladite maladie s'étend à la quasi-totalité (pan-) des individus considérés. Seulement voilà : l'analyse selon l'étymologie a ses limites, et la nuance quantitative qu'elle laisse entrevoir entre les deux termes est loin d'avoir fait l'unanimité parmi les spécialistes de la médecine, comme en témoigne l'évolution de la classification des maladies au cours des siècles. Jugez-en plutôt :

    « Les [maladies] universelles sont dictes pandemiques, epidemiques, endemiques ; pandemiques c'est à dire "de tout le peuple", ausquelles tous ont en soy disposition ; epidemiques "sur le peuple", qui luy adviennent par contagion, comme nostre peste ; endemiques c'est à dire "au peuple", qui a ceste disposition naturelle » (Traitez contenans la pure et vraye doctrine de la peste et de la coqueluche de Jean Suau, 1586).

    « [Les médecins distinguent trois sortes de pestilences.] Une nommée simplement Pandemos, qui attaque principalement les habitans des lieux secs et chauds. La 2. Epidimie, qui étouffe l'homme tout d'un coup. La 3. Loemodes, qui dure quelque tems, quoi qu'elle soit mortelle » (Le Naturaliste moral de Bernard Le Prestre, 1699) (2).

    « Par rapport au pays, les maladies sont divisées en sporadiques et en pandémiques. Les maladies sporadiques ont différentes causes [...] et attaquent tantôt une personne, tantôt une autre. Les maladies pandémiques sont celles qui attaquent plusieurs personnes dans un même pays. On les divise en endémiques et en épidémiques. Les maladies endémiques sont celles qui règnent dans un pays et qui ont une cause attachée à une contrée [...]. Les maladies épidémiques sont celles qui affligent tout un pays [= plusieurs contrées en même temps] et dont la cause est commune et passagère » (Chirurgie complète de François Planque, 1744).

    « Il existe dans le langage médical trois termes quantitatifs pour désigner l'extension qu'une maladie peut prendre. Endémie, maladie qui règne sur un grand nombre d'individus d'une localité restreinte. Epidémie, maladie qui s'étend sur tout un peuple, et pandémie, maladie qui s'étend à tous les peuples » (Gazette médicale de Strasbourg, Édouard Eissen, 1866).

    On ne s'étonnera donc pas que, devant pareille cacophonie, les lexicographes généralistes aient d'abord été tentés d'exercer leur droit de retrait. Les uns firent l'impasse sur pandémie, les autres le tinrent pour un simple synonyme, plus récent et plus rare, de épidémie : « Pandémie. C'est la même chose qu'épidémie. C'est une attaque de maladie qui se répand sur tout le peuple » (Dictionnaire français-latin d'Élie Col de Villars, 1741), « Pandémie, pandémique. Synonymes de épidémie, épidémique » (Académie, 1762), « Pandémie, épidémie » (Napoléon Landais, 1835), « Pandémie. Synonyme d'épidémie. Peu usité » (Louis-Nicolas Bescherelle, 1846).

    Depuis le début du XIXe siècle, pourtant, commençait à s'établir entre épidémie et pandémie une distinction non plus selon les causes (héritée de la tradition hippocratique) ou selon la gravité et la durée (chez Ammien Marcellin), mais selon des considérations géographiques qui le disputaient aux considérations numériques :

    « Cette maladie forma[i]t le principal symptôme de l'épidémie, ou plutôt de la pandémie, car vers le milieu de ce siècle l'angine a été une maladie générale pour toute l'Europe » (Traité de médecine légale de François-Emmanuel Fodéré, 1813).

    « Épidémie. Maladie qui attaque, en même temps et dans le même lieu, un grand nombre de personnes » (sixième édition du Dictionnaire de l'Académie, 1835) et « Pandémie. Maladie qui attaque tous les habitants d'un pays » (Complément du Dictionnaire de l'Académie, 1842).

    « Lorsqu'une épidémie se répand, non pas seulement dans quelques localités plus ou moins rapprochées les unes des autres, mais sur une contrée tout entière, elle prend le nom de pandémie » (Nouveaux Éléments de pathologie générale, 1872).

    « Il s'agit alors [...] d'une épidémie qui, si elle s'étend à un pays tout entier et frappe toute la population, deviendra une pandémie » (Les grands processus morbides de Jean-Joseph Picot, 1878). (3)

    Mais voilà que Littré vient semer le trouble, en laissant entendre (par une formulation maladroite ou par une trop grande familiarité avec les écrits d'Hippocrate ?) que l'épidémie toucherait un plus grand nombre d'individus que la pandémie : « Épidémie. Maladie, contagieuse ou non, qui attaque un très grand nombre de personnes », « Pandémie. Maladie qui attaque à la fois un grand nombre d'individus habitant un même lieu » (Dictionnaire de la langue française, 1877). Vous l'aurez compris : les foyers lexicographiques du XIXe siècle ont eu bien du mal à accorder leurs diagnostics sur ce pandémie de malheur qui tombait déjà en désuétude... À tel point que l'Académie se décida à mettre l'intéressé en quarantaine prolongée. Elle l'ignora purement et simplement dans la septième (1878) et la huitième (1935) édition de son Dictionnaire, et ne se résolut à lever les mesures barrières qu'en 2011, non sans avoir préalablement pris soin d'assainir la situation : « Épidémie. Apparition et propagation d'une maladie contagieuse qui atteint en même temps, dans une région donnée, un grand nombre d'individus et, par métonymie, cette maladie elle-même » et « Pandémie. Épidémie qui touche la population de tout un continent, voire du monde entier » (neuvième édition de son Dictionnaire). Plus de doute, le mot pandémie est désormais réservé à une épidémie de grande ampleur géographique (indépendamment de sa mortalité) : « Pandémie amplifie le sens d'épidémie en y ajoutant l'idée d'une extension mondiale » (Marie-Henriette Bru), « La pandémie est l'extension d'une épidémie au sens spatial » (Valérie Béal), « Quand une épidémie se mondialise, elle devient pandémie » (Alain Rey).

    N'allez pas vous croire tiré d'affaire pour autant ! Il n'est, hélas ! que de consulter les dictionnaires concurrents pour s'aviser que l'unanimité, dans cette histoire, n'est pas davantage de mise au XXIe siècle qu'aux époques précédentes. Je n'en veux pour preuve que ces quatre définitions modernes de pandémie :

    « 1. Maladie qui atteint presque tous les habitants d'une région. 2. Épidémie générale, dont les effets s'étendent à la terre entière » (Grand Robert).

    « Épidémie qui atteint un grand nombre de personnes, dans une zone géographique très étendue » (Petit Robert).

    « Épidémie qui s'étend à la quasi-totalité d'une population, d'où épidémie générale qui concerne l'ensemble des populations » (Dictionnaire historique de la langue française).

    « Épidémie qui s'étend sur un ou plusieurs continents » (Petit Larousse illustré).

    Belle illustration, s'il en est, de l'hésitation fiévreuse de nos lexicographes entre le critère numérique (proportion de la population touchée ou prévalence) et le critère géographique : le Grand Robert s'applique à les distinguer, le Petit à les combiner, l'Historique à les unir par un lien de cause à effet (4)... et la Rousse à mettre son mouchoir à usage unique sur le premier. Et je ne parle pas des spécialistes de la médecine qui avancent encore d'autres caractéristiques, comme la nouveauté du virus (ou de son variant) : « On parle de pandémie en cas de propagation mondiale d'une nouvelle maladie », lit-on sur le site Internet de l'Organisation mondiale de la santé (de là la distinction entre la grippe pandémique et la grippe saisonnière). Pis ! le critère géographique, qui semble désormais prédominer, est lui-même sujet à interprétation. C'est qu'il faut encore s'entendre sur l'espace minimal requis pour pouvoir parler de pandémie : « une zone géographique très étendue » (Petit Robert), « une large zone géographique internationale » (Wikipédia), « deux régions du monde (adjacentes ou non) » (Patrick Zylberman), « tout un continent » (Académie, Larousse), « deux continents » (Marie-Joseph Berchoud) − qui dit mieux ? Tout cela prêterait à sourire si la situation sanitaire mondiale n'était pas aussi préoccupante. Il n'empêche, ce flottement géographique soulève une interrogation sur le plan de la langue : l'expression pandémie mondiale (5), qui circule depuis longtemps dans les médias et jusque dans le TLFi (6), constitue-t-elle un pléonasme ? Vous êtes nombreux sur Internet à le penser : « Pandémie mondiale = pléonasme », « Une pandémie mondiale est un pléonasme », « Il me semble qu'une pandémie ne peut être que mondiale eu égard à son origine grecque : pan (tous) et dêmos (peuple). Dans son sens général, une pandémie désigne donc une épidémie qui se développe dans le monde entier ». En l'espèce, l'étymologie nous a réservé son lot de surprises. Pour le reste, tout dépend de l'acception retenue. Car enfin, convenons-en, il n'existe pas à ce jour de définition précise et unanimement admise du mot pandémie. De là à en faire une maladie...

     

    (1) Et non pas en 1752 − pan sur le bec ! − comme cela est indiqué dans tous les ouvrages de référence... On s'explique mal, d'ailleurs, comment les étymologistes, prompts à repérer la première attestation de l'adjectif endémique dans l'un des Traitez contenans la pure et vraye doctrine de la peste et de la coqueluche (1586) de Jean Suau, ont pu passer à côté du nom pandémie, lequel se trouve en bonne place dans le suivant : « Les auteurs pour signifier toutes les différences des maladies populaires n'ont en usage que ces trois appellations : Pandemie, Epidemie, Endemie. » On parlait aussi à l'époque de « maladies pandemiques » (Joseph du Chesne, 1576).

    (2) Il s'agit là de la répartition établie (à partir des écrits grecs de Galien ?) par l'historien Ammien Marcellin (IVe siècle) entre les maladies qui sont attachées à des lieux (et qu'il qualifie de pandemus) et celles qui sont attachées à une époque, à une saison (et qu'il distingue, selon la gravité, en epidemus et en loemodes). Voilà pourquoi Félix Gaffiot et Guy Sabbah tiennent le latin pandemus (calque du grec pandemos, « qui concerne tout le peuple ») pour un synonyme de... endémique (du grec endêmos, « (maladie) indigène, qui se fixe dans un pays »). La surprise est de taille : pandemus assigné à résidence, confiné dans des limites territoriales restreintes ? Avouez qu'il y a de quoi y perdre son grec et son latin ! D'autant que la linguiste Marie-Guy Boutier estime, de son côté, que ledit adjectif qualifie plutôt, toujours chez le même Ammien Marcellin, les calamités graves et durables, par opposition à epidemus qui s'applique à celles peu mortelles et de courte durée. Comprenne qui pourra ! Signalons enfin que pandemus est également attesté dans la traduction latine des œuvres d'Oribase, où il qualifie des maladies qui frappent un grand nombre d'individus à la fois (« omnis populus simile vexantur egritudinem »)... et qui ressemblent furieusement à des epidemus !

    (3) Notez la mention des deux critères : géographique (un pays tout entier) et numérique (toute la population).

    (4) Selon le principe que ce qui se propage à un plus grand nombre de personnes finit par s'étendre géographiquement ?

    (5) Est également attestée la variante « pandémie universelle » : « Nous ne sachions pas que [l'interdiction des réunions populaires] ait suffi à enrayer quelque part les progrès de cette pandémie universelle aux allures foudroyantes qu'est la grippe » (Traité des maladies épidémiques, 1910).

    (6) « 1918-1919, pandémie mondiale, bien connue sous le nom de "grippe espagnole" » (Robert Schwartz, 1965). On peut encore citer la Grande Encyclopédie Larousse : « Grande pandémie mondiale à la fin de la Seconde Guerre mondiale. » 

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    L'OMS reconnaissait l'état de pandémie (si l'on s'en tient à la définition proposée par ledit organisme... encore que le tour pandémie mondiale ne contrevienne pas à celle donnée par l'Académie).

     

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