• Apprendre... ou à laisser

    « Opération Nation apprenante : tous mobilisés pour l'école à la maison ! »
    (vu sur le site Internet du ministère de l'Éducation nationale.)  

     

     

    FlècheCe que j'en pense


    On en apprend tous les jours : voilà que notre bon vieux participe présent, déjà sujet à la substantivation, sort encore un peu plus de son confinement grammatical pour aller courir, ne serait-ce qu'une heure par jour, sur les plates-bandes des adjectifs. La langue française aurait-elle été à son tour contaminée par le virus que l'on sait ?

    Comme participe présent substantivé du verbe apprendre, apprenant est attesté de longue date, d'abord au sens de « apprenti » : « Maistre qui desensaigne son aprenant mehaigne » (Les Proverbes au conte de Bretaigne, XIIIe siècle), « Lesdits maistres et jureis volloient que ledit Jehan paiest entree a mestier pour ung aprenant qu'il avoit » (Le Droit coutumier de la ville de Metz, 1346), puis au sens de « étudiant (selon le Dictionnaire historique de la langue française), personne qui suit un enseignement » : « Il n'est possible d'apprendre aucun art qu'il n'y ait plaisir, tant du costé de l'enseignant que de l'apprenant » (Louis Le Roy, 1559). Concurrencé par l'ancienne forme apprentis (d'où apprentissage) − elle-même altérée en apprentif, puis en apprenti −, le mot sort d'usage au XVIIIe siècle pour ne reparaître qu'au milieu du XXe siècle, dans le jargon de la pédagogie et de la formation (1) : « Le mot moderne apprenant est une recréation suscitée pour traduire l'anglais learner (de to learn, "apprendre"), là où étudiant, élève ne conviennent qu'imparfaitement », précise le Dictionnaire historique. Autrement dit, apprenant est un terme générique qui désigne, selon la base terminologique France Terme, « toute personne, de l'enfant à l'adulte, engagée dans un processus [formel ou informel] d'acquisition de connaissances et de compétences », quand élève s'est spécialisé pour « enfant ou jeune qui fréquente un établissement scolaire (jusqu'à ses seize ans) », étudiant pour « adolescent qui fait des études supérieures » et apprenti pour « personne qui apprend un métier manuel chez un maître ».

    L'emploi de apprenant comme substantif, au XXe siècle, apparaît dans le sillage d'une nouvelle conception de la relation pédagogique, visant à placer l'individu au centre de l'apprentissage : « [Apprenant] a été longtemps considéré comme un barbarisme synonyme d'enseigné ou d'élève. Cette perception reflétait une vision essentiellement passive du rôle de l'individu qui est conçu comme le récepteur ou réceptacle d'informations fournies unilatéralement par une autre personne, l'enseignant […]. À partir des années 1970, on a progressivement rendu à l'apprenant ce qui lui revient : sa psychologie individuelle. De sujet passif, l'apprenant [en est venu à être] conçu comme un acteur social possédant une identité personnelle, et l'apprentissage comme une forme de médiation sociale. L'apprenant construit le savoir et les compétences qu'il cherche dans et par le discours en interaction avec autrui » (Jean-Pierre Cuq, Dictionnaire de didactique du français, 2003). Force est de constater que ce changement de terminologie et, plus encore, de perspective (d'aucuns parlent de « révolution copernicienne ») n'est pas du tout du goût de l'académicienne Hélène Carrère d'Encausse : « Au nom de cette révérence pour le génie naturel des élèves, pour leur spontanéité, le système éducatif ne veut plus connaître ni maître ni élève. Il les a remplacés par un apprenant, auteur de ses propres découvertes qui va spontanément inventer et s'approprier le savoir. En face de lui, l'élément combien secondaire de cette conception didactique, celui qui naguère transmettait le savoir, le professeur, n'est plus désormais qu'un médiateur, un témoin du progrès intellectuel, appelé d'ailleurs parcours de l'apprenant. Cette conception s'est développée au nom de la modernité, de l'opposition entre un passé supposé abominable honorant celui qui savait, le maître, et un nouveau monde où l'apprenant est devenu l'élève-roi, libéré d'un père castrateur. » Aussi ne s'étonnera-t-on pas de voir le substantif apprenant s'imposer dans les dictionnaires usuels − « Personne qui apprend (spécialement une langue) » (Robert), « Personne qui suit un enseignement » (Larousse) −, mais pas dans celui de l'Académie.

    L'unanimité est en revanche de mise parmi les spécialistes consultés pour ignorer l'emploi de apprenant comme adjectif, pourtant attesté en français moderne (2) − fût-ce avec des acceptions parfois inattendues − avant son emploi comme substantif : « Apprenant, adjectif. Qui apprend bien. Une méthode apprenante » (Jean-Baptiste Richard, Dictionnaire de mots nouveaux, édition de 1845), « Athanase hésitant représente moins l'Église enseignante que l'Église "apprenante" » (Revue thomiste, 1904 ; notez les guillemets), « Une "machine apprenante" » (L'Année psychologique, 1938), « L'enfant entrant à l'école continue donc cette activité apprenante qu'il connaît déjà » (Roger Cousinet, Pédagogie de l'apprentissage, 1959). Plus surprenant encore : ces mêmes spécialistes qui se tiennent à une distance respectable (un mètre au minimum) de l'adjectif apprenant n'admettent-ils pas par ailleurs l'emploi adjectival de enseignant et de étudiant, formés sur le même modèle ? Et c'est là que les choses se compliquent.

    Étudiant, comme adjectif, date du XVIIe siècle (3). L'Académie attendra toutefois 2005 pour l'accueillir dans la neuvième édition de son Dictionnaire, en l'assortissant de l'avertissement suivant : « Adjectivement. Relatif aux étudiants. Le monde étudiant, les étudiants. Les revendications étudiantes. Il est préférable de dire : Les revendications des étudiants, ou estudiantines. » Oserai-je ne pas prendre de gants (ni de masque) avec les illustres membres du quai Conti et leur faire observer qu'ils ont là fait preuve d'une coupable inconséquence ? Je m'explique. Si revendications des étudiants est préférable à revendications étudiantes, c'est parce que étudiant est un adjectif verbal de sens actif : « Il ne peut qualifier qu'un nom de personne ou un équivalent capable de l'action d'étudier », confirme Philippe Lasserre dans Parler franc (2001). En d'autres termes, étudiant ne devrait s'employer adjectivement qu'au sens de « qui fait des études, qui s'adonne à l'étude ». Pourquoi alors, je vous le demande, l'Académie lui donne-t-elle pour définition « relatif aux étudiants » ? Il s'agit bien plutôt de celle de l'adjectif estudiantin (4), forme savante improprement remplacée par étudiant dans l'usage courant. À la rigueur, concède Dupré, remplacer estudiantin par étudiant « peut s'admettre quand [on parle] du monde étudiant, mais que penser des syndicats étudiants et surtout des revendications étudiantes (alors que les revendications paraissent plutôt faites pour être étudiées que pour étudier elles-mêmes) ? » La meilleure solution, selon Girodet, est encore de dire des étudiants, les tours prépositionnels étant plus conformes au génie analytique de notre langue. Las ! le mal est fait, et il n'est que de consulter le TLFi pour s'aviser que l'adjectif étudiant y est enregistré aux sens abusifs − et pourtant fort usités (5) − de « qui est caractéristique des étudiants » (la mentalité étudiante), « qui est composé d'étudiants » (le mouvement étudiant), « qui est organisé par des étudiants ou qui leur est destiné » (un syndicat étudiant, un journal étudiant)... mais pas au sens attendu de « qui fait des études » (à l'instar de enseignant, « qui enseigne ») ! Aussi voit-on poindre le paradoxe qui consisterait à admettre l'emploi de étudiant pour « des étudiants, relatif aux étudiants » et à occulter celui de apprenant pour « qui apprend »...

    Toujours est-il que, depuis la fin des années 1990, l'adjectif apprenant se répand dans la langue du travail à la vitesse d'un virus infectant : organisation, entreprise, société, économie, équipe, collectivité, ville, région, territoire, tout y passe, sans que l'on sache toujours de quoi il retourne exactement. Selon Laurent Choain et Patrick Moreau (1996), l'organisation apprenante est capable de développer ses propres compétences, de les gérer et de les faire évoluer ; selon Wikipédia, elle apprend de son expérience et tire les bénéfices des compétences qu'elle acquiert ; selon Bernard Bier (2011), « [elle appelle] la coopération des acteurs, la mobilisation des ressources (savoirs et compétences) dans le cadre d'un projet partagé ». Quant à l'expression nation apprenante, il s'agit selon toute vraisemblance d'un équivalent de l'anglais learning nation (6), dont le concept − sémantiquement flou : « nation qui apprend » ? « nation qui permet d'apprendre » (au sens de J.-B. Richard) ? ou « nation des apprenants » (par analogie avec nation étudiante [7]) ? − est résumé par l'Organisation des Nations unissantes, pardon unies : « La vision d'une nation apprenante [...] est centrée sur le développement de l'apprentissage tout au long de la vie en tant que culture nationale, dans laquelle l'apprentissage dépasse les limites de l'école pour être présent à tous les stades de la vie, en particulier au sein de la vie active. » Un apprentissage pour tous, donc, ouvert, collectif et, le cas échéant, à distance, grâce aux nouvelles technologies.
    Vous, je ne sais pas, mais moi, j'ai hâte de voir le matériel pédagogique consacré à la différence entre le participe présent et l'adjectif verbal...
     

    (1) « Dans l'esprit du maître, apprendre, pour l'élève, c'est entrer dans le monde de l'enseignement et se soumettre aux exigences de ce monde, c'est donc devenir un enseigné, mais pas du tout un apprenant » (Roger Cousinet, Pédagogie de l'apprentissage, 1959). Signalons que, d'après Véronique Dagues, « l'apprenant arrive en France en 1892 par l'intermédiaire [du pédagogue] Octave Gréard », sans que l'on sache s'il est ici question de la notion ou du terme à proprement parler...

    (2) Et peut-être même en ancien français, au sens de « instruit » si l'on en croit Godefroy : « A lettres fu mis petit enfant Pur aprendre ; Pruz devint et apernant » (Chronique des ducs de Normandie, fin du XIIe siècle), là où d'autres sources font état de la graphie enpernant pour « entreprenant » ou « hardi, courageux ».

    (3) Notez l'évolution sémantique de l'adjectif au cours des siècles : « Une vertu étudiante, [...] une vertu qui interroge » (Jacques Biroat, 1672), « Tout l'ensemble n'a été ainsi disposé que pour récréer la jeunesse étudiante » (traduction de la Géographie universelle de Büsching, 1768), « L'adjectif étudiant [dans Ernest est étudiant] » (Victor de Lanneau, Cours de grammaire, 1824), « Le monde étudiant » (Le Courrier, 1835), « [Un roman] tout pénétré de mentalité étudiante » (Mercure de France, 1939).

    (4) Dérivé à la fin du XIXe siècle de l'ancienne forme estudiant, « estudiantin a souvent une nuance plaisante ou archaïque » selon Jean-Paul Colin. Jean Girodet se montre plus catégorique : « [Il] ne peut s'appliquer qu'à des réalités peu sérieuses : Les plaisanteries estudiantines. Le folklore estudiantin. » Tel n'est pas l'avis de l'Académie : « Relatif aux étudiants. La vie estudiantine. Un journal estudiantin. Un lectorat estudiantin » (neuvième édition de son Dictionnaire).

    (5) « La mentalité étudiante » (André Billy, cité par Grevisse), « La révolte étudiante » (François Mauriac), « Les révoltes étudiantes » (Edgar Morin), « Les premières manifestations étudiantes » (Alain Peyrefitte), « L'aumônerie étudiante de la Sorbonne » (Claude Dagens), « Le mensuel étudiant de l'Action française » (Frédéric Vitoux), « Une nouvelle carte étudiante » (Ministère de l'Enseignement supérieur), « Les difficultés étudiantes » (Emmanuel Macron, évoquant la tentative de suicide d'un étudiant en novembre 2019).

    (6) « Our nation will become a learning nation when we become a nation that honours learners » (Maryland State Department of Education, 1962), « Building a Learning Nation » (Chris Pratt, 2019).

    (7) L'adjectif étudiante qualifie à l'occasion le nom nation, pris dans son sens médiéval de « groupement de maîtres et d'étudiants d'une même Faculté, selon leur pays ou province d'origine » : « L'université de Toulouse admit en 1633 la "nation espagnole" parmi les nations étudiantes reconnues » (Annie Perchenet).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose (?) ou La nation qui apprend, La nation de la connaissanceL'école à la maisonPédagogie en ligne (?).

     

    « Mots pour mauxUn virus d'un drôle de genre »

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  • Commentaires

    1
    Jean
    Mercredi 1er Avril à 07:42
    Jean

    Dans la "novlangue" pédagogiste, il y a longtemps que les élèves sont des apprenants...et les cons des "non-sachants"...et les nais "des "personnes" à la verticalité contrariée"...

    Même confinés, ce seront tjrs des cons finis...

    2
    LeMarrakchi
    Samedi 4 Avril à 19:11

    Bonjour Monsieur Marc,

     

    Je ne suis pas grammairiens reconnu mais pour répondre à votre question finale, moi je conçois très bien apprenante comme le parallèle adjectivé féminin à enseignante dans le sens où, comme vous le dites, dans les années 1990 est apparue cette notion d’acteur, d’individu actif dans le couple « celui qui communique son savoir et celui qui apprend » (et il convient de rappeler que apprendre signifie prendre de/prendre à).

    Donc oui, il me paraît logique que si celle qui enseigne est une enseignante, celle qui apprend soit une apprenante. Peut-être que dans l’expression créée par l’Éducation nationale cette valeur de substantif ‘’apprenante’’ peut choquer, ou à tout le moins poser l’ambiguïté avec ce qui serait un adjectif, mais si l’on prend le cas d’ ‘’enseignant’’ en tant que substantif on pourrait très correctement dire/écrire à propos de l’ensemble des professeurs « la communauté enseignante », n’est-ce pas ?... alors pourquoi pas, face à elle, ne pas dire/écrire tout aussi correctement « la nation apprenante » ? 

     

    ... et pour jouer avec votre mot de mots valant comme titre je dirai (et non pas je dirais) :  

    Apprenante : à prendre… à l'essai !

    Salutations.

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