• McRon et Improbablito

    « McFly & Carlito avec Emmanuel Macron : les moments les plus improbables de la vidéo. »
    (paru sur nrj.fr, le 24 mai 2021.)  
     (photo Wikipédia sous licence GFDL par Arno Mikkor)

    FlècheCe que j'en pense


    S'il est un mot qui a été mis à toutes les sauces, ces dernières années, c'est bien l'adjectif improbable : « On ne compte plus, pour peu que l'on y prête attention, les "banlieues improbables" (glauques ?), les paniers de basket au "filet improbable" (virtuel ?) ou même, au football, les "tirs improbables" (sans conviction, voire mal ajustés ?) [...]. L'ennui, c'est qu'en proliférant l'effet de style est devenu cliché, pour ne pas dire tic, et qu'il commence à faire furieusement toc... » (Bruno Dewaele, 2005), « Tout [est] devenu "improbable" : les lieux, les couples, les circonstances, les œuvres, jusqu'aux couleurs des vêtements » (Philippe Labro, 2009), « L'adjectif improbable est ces temps-ci employé, suremployé, hyper employé, tout au moins dans le cercle restreint des journalistes et surtout des critiques [...]. Quand on voit qu'ils accolent improbable à des substantifs qui ne vont pas très bien avec, et même pas du tout : des livres, des films, des robes de soirée, des chaussettes, des paires de skis, on comprend qu'il y a un glissement de sens » (Bernard Leconte, Défense de la langue française, 2012), « Ne faisons pas de ce mot un adjectif passe-partout, un tic de langage, qui serait utilisé systématiquement en lieu et place d'autres adjectifs comme étonnant, surprenant, imprévu » (rubrique Dire, ne pas dire de l'Académie française, 2013).
    Ce n'est pas une raison pour s'acharner gratuitement sur la bête...

    Prenez cette remarque trouvée sur le site des correcteurs du monde.fr : « La vogue médiatique est d'en faire grand usage et à tort et à travers. Comme dans [cet] exemple que nous avons trouvé dans un récent Figaro littéraire : "Mais il finit par lasser avec ses romans aux intrigues improbables." L'intrigue n'est-elle pas plutôt ou au moins autant invraisemblable ? » Les bras m'en tombent ! Car enfin, s'il est vrai que notre adjectif a d'abord hésité entre les sens du latin improbabilis (« réprouvable, indigne d'approbation », en latin classique, puis « dont on ne peut apporter la preuve » en latin chrétien [1]), lui-même dérivé de probare (« trouver bon, approuver ; rendre croyable, faire accepter, prouver ») (2), cela fait belle lurette que les lexicographes lui ont également reconnu celui de « invraisemblable » : « Qui ne peut estre prouvé, qui n'est pas vrai semblable. Il y a bien des veritez qui sont improbables, qui sont au dessus de la raison » (Antoine Furetière, 1690), « Improbable (qui n'est pas vraisemblable) improbable, unlikely » (Abel Boyer, The royal dictionary, 1702), « Qui n'a point de probabilité [au sens de "vraisemblance, apparence de vérité"] » (quatrième édition du Dictionnaire de l'Académie, 1762), « Qui n'a point de probabilité ; invraisemblable » (Claude-Marie Gattel, 1803 ; Louis-Nicolas Bescherelle, 1847), « Vieux. Qui est en désaccord avec ce que le sens commun admet comme probable, vraisemblable » (Grand Larousse, 1973), « 1. Qui manque de vraisemblance. Cette version des faits me paraît improbable » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie, 2005). D'où : « A chaque scène une nouvelle intrigue, et toujours absurde et improbable » (André-Samuel-Michel Cantwell, 1798), « Une intrigue assez improbable » (Revue de Paris, 1832), « [Nouer] des intrigues improbables » (Jacques-Germain Chaudes-Aigues, 1841 ; Benoît Jouvin, 1871) (3).

    Tout aussi impr...udent me paraît cet avis de Jacques Pépin, exprimé en 2012 sur le forum de l'association Défense de la langue française : « Improbable [...] s'applique à des faits ou à des évènements, non à des êtres ou à des choses. » C'est oublier que ce principe, qui vaut pour l'acception moderne usuelle de « qui a peu de chances de se produire » (attestée depuis au moins le XVIIIe siècle), souffre de nombreuses exceptions. Jugez-en plutôt : « De plusieurs choses probables [= recommandables, de bonne qualité] et bonnes sen fait une male composte [= mélange de mets] et improbable » (Desdier Christol, 1505) et, plus près de nous, « Une robe de soie bleu de ciel improbable » (Théophile Gautier, 1837), « La ville improbable, absurde » (Michelet, 1843), « Un directeur de spectacle, porteur du nom improbable de Blanc-partout » (Charles Monselet, 1863), « Des chênes d'une grosseur et d'une hauteur improbables » (Maupassant, 1875), « Lieu improbable de sa naissance » (Félicien Champsaur, 1884), « L'art Kmer invente également d'improbables bêtes » (Huysmans, 1889), « Le jardin [où] les plus improbables papillons avaient pu élire domicile » (Pierre Loti, 1890), « Une végétation compliquée, où voltigent d'improbables oiseaux vert-courge » (Colette, 1902), « Ce personnage, improbable d'ailleurs, et [que nous appelons] un critique d'art » (Octave Mirbeau, 1904), « [Une lettre] cherchée dans les coins les plus improbables » (Proust, avant 1922), « Chercheurs sans entrain d'improbables Cythères » (Céline, 1932), « Une créature improbable du songe » (Henri Bosco, 1947), « Son illustre confrère se mit à courir d'improbables adresses » (Simenon, 1948), « Les survenants improbables de ce bout du monde » (Julien Gracq, 1958), « Des bords de Loire [...] jusqu'aux improbables Sargasses » (Poirot-Delpech, 1999), « Voter pour un candidat absolument improbable [...] est inutile » (Alain Rey, 2006), « Cinq romans aux titres si bellement improbables » (Pierre-Jean Remy, 2008), « Lamartine, candidat improbable puisque diplomate » (Hélène Carrère d'Encausse, 2010), « Animaux très improbables » (Dictionnaire historique de la langue française, 2010), « Raymond composait avec son maître le duo le plus improbable qu'on s'attende à trouver » (Pascal Bruckner, 2014) (4). Autrement dit, l'adjectif improbable s'est étendu, au tournant du XIXe siècle (5), des opinions (qui ont peu de chances d'être vraies) et des évènements, des phénomènes (qui ont peu de chances de se produire) aux choses et aux êtres (qui ont peu de chances d'exister) ; de là l'emploi comme synonyme littéraire (ou plaisant) de « inattendu, incroyable » (selon le TLFi), « très surprenant ; inattendu, invraisemblable » (selon le Nouveau Larousse encyclopédique), « qui étonne par son caractère peu ordinaire, insolite » (selon le Robert en ligne), en parlant de quelque chose (ou de quelqu'un) qui existe déjà.

    Est-il besoin de préciser que d'aucuns n'ont pas manqué de soupçonner l'influence de la perfide Albion derrière cette extension de sens ? « Improbable s'entend çà et là comme synonyme de surprenant, il s'agit en fait d'un anglicisme, l'adjectif français ne désignant que ce qui n'est pas sûr, qui reste à prouver » (Jean Pruvost, 2020), « L'emploi de l'adjectif improbable peut, comme pour la plupart des anglicismes rampants, introduire une ambiguïté : Une improbable erreur de GPS (titre Yahoo). [Faut-il] comprendre une erreur "peu probable" ou une erreur "invraisemblable, inimaginable" ? » (Richard Rongier, 2016). C'est aller, me semble-t-il, un peu vite en besogne. Car l'influence anglaise, quand elle serait... probable dans cette affaire (6), a-t-elle été aussi décisive qu'on voudrait nous le faire croire ? Le doute est permis, dans la mesure où improbable, à y bien regarder, n'a fait que suivre l'évolution de l'adjectif invraisemblable, passé par exagération de « qui ne semble pas vrai, qu'on ne peut croire conforme à la vérité » à « qui surprend par sa bizarrerie, son caractère exceptionnel ». Et quand bien même la responsabilité des sujets de Sa Gracieuse Majesté serait avérée, il y aurait prescription depuis plus de deux siècles ! Quant à l'argument de l'ambiguïté, indéniablement pertinent − comparez l'exemple qui nous occupe avec cette citation d'Albert de La Salle : « Nous attendrons leurs objections jusqu'au moment improbable où ils auront la bouche vide » (Le Monde illustré, 1877) −, force est de convenir qu'il valait déjà en latin et en moyen français : des raisons improbables étaient-elles « condamnables, indignes d'approbation » ou « difficiles à prouver, peu conformes à la vérité » ? Voilà pourquoi accabler l'adjectif improbable de tous les défauts me paraît aussi excessif que de l'employer à tout bout de phrase. Mais ça, il est probable que vous le saviez déjà...

    (1) « Improbabilis. Qui n'est pas digne d'approbation, réprouvable. Cet adjectif peut parfois être rendu par Qui n'est pas probable, qu'on ne saurait prouver. Rationes sequi non improbabiles (Celse). Affectus sunt motus animi improbabiles (Sénèque). Haud improbabili argumento (Pline l'Ancien). Non improbabilis mos (Ulpien) » (traduction de A new and copious lexicon of the latin language, 1836).

    (2) « On doit eschiever faulses et improbables assumptions ou propositions, car comme dist Quintilien : "Il est de necessité de parler plus contentieusement en che que tu ne pues prouver » (Jean Daudin, avant 1382), « Non james reprochable ne improbable » (Georges Chastellain, avant 1475), « Raisons improbables, qu'on n'approuve point, contre l'opinion commune » (Guillaume Morel, 1558).

    (3) Citons également : « Denouëment de l'intrigue fort improbable de la part du Pape et des Jesuites de France » (Traité dogmatique et historique des édits, 1703), « L'impossibilité de croire que quelqu'un ait imaginé un roman [= une histoire, un récit] aussi improbable » (Beaumarchais, 1792), « La conduite de la pièce manque de vraisemblance. La fille de Brutus est amenée dans le camp [...] par des moyens forcés et improbables » (Jean-François de La Harpe, 1798).

    (4) Et aussi : « Quelque religion même absurde et improbable » (Guillaume François Berthier, avant 1782), « Ces fêtes improbables » (Goncourt, 1852), « Notre héros songeait à l'amour improbable de cette jeune fille » (Jules Lecomte, 1856), « C'était un voyage improbable » (Michelet, 1856), « Attendant la venue de quelque mouche improbable » (Théophile Gautier, 1863), « Une carpe à moustache, créature hybride et improbable » (Richard Lesclide, 1869), « Une charmante tasse en porcelaine du Japon avec des fleurs et des dessins improbables » (Philibert Audebrand, 1876), « Qu'on accuse donc encore [...] le roman d'aventures d'être romanesque, impossible, improbable ! » (Jules Claretie, 1885), « La forme improbable de sa malheureuse tête » (Pierre Louÿs, 1888).

    (5) Si l'on excepte l'exemple ancien de Christol.

    (6) Nombreuses sont, au XVIIIe et au XIXe siècle, les occurrences de l'adjectif improbable dans des traductions de textes anglais.

    Remarque : Selon Bernard Leconte, « on ne peut plus dire d'une œuvre qu'elle est superbe, magnifique, exceptionnelle [...] : ces compliments-là sont trop faibles [...]. Improbable fait donc l'affaire [...] et fait gargariser de bonheur l'heureux congratulé ». D'autres, au contraire, prennent ledit adjectif plutôt en mauvaise part, par exemple pour dénoncer le côté ridiculement décalé d'une tenue : « Ainsi, de quelqu'un d'habillé n'importe comment, on dira qu'il a une tenue improbable » (Alfred Gilder, 2018). « Improbable permet de rester très évasif, observe de son côté Frédéric Pommier. On ne sait jamais s'il s'agit d'une critique acerbe ou d'un compliment amusé. » Là réside peut-être le secret de son (improbable) succès...

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose (?) ou, plus précisément, les moments les plus insolites.

     

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  • Commentaires

    1
    Lundi 31 Mai à 14:39

    Le caractère « littéraire (ou plaisant) » du mot me plaisait... il y a longtemps. Je croyais avoir découvert cet emploi dans les Fictions de Borges (il y avait toute sa place), mais après vous avoir lu je n'en suis plus sûr.

    En cette période d'épidémie, où on peut regretter la méconnaissance quasi universelle des rudiments des probabilités (indispensables à la compréhension de la situation), je trouve désolant (sans excès) que la notion de probabilité se répande par l'emploi abusif du mot improbable.

    Félicitations pour le titre de votre billet !

     

     

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