• Mauvaises herbes

    « Dans la seconde toile, un berger affalé sur le coude, presque allongé sur la pierre qui émerge au milieu du sol herboré. »
    (Christine Montalbetti, dans son livre L'Origine de l'homme, aux éditions P.O.L)

     

     

     

    FlècheCe que j'en pense

    Une lectrice de ce blog(ue) m'interpelle en ces termes : « Un de mes amis, dont le métier est de rédiger des articles, m'a raconté une histoire dont le cadre était "une plaine herborée". Mon correcteur d’orthographe a tiqué... Pourquoi ? »

    Mais parce qu'il s'agit d'un authentique barbarisme, vraisemblablement taillé sur le modèle de arboré. Rappelons que, si la graphie de ce dernier est conforme à l'étymologie − le verbe arborer n'est-il pas emprunté de l'italien arborare, « dresser un mât », lui-même issu du latin arbor, « arbre » ? − , il ne saurait en être de même pour herboré, herbe venant du latin herba... et non de herbor (1) ! Le recours à cet hybride se justifie d'autant moins que le français offre déjà le choix entre deux adjectifs autrement irréprochables : herbeux (« où l'herbe croît ») et herbu (« où l'herbe foisonne »), conformément à la valeur respective des deux suffixes (2). De quoi permettre aux coupeurs de brins d'herbe en quatre de distinguer une étendue herbeuse (où il y a de l'herbe, sans plus de précision) d'une prairie herbue (couverte d'une herbe abondante).

    Mais le cas, somme toute anecdotique, de herboré pourrait bien n'être que l'arbre qui cache la forêt, car c'est surtout sur le sens du mot arboré qu'il convient de ne pas se... planter. Du côté de l'Académie, l'affaire paraît entendue : le bougre n'est enregistré que comme participe passé du verbe arborer, lequel peut s'appliquer à un drapeau, un pavillon (au sens de « dresser droit comme un arbre ») et, au figuré, à un insigne, une décoration, une opinion (au sens de « porter, afficher avec ostentation »)... mais pas à un jardin ! Pourquoi diable les Immortels refusent-ils à arboré l'emploi adjectival au sens de « planté d'arbres », que l'on voit fleurir dans les annonces immobilières (Villa de style provençal avec parc arboré)... jusques et y compris dans les bonnes feuilles de nos dictionnaires usuels : « 1. géogr. Parsemé d'arbres isolés ou en bouquet. Savane arborée. 2. Planté d'arbres. Terrasse arborée » (Robert) ?

    Hanse avance une explication : arboré, au sens de « planté d'arbres par la main de l'homme », serait un belgicisme − qualifié de « charmant » par Dupré − qui semble avoir été formé de longue date sur le latin arbor avant de pénétrer en France dans les années 1960 ; quant au terme de géographie que l'on trouve surtout dans savane arborée (où l'intervention de l'homme n'est assurément pas requise), il pourrait s'agir d'une création savante nettement plus récente (elle est attestée en 1950 chez Maurice Bedel et en 1960 dans le Grand Larousse encyclopédique), que d'aucuns, faisant feu de tout bois, considèrent désormais comme « parfaitement installé(e) et admis(e) » (3) − quoique toujours ignorée de nos académiciens en herbe ou déjà bien enracinés ! Pour ne rien simplifier, on trouve chez l'écrivain et géographe français Thevet un (contre-)exemple certes isolé, mais datant tout de même de 1554 : « Ceste region se nommoit jadis Arboree, à cause des Forests qui y estoient. » Le sens est ici celui de « où il y a beaucoup d'arbres », sans que paraisse être impliquée l'intervention humaine...

    Et que penser encore de l'adjectif arborisé, que les hommes en vert réservent à ce « qui présente des dessins en forme de feuillage » (Agate arborisée), quand la branche suisse de nos amis francophones n'hésite pas à parler du « quartier résidentiel le plus arborisé de Genève » (dans Dictionnaire des mots nouveaux, Gilbert, 1971) − entendez : le mieux doté en arbres ? Difficile, convenons-en, de s'y retrouver dans ce maquis sémantique.

    Les locuteurs soucieux de ne pas semer des régionalismes à tout vent pourront toujours recourir, selon le contexte, à l'adjectif boisé (qui suggère toutefois une plus grande quantité d'arbres) ou aux périphrases « parsemé d'arbres », « planté d'arbres ». Les autres se satisferont de la position mesurée de Hanse : « Personnellement, là où boisé ne convient pas, je crois qu'il faut adopter savane arborée, maquis arboré et qu'il n'y a pas lieu de condamner propriété arborée, quartier arboré. » Les vieilles branches académiciennes apprécieront...

    (1) Contrairement à ce que l'on pourrait croire, herboriste n'est pas dérivé d'un hypothétique latin herbor, mais de erbola, mot des parlers d'oc, lui-même dérivé du latin herbula, diminutif de herba, « herbe ». Au XVe siècle, on parlait ainsi d'herboliste (mais également d'arboliste, par hésitation entre les formes -ar et -er), en attendant que le r finisse par se substituer au l sous l'influence de... arbre !

    (2) Selon Dupré, le suffixe -eux indique la présence ; le suffixe -u, l'abondance.

    (3) Les dialectes de Wallonie, par la Société de langue et de littérature wallonnes, 1973.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La pierre qui émerge au milieu du sol herbeux.

     

    « Les temps sont dursBesoin d'un coup de main ? »

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