• Arrêter de

    Avez-vous remarqué comme arrêter tend à calquer sa syntaxe sur celle de empêcher ?

    « Arrêter la terre de tourner » (Christian Goubault, 2007), « Plus rien ne pouvait plus [...] arrêter le mal de progresser » (Norbert Crochet, 2008), « Il ne s'arrête sur rien qui puisse l'arrêter de pleurer » (Dominique Eddé, 2012), « Rien ne peut L'arrêter de faire ce qu'Il fera parce qu'Il est ce genre de Dieu » (Anne Régent-Susini, 2013), « Défendre, [c'est] arrêter quelqu'un de faire quelque chose de mal » (Delphine Vuattoux, 2014), « Comment arrêter quelqu'un de ronfler (de boire, de fumer...) ? » (divers forums en ligne).

    Le phénomène n'a pas échappé à l'Académie, qui s'est récemment fendue d'un avertissement sur son site Internet : « Si l'on peut dire arrêter quelqu'un, arrêter quelque chose et empêcher quelqu'un de faire quelque chose, la tournure arrêter quelqu'un de [faire quelque chose] est incorrecte » (rubrique Dire, ne pas dire, 2021). L'ennui, c'est que l'auteur dudit article aurait dû y regarder à deux fois avant d'émettre un avis aussi... arrêté.

    1. D'abord, parce que la construction incriminée est dûment consignée dans le Littré (1863), le Grand Larousse (édition de 1866), le Nouveau Dictionnaire national de Bescherelle (édition de 1893) et le propre Dictionnaire historique (1888) de l'Académie. Excusez du peu !

    On me rétorquera sans doute que ces dictionnaires, anciens, font tous référence à une même et unique citation, vieille de près de quatre siècles : « Je n'ai pas laissé d'en être un peu honteux, et cela m'a arrêté longtemps de vous écrire » (Vincent Voiture [1], 1647). Qu'en 1807, déjà, cet emploi du verbe arrêter passait pour un archaïsme : « On trouve quelquefois dans Voiture des tournures qui blessent la syntaxe adoptée depuis » (Le Mercure de France(2). Et, partant, que les Larousse et Robert d'aujourd'hui ont toutes les raisons de lui fermer leurs colonnes. Qu'à cela ne tienne ! Grevisse, lui, l'accueille à bras ouverts : « Arrêter, au sens de "empêcher", admet la construction avec de et un infinitif : Aucune considération ne l'arrêtera de faire telle chose » (Le Bon Usage, 1959-1980) (3).

    Vérification faite, l'exemple de Voiture est loin d'être isolé, et l'on peut affirmer sans trop se tromper que la construction arrêter quelqu'un (plus rarement quelque chose) de faire quelque chose est attestée de façon continue au sens de « l'en empêcher, l'en retenir » depuis au moins le milieu du XVIe siècle :

    « Aquerir l'amitié [...] des Latins pour ne les arester de passer outre et poursuivre leur entreprise » (Jean Regnart, 1556), « [Qu'il plaise au roy] prester l'oreille aux plaintes et clameurs de son peuple pour les arrester de monter jusques au Ciel » (Remonstrances du Parlement, 1597), « Le groseiller desire [...] d'estre souvent tondu [...] pour l'arrester de monter trop hautement » (Olivier de Serres, 1600), « Qu'il arreste son œil de semer des desirs » (Agrippa d'Aubigné, avant 1630), « [La mort] l'a arresté de faire choses qui longuement peussent conserver sa memoire entre les hommes » (Nicolas Pasquier, avant 1631), « [Le manque de blé] les pouvoit arrêter de faire aucuns progrès » (Richelieu, avant 1642), « [La charité] bannit du cœur ou elle regne tout ce qui peut l'arrester de s'eslever au Ciel » (Bernardin de Paris, 1662), « C'est un frein qui nous arreste [...] de courir apres le peché » (Jacques Biroat, 1668), « Que rien ne t'arrête d'acomplir ton vœu » (La Sainte Bible, édition de 1687), « Je vous prie que [...] rien ne vous arrête de dire la messe » (Madame Guyon, avant 1717), « Qui que ce soit n'entreprendroit de les arrêter de le [= leur pasteur] suivre » (Robert Challe, 1721), « Rien ne pouvoit l'arrêter de passer en Italie » (Jacques Tailhé, 1755), « Rien ne l'arrête de passer le contrat que l'article des lods » (Budé de Boisi, 1758), « Rien ne nous arrêtera d'aller en avant » (Pierre-Zacharie Idlinger d'Espuller, 1762), « Rien ne m'arrête de m'acquitter envers Madame Rousseau de ce que je devais à son mari » (Michal Wielhorski, 1778), « Hâte-toi maintenant : que plus rien ne t'arrête D'aller droit au Beau-père » (Jean-Baptiste Avisse, 1797), « Que rien ne nous arrête D'approcher de l'époux » (Choix de cantiques, 1827), « Rien ne nous arrêtera d'insister là-dessus » (Feuille religieuse du Canton de Vaud, 1836), « Rien ne peut les arrêter de se rendre au lieu de réunion » (Samuel François Dentan, 1838), « Ceci ne devrait toutefois pas arrêter le gouvernement de tenter l'entreprise » (Revue de la Flandre, 1848), « Que rien ne les arrête De revenir au port » (Jules-Achille Sénéchal, 1858), « Rien ne m'arrête de le penser tout haut » (Émile Bergerat, 1880), « Rien ne l'arrêtait de les [= les pauvres] visiter » (Henri Monachon, 1890), « Il est aussi difficile de faire taire la presse que d'arrêter la terre de tourner » (journal La Justice, 1897), « Rien ne m'arrêtera d'aller recevoir de toi un enfant » (Ernest Daudet, 1912), « Que rien ne vous arrête de le suivre » (Bulletin de l'archidiocèse de Rouen, 1914), « Rien ne doit m'arrêter de préciser ce que je distingue » (André Rouveyre, 1933), « Que rien ne nous arrête d'être les témoins de la Vérité » (Louis Gourmaz, 1935), « J'arrête le sang de couler en mettant les mains en croix dessus » (Jean Gabus, 1935), « Rien ne l'arrêtait de mentir » (Emmanuel Bove, 1939), « Rien n'arrête un enfant de grandir » (André Rousseaux, 1942), « La conscience est destructrice, et rien ne l'arrête de détruire » (André Suarès, 1948), « Son intuition, que rien ne saurait l'arrêter de parfaire » (Raymond Bayer, 1953), « J'ai un mal de chien à l'arrêter de pleurer » (Jean Anouilh, 1955), « Rien n'arrête le jour de grandir » (Albert Ayguesparse, avant 1960), « Vous avez l'impression que vous pouvez arrêter l'eau de couler » (André Soubiran, 1967), « Rien ne peut l'[= un sanglot] arrêter de monter et de gonfler » (Claude Seignolle, 1984), « Jeanne ne peut l'arrêter de boire » (Henriette Jelinek, 1986). (4)

    Le tour semble même connaître ces derniers temps un regain de faveur, sous l'influence probable de l'anglais to stop someone from doing something, parfois traduit par « arrêter quelqu'un de faire quelque chose » (501 French Verbs, 1982 ; 27 000 English-French Words Dictionary, 2018) (5).

    2. Ensuite, parce que empêcher (« s'opposer à la volonté d'une personne, ne pas lui permettre d'agir comme elle l'entend ») semble moins pertinent que arrêter (« interrompre quelqu'un dans son action ») quand ladite action est déjà commencée (6). De là, sans doute, la tentation d'écrire : arrêter un enfant de pleurer (« faire que ses pleurs cessent ») plutôt que empêcher un enfant de pleurer (« faire qu'il ne puisse pas pleurer, éviter qu'il ne pleure »). Des usagers, partagés entre le respect des avis de l'Académie et le souci de la nuance, en viennent de bonne foi à privilégier la forme factitive faire arrêter : Il est difficile de faire arrêter un enfant de pleurer pour « il est difficile de faire qu'un enfant arrête de pleurer ». Ce faisant, ils rouvrent malgré eux un ancien débat : arrêter suivi d'un infinitif peut-il s'employer avec le sens de « cesser » ?

    Non, avait d'abord répondu Hanse, rejoint par plusieurs disciples d'occasion (7).

    « Arrêter ne signifie cesser que lorsqu'il est employé absolument, dans le sens de "cesser de marcher, de parler, d'agir" : Arrête ! (ou Arrête-toi). On ne peut donc dire : Il n'arrête pas de plaisanter. On dira : Il ne cesse (pas) de plaisanter » (Hanse, Dictionnaire des difficultés grammaticales et lexicologiques, 1949).

    « Arrêter n'ayant pas le sens de "cesser de faire une chose", sauf quand il est employé d'une manière absolue, il faut dire : Il ne cesse pas de tousser (et non : Il n'arrête pas de tousser) » (Thomas, Dictionnaire des difficultés de la langue française, 1956).

    « Arrêter de (ou s'arrêter de), suivi de l'infinitif. Ce tour, analogique de cesser de, est déconseillé. En revanche, l'emploi absolu est toléré » (Girodet, Pièges et difficultés de la langue française, 1986).

    « Arrêter suivi d'un complément ne signifie pas "cesser de faire quelque chose" mais "interrompre ou faire cesser quelque chose". Il est donc plus correct de dire cesser de bavarder » (Françoise Nore, 2014).

    Ces réserves ne laissent pas d'étonner, tant les contre-exemples sont légion depuis le milieu du XIXe siècle − non seulement dans la langue familière (dialogues de vaudeville, imitation du parler plus ou moins populaire), mais aussi dans l'usage courant et même littéraire :

    « L'inconnu s'arrêta de parler » (Théophile Dinocourt, 1829), « Comment rester debout sous tant de ruines qui ne s'arrêtent pas de crouler ? » (George Sand, 1836), « Ses yeux n'arrêtaient pas de pleurer » (Joseph-Alexis Walsh, 1838), « Je n'arrête pas de travailler » (Adolphe d'Ennery et Clairville, 1845), « Je n'arrêtais pas de faire dire des messes » (Paul Lacroix, 1855), « J'peux pas m'arrêter de pleurer » (Adolphe Jaime, 1855), « Sans s'arrêter de parler » (Prosper Poitevin, 1856), « Il n'arrêta pas de discourir » (Flaubert [8], 1857), « Deux sexes, qui n'arrêtent pas de se dire mutuellement des sottises » (Eugène Hugot et Paul Boisselot, 1858), « La voix aigre d'une bouquetière qui n'arrête pas de crier» (Édouard Cadol, 1879), « La Maheude s'arrêta de crier » (Zola, 1885), « Voilà qu'elle s'arrête de rire » (Alphonse Allais, 1893), « Vous ne pouvez pas vous arrêter de pleurer » (Abel Hermant, 1899), « Arrêtez de me faire souffrir ! » (frères Tharaud, 1918), « Il n'a pas arrêté de parler » (Édouard Bourdet, 1923), « Ils n'arrêtaient pas de fumer » (Mauriac, 1923), « [Il semblait] s'être arrêté de vieillir vers soixante-dix ans » (Marcel Prévost, 1926), « Il n'a pas arrêté de vomir toute la nuit » (Gide, 1927), « Vous n'avez pas arrêté de sourire » (Jacques Deval, 1934), « Elle ne peut s'arrêter de courir » (Bernanos, 1936), « [Il] n'arrêtait pas de faire des plaisanteries » (Camus, 1942), « Elle s'arrête de rire » (Paul Valéry, avant 1945), « Qu'il arrête de me broyer les poignets » (Nicole Dutreil, 1949), etc.

    De leur côté, les tenants de la position de Hanse ne manquent pas de se prévaloir de l'autorité des anciens. À leurs yeux, arrêter de ne peut signifier que « décider de » (selon le Dictionnaire du moyen français ou DMF) (9), « demeurer d'accord, convenir de » (selon le Dictionnaire historique de l'Académie) :

    « J'arrestay de te choisir pour maistre » (Jean-Antoine de Baïf, 1573), « Ils arresterent premierement entre eux de combattre ; non pour vaincre, mais pour mourir » (Nicolas Coeffeteau, 1621), « On arrêta de créer pour ce prince un huitieme électorat et de lui restituer le bas Palatinat » (Condillac, 1775), « Après avoir bien examiné l'affaire, on arrêta de faire telle chose » (Dictionnaire de l'Académie, 1798-1878),

    ne pas arrêter de, « ne pas manquer de » (selon le DMF) :

    « Messieurs, allez vous tous disner, [...] Mais, s'il vous plaist, n'arrestez point De revenir » (Andrieu de la Vigne, 1496), « Je vous prie que pour moy vous n'arrestiez point d'executer vostre victoire » (Blaise de Monluc, avant 1570),

    et s'arrêter de, « se contenter de, se borner à » (selon Godefroy), « se déterminer pour » (selon Wartburg) :

    « Ils s'arrestent en cela de le souhaiter » (La Boétie, vers 1548), « Si je voulois icy m'arrester de vous descrire les gestes et faits des Seigneurs Saxons, [...] il m'en fauldroit faire un juste volume » (André Thevet, 1575), « Sans s'arrester de vouloir forcer le fort de Tergoviste » (Pierre Victor Palma Payet, 1608).

    C'est oublier un peu vite que ces trois constructions sont également (quoique maigrement) attestées dans l'ancienne langue avec le sens de... « cesser » :

    « Arrester de + inf., cesser de : Le gentil roy arresta un poy de parler (Jean le Bel, Vrayes Chroniques, manuscrit du XVe siècle) » (Heinz Studer, Étude descriptive du vocabulaire de Jean le Bel, 1971), « N'arrester de + inf., ne cesser de : Ilz n'arresterent en ceste nuyt de chevauchier (Perceforest, manuscrit du milieu du XVe siècle) » (Gilles Roussineau, Glossaire du Roman de Perceforest, 1979), « Cesser, ou arrester de faire quelque chose » (Christophe Plantin, Thesaurus Theutonicæ linguæ, 1573), « S'arrester de faire quelque chose, Desistere, Desinere, Cessare » (Robert Estienne, Dictionnaire françois-latin, édition de 1549), « Ladicte vescie s'arreste de faire son debvoir » (Isaac Brochart des Affix, 1612), « Il ne doit point s'arrester de faire ce qu'il estimera à propos » (Richelieu, 1639).

    Démenti par l'usage ancien comme par l'usage moderne, Hanse n'eut d'autre choix, trente ans plus tard, que de faire marche arrière :

    « Arrêter et s'arrêter peuvent signifier, en emploi absolu, "cesser d'avancer" ou "cesser d'agir" : Il m'a crié d'arrêter. Arrête ou Arrête-toi. L'autobus s'arrête. Devant de et un infinitif, arrêter et s'arrêter peuvent fort bien signifier aussi "cesser" [!] : Arrête de faire l'idiot. Il n'arrête pas de fumer. Il s'arrête de parler » (Nouveau Dictionnaire des difficultés du français moderne, 1983).

    L'Académie attendit 1992 pour se ranger à ce nouvel avis : « Arrêter de, s'arrêter de, cesser de. Elle n'arrête pas, elle ne s'arrête pas de récriminer » (neuvième édition de son Dictionnaire).

    L'histoire aurait pu s'arrêter là... mais c'était compter sans la résistance des esprits chagrins, lesquels cherchèrent à introduire des distinctions (parfois contradictoires) tantôt entre arrêter de et s'arrêter de :

    « La couleur familière ou populaire de la première expression ne vient pas sans doute que de la prohibition qui pèse sur elle. On peut admettre d'ailleurs que s'arrêter de… prenne un aspect moins vulgaire. Comme il n'existe aucune raison à ce privilège, on pensera que simplement le tour, étant plus rare, paraît plus distingué. Mais il est vraiment impossible de réserver au pronominal s'arrêter l'indulgence qu'on refuse à arrêter. Mieux vaut la répandre sur les deux verbes » (André Thérive, Procès de langage, 1962),

    « L'erreur commune est d'employer ce verbe [arrêter] au sens de cesser, qui demanderait le pronominal s'arrêter » (Henry de Julliot, Le Bon Langage, 1970),

    « S'arrêter de + infinitif n'est pas correct ; il faut dire arrêter de + infinitif [...] : Nous devons arrêter de fumer (et non : nous arrêter de fumer) » (Jean-Paul Jauneau, N'écris pas comme tu chattes, 2011),

    tantôt entre (s')arrêter de et cesser de :

    « Cesser de et arrêter de appartiennent à des niveaux de langue différents. Cesser de est plus littéraire, arrêter de est plus familier » (Dupré, 1972),

    « Cesser de serait plus littéraire [que arrêter de] » (Michèle Lenoble-Pinson, 2009),

    « Dans l'expression soignée, on peut remplacer [arrêter de] par cesser de : j'ai cessé de fumer » (Larousse en ligne).

    Le linguiste Jean-Jacques Franckel souligne notamment que, avec l'auxiliaire avoir, arrêter de et cesser de ne sont pas équivalents : « J'ai arrêté de le voir implique une intentionnalité, alors que j'ai cessé de le voir peut signifier qu'un objet a disparu de mon champ de vision » (Études de quelques marqueurs aspectuels du français, 1989). Et il ajoute : « Par conséquent, [...] seul cesser de est compatible avec un tour impersonnel : il a cessé de pleuvoir / ?il a arrêté de pleuvoir. » Il semblait pourtant à Hanse que « l'emploi impersonnel il n'arrête pas de pleuvoir [était] aussi correct que il cesse de » (1983)...

    Vous l'aurez compris : il serait temps que les spécialistes de la langue arrêtassent de jouer avec nos nerfs et accordassent leurs violons.

    (1) Et non pas Voltaire, comme on peut le lire çà et là.

    (2) Il convient ici de préciser que la critique du Mercure de France ne porte pas sur la présence du complément d'objet direct (m'), mais sur la construction arrêter de + infinitif proprement dite : « On ne dit plus arrêter de faire quelque chose. » Celle-ci figure pourtant dans le Dictionnaire (1787) de Féraud et dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l'Académie... mais avec le sens de « demeurer d'accord, convenir de », comme nous le verrons par la suite.

    (3) Curieusement, la remarque a disparu des éditions suivantes, sous la houlette d'André Goosse.

    (4) Signalons également la variante avec arrêter pris cette fois au sens de « décider, déterminer » et suivi de la forme négative de l'infinitif (littéralement : « décider quelqu'un à ne pas faire quelque chose », d'où « le retenir, l'empêcher de faire quelque chose ») : « [Pour] l'arrester de ne rien entreprendre contre nous » (Lettres missives d'Henri IV, 1602), « S'il y a quelque difficulté qui le peut arrester de ne m'accorder pas ce que je souhaitte tant » (Gabriel Chappuys, 1608), « Ce qui nous arreste de ne faire deçà glisser plus avant la plume » (Jacques Severt, 1623).

    (5) Cela pourrait expliquer la sur-représentation dudit tour sous les plumes québécoises : « Rien ne pouvait l'arrêter de parler » (Germaine Guèvremont, 1947), « Je voudrais arrêter la terre de tourner » (Élaine Audet, 1958), « Rien ne peut l'arrêter de trembler » (Julien Bigras, 1979), « J'ai arrêté le sang de couler » (Yves Thériault, 1980), « Pour arrêter une plaie de saigner » (Emmanuel Rioux, 1997), « Rien ne peut l'arrêter de glisser sur cette pente de dangerosité » (Guylaine Massoutre, 2007), « Il arrêta la pluie de tomber » (Anne Robillard, 2016), etc.

    (6) « Arrêter signifie faire cesser l'action commencée » (Pierre-Benjamin Lafaye, Dictionnaire des synonymes, 1884).

    (7) Hanse, au demeurant, ne fut pas le premier à avoir une dent contre cet emploi. Jugez-en plutôt : « Ne pas arrêter de faire quelque chose est de la langue vulgaire » (Emil Rodhe, Les Grammairiens et le français parlé, 1901), « Autre erreur peu distinguée dans Les Faux-Monnayeurs de M. André Gide : Une chose à laquelle, depuis des mois, je n'arrêtais pas de penser. Je préférerais : je ne cessais pas » (André Moufflet, Encore le massacre de la langue française, 1935).

    (8) « C'est un des endroits où [Flaubert] parle normand sans s'en apercevoir », note Paul Eugène Robin dans son Dictionnaire du patois normand (1879).

    (9) « Arrête de faire cela ne peut avoir qu'un sens correct : décide de faire cela, et non cesse de » (Henry de Julliot, Le Bon Langage, 1970).

     

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    Remarque 1 : Selon André Thérive, « l'assimilation d'arrêter à cesser fut toujours naturelle en français. Elle était admise au sens absolu, intransitif [...] : Arrêtez tout court signifiait bien "cessez d'agir ou de parler" [...]. C'est donc bien artificiellement qu'on a proscrit arrêter de… au sens de cesser de… » (Procès de langage, 1962). Le Dictionnaire historique de la langue française (celui d'Alain Rey) confirme que la première valeur de arrêter intransitif est « cesser d'avancer, de marcher », tout en apportant la précision suivante : « S'arrêter de et infinitif correspond à cesser de ; cet emploi a été repris avec l'intransitif (arrêter de faire quelque chose), avec une valeur spéciale au négatif, qui correspond à "continuer, faire sans cesse" (il n'arrête pas de...). » Le hic, c'est que la chronologie avancée (s'arrêter de, puis arrêter de) n'est pas confirmée par les faits.
    Par ailleurs, il est permis de supposer que, sous l'influence de arrêter quelqu'un de faire quelque chose (« l'en empêcher »), s'arrêter de faire quelque chose ait pu être interprété en « empêcher soi-même de faire quelque chose », d'où « cesser de ».

    Remarque 2 : Selon André Goosse (Le Bon Usage, 2011), arrêter de au sens de « cesser de » est courant à l'impératif et dans les propositions négatives, mais « relativement rare » sans la négation. Dupré, en 1972, s'en tenait prudemment à « moins fréquent »... L'Académie, quant à elle, se distingue en proposant dans la dernière édition de son Dictionnaire plus d'exemples à la forme affirmative qu'à la forme négative : « S'interrompre, arrêter de faire quelque chose » (à l'article « interrompre »), « Paul a arrêté de fumer » (à l'article « présupposé »), « Il avait arrêté de jouer » (à l'article « rechuter »).

    Remarque 3 : Il convient de noter avec Knud Togeby que de est préposition dans s'arrêter de, mais indice de l'infinitif (COD) dans arrêter de.

    Remarque 4 : Pour ne rien simplifier, (s')arrêter a pu aussi construire l'infinitif complément avec la préposition à. Le tour est attesté avec plusieurs acceptions, qu'il n'est pas toujours facile de distinguer et de déterminer :

    • « tarder à » (selon Godefroy et le Dictionnaire historique de l'Académie) : « Il n'arresta pas long temps a recevoir le salaire deu a tels monstres » (Henri Estienne, 1566), « Je n'arresteray jamais a vous advertir de tout ce je pourray entendre » (Blaise de Monluc, 1569),
    • « borner à » (selon Godefroy) : « J'arreste mon envie A ne servir qu'un prince » (Corneille, 1660),
    • « retenir, occuper à » (selon le Dictionnaire historique de l'Académie) : « Une goutte [...] qui vous arreste huit jours à manger des figues et des melons » (Vincent Voiture, avant 1648),
    • « s'attarder à » (selon le DMF et le TLFi), « s'arrêter [au sens propre] pour » (selon Togeby) : « Seroit ce [...] chose vaine et pou profitable soy arrester a reciter et reprouver tous les opinions qui ont esté en ceste matere » (Nicole Oresme, vers 1370), « S'arrester a penser choses honnestes » (Robert Estienne, 1539), « Puis-je m'arrêter à vous parler des progrès de la raison [...] ? » (Condorcet, 1784), « La dame au mezzaro s'était arrêtée dans la rue à questionner quelqu'un » (Prosper Mérimée, 1840), « Il s'arrêtait à reprendre haleine » (Flaubert, 1857), « Je m'arrête pendant quelques instants à écouter la conversation de deux consommateurs » (Ludovic Halévy, 1872), « Cette troublante créature est si connue qu'il n'y a pas lieu de s'arrêter à décrire ici sa beauté » (Ernest Daudet, 1891)... et encore de nos jours : « S'arrêter à exposer les faits de l'espèce » (Jacques Picotte, Juridictionnaire, 2009),
    • « se restreindre, se borner à » (selon le Grand Larousse du XIXe siècle), « fixer son comportement dans une certaine attitude, s'appliquer à » (selon Annie Bertin) : « En peché ne veulx assister Jamais […] Në a mal faire m'arrester » (Andrieu de la Vigne, 1496), « Qu'il [= l'homme] ne s'arreste donc pas à regarder simplement les objets qui l'environnent. Qu'il contemple la Nature entiere » (Pascal, avant 1662),
    • « se déterminer à » : « Il s'arrête à en attribuer la possession [d'un patrimoine] à cet aîné » (Joseph de Pesquidoux, 1937).

     

    Arrêter de

     

    « Terrain glissantUn parfum de discorde »

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    1
    Vendredi 28 Avril 2023 à 11:39

    Encore un billet qui a dû demander des heures de recherche...

    Chatouilleux sur le bon usage de la langue (ce qui ne veut surtout pas dire que je la maîtrise parfaitement), je me permets d'écrire deux choses :

    1 - Je n'ai jamais eu de scrupule à dire "arrête de faire le, euh, l'imbécile", ou "arrête-toi de faire l'imbécile", etc. À la lumière de votre billet, je vais probablement faire attention (ce qui signifie d'abord m'observer, et si nécessaire me corriger, tout est dans le "etc."). Et je me rends compte à l'instant que je n'utilise jamais le verbe cesser, qui m'est pourtant totalement familier.

    2 - J'ai le plaisir de vous faire sourire en vous rapportant la réclamation d'une personne victime d'une défaillance de matériel : "la pompe n'arrête pas de démarrer".

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