• Syntaxe glissante

    « Je ne peux pas le démissionner, il est président d'une association. »
    (Roxana Maracineanu, ministre des Sports, à propos de Didier Gailhaguet, sur RTL, le 6 février 2020.)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    « Démissionner n'est pas français », écrivait en 1860 Joseph Benoît (à moins qu'il ne s'agît de son continuateur belge, Henri Guillaume Philippe Moke) dans Le Complément des grammaires et des dictionnaires français. C'est un « barbarisme », renchérit en 1913 le futur académicien Jacques Bainville, « une création barbare, artificielle et ridicule » (selon André Thérive, 1929), un néologisme aussi inutile (selon Abel Hermant, 1923 [1]) que « hideux » (selon Robert Kemp, 1923) au regard de son vénérable rival, se démettre. Mais ça, c'était avant. Avant que le bougre ne parvienne à forcer les portes du Supplément au Dictionnaire de Littré (1877), du Supplément au Grand Larousse du XIXe siècle (1878), puis du Dictionnaire de l'Académie (1932) pour décrocher un CDI. C'est que, quand il ne brillerait guère par sa légèreté, ledit verbe n'en est pas moins correctement formé sur le substantif démission et a sur se démettre, depuis contraint au chômage technique, l'insigne avantage d'appartenir à la première conjugaison : « Nos pères disaient se démettre [...]. Mais les temps vinrent où l'incontestable propension du français à former des dérivés sur les mots qui sont déjà dans son usage le poussa à employer le verbe démissionner [...]. Outre [cette] tendance, on voit jouer la difficulté de la conjugaison des verbes anciens [...]. Il est remarquable que solution-ner corresponde à résoudre, émotion-ner, à émouvoir et le récent réception-ner à recevoir, tous verbes irréguliers. Démissionner a donc remplacé se démettre. "Donner sa démission" était vraiment trop long », confirme le linguiste Maurice Schöne en 1936.

    L'histoire aurait pu s'arrêter là, mais c'était compter sans les facéties de l'usage. Que l'on songe à la syntaxe capricieuse de l'intéressé. Le verbe démissionner, nous disent les spécialistes dans une belle unanimité, est essentiellement intransitif ; il n'admet de complément d'objet direct que dans des emplois qualifiés de « familiers » ou d'« ironiques » : « 1. Verbe intransitif. Donner sa démission. 2. Verbe transitif. Familier et ironique. Obliger quelqu'un à abandonner la charge, l'emploi qu'il occupe, le contraindre à la démission », lit-on ainsi dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie (2). Seulement voilà : la réalité historique est autrement nuancée...

    Démissionner n'est pas un perdreau de l'année. Il serait apparu à la fin du XVIIIe siècle, sous des plumes révolutionnaires (3) : « Je résiste au désir qui me presse de démissionner » (propos de Paul Barras rapportés par Charles Germain dans une lettre à Gracchus Babeuf datée de 1796), « Tous les membres sont ou démissionnés ou destitués » (La Sentinelle, 1796), « Le Sénat est constitué [...] de tous les ex-consuls non démissionnés ni destitués » (Constitution de la République romaine, traduction de l'italien, 1798). Première surprise : l'emploi transitif direct (ici à la forme passive) côtoie dès l'origine l'emploi intransitif attendu. On en trouve confirmation dans le Dictionnaire complet des langues française et allemande de Dominique-Joseph Mozin et Adolphe Peschier (édition de 1844) : « Démissionner quelqu'un » (suivi, il est vrai, de la mention « peu usité ») et peut-être aussi − deuxième surprise − dans l'emploi réfléchi se démissionner : « Un bref d'excommunication [...] qui le compulsa à se démissionner de l'évêché d'Autun » (Adrien Alexandre Marie Hoverlant de Beauwelaere, 1830), « Un portier, c'est comme un soldat, vois-tu, quand il a reçu une consigne : il faut qu'il l'exécute, ou ben ! qu'il se démissionne » (Pierre Tournemine, 1836), « Ne sont-ils pas obligés de quitter leur poste et de se démissionner ? » (Jean-Baptiste Richard de Radonvilliers, qui, dans l'édition de 1842 de son Enrichissement de la langue française, dictionnaire de mots nouveaux, n'hésite pas à présenter démissionner comme un « verbe pronominal [au sens de] donner sa démission, renoncer à une fonction, à un emploi »). Vous l'aurez compris : l'idée tenace d'un verbe « exclusivement intransitif jusqu'au jour où, par pure fantaisie, on a cru bon de le construire avec un complément d'objet direct (pour insinuer finement que ladite démission était moins le fruit d'une décision délibérée de l'intéressé qu'une contrainte venue de plus haut) » (Bruno Dewaele, 2012) a du plomb dans l'aile... Mais examinons ces exemples plus en détail. Relèvent-ils du registre familier, ironique ou fantaisiste ? Quand le doute serait permis dans le cas de la construction pronominale, il ne tient pas dans celui de la construction transitive, tant démissionner quelqu'un et, plus encore, être démissionné sont attestés dans les contextes officiels de la langue administrative et juridique du début du XIXe siècle (particulièrement en Belgique et en Suisse, et c'est là la troisième surprise) : « [Le Suisse Alois von Reding] a envoyé un courrier à Paris d'abord après le décret qui le démissionne » (Journal politique de Mannheim, 1802), « Tous les employés actuels [...] sont dès à présent démissionnés honorablement de leurs places » (Décret de la commission du canton de Berne, 1803), « Les ministres démissionnés n'ont jamais passé pour des hommes d'intrigues » (Achille de Jouffroy, 1819), « On vient de démissionner M. Andrieux » (Courrier de Gand, 1822), « Les aspirans peuvent être nommés et démissionnés par le ministre de la guerre » (Arrêté de Léopold Ier, roi des Belges, 1831), « L'arrêté royal qui la [la veuve Gondry] démissionne » (Mémoire, 1833), « Il vous dira de le démissionner pour mauvaise gestion » (Le Figaro, 1834), « [Le] personnel de cette école dont tous les professeurs sont démissionnés » (Prosper Enfantin, 1836), « Le gouvernement avoit aussi le droit de les [les répétiteurs d'un collège] démissionner » (Journal historique et littéraire, 1842), « Quelquefois on démissionne un fonctionnaire sans qu'il le demande » (Répertoire de l'administration et du droit administratif de la Belgique, 1843), etc.

    D'où vient donc la réserve d'usage mentionnée par l'Académie ? De Ferdinand Brunot, qui avançait de façon péremptoire que « par une recherche de style, sérieuse ou plaisante, [il arrive que] certains verbes subjectifs semblent se présenter au passif : être démissionné. C'est que par plaisanterie on dit : démissionner quelqu'un » (La Pensée et la langue, 1922) ? De Maurice Schöne, qui affirmait sans plus d'arguments que « ce sont eux [les gens du Boulevard, gens d'esprit certes, mais qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez et n'ont nulle conscience de leurs responsabilités] incontestablement qui ont créé l'amusant barbarisme démissionner quelqu'un, entendez "l'obliger à se démettre", pour parler convenablement [...]. Le fâcheux est que "le badaud peuple de Paris", comme disait déjà Rabelais, a pris au sérieux les ironistes du Boulevard » (L'Œuvre, 1936) ? De l'analogie avec la construction transitive de suicider, également sujette à critique ? Ou de cette mentalité française prompte à tourner en ridicule ce qui fait florès outre-Quiévrain ? Toujours est-il que des voix commencèrent à s'élever (d'abord en Belgique...) contre l'emploi transitif factitif de démissionner : « Révoquer, démissionner. Dites : Ce fonctionnaire a été révoqué, destitué de son emploi, s'il l'a été contre son gré ; et : Ce fonctionnaire est démissionnaire, s'il a fait acte de volonté en abandonnant ses fonctions. La démission est un acte par lequel on se démet volontairement ; démissionné sur sa demande est donc une phrase qui froisse le sens commun et que cependant on voit employer trop souvent » (Florimond Parent, Manuel de la conversation ou traité de la pureté du langage. Corrigé des locutions vicieuses les plus usitées en Belgique, 1845), « Ne dites pas : Le gouvernement anglais pouvait démissionner lord Canning. Dites : destituer ou forcer lord Canning à donner sa démission » (Joseph Benoît, 1860). Force est de constater que ces mises en garde contre ce qui ressemble furieusement à un belgicisme (4) n'ont pas empêché démissionner de réussir à la voix active dans le français hexagonal...

    Il faut reconnaître que les arguments allégués (quand il y en a) peinent à faire mouche. Si, comme l'affirme Parent, « la démission est un acte par lequel on se démet volontairement », pourquoi l'Académie prend-elle la peine de distinguer, dans les éditions successives de son Dictionnaire (autrement dit depuis 1694 !), la « démission volontaire » de la « démission forcée » ou « démission d'office » (comprenez : par voie d'autorité, sans tenir compte de l'avis de l'intéressé) ? Démission, emprunté du latin demissio (« action d'abaisser ») pour servir de dérivé abstrait à démettre, est équivoque ; il l'était encore plus autrefois : Littré n'observe-t-il pas que le substantif a pu désigner indifféremment l'acte par lequel on renonce à un emploi et l'acte par lequel on se voit retirer un emploi ? (5) Comparez : « Ils n'ont point donné leur démission » et, selon le point de vue inverse, « Il a sa démission et n'a point encore d'argent » (Mme de Sévigné). C'est pour cette raison, poursuit Arsène Darmesteter (1877), que « démissionnaire, signifiant proprement "celui qui a démission", a pu aussi bien prendre le sens de "celui qui reçoit, pour qui est faite la démission" que le sens de "celui qui fait démission, qui donne sa démission" ». Partant, les deux constructions du verbe démissionner ne répondent-elles pas instinctivement au besoin de lever ladite ambivalence ?

    Alors, bien sûr, il se trouvera toujours des nostalgiques de 1877 − et de la célèbre formule de Gambetta à l'adresse de Mac Mahon : « Il faudra se soumettre ou se démettre » − ou des tenants de la prépondérance du nom sur le verbe pour préconiser le retour à l'opposition traditionnelle se démettre / démettre quelqu'un ou donner sa démission / exiger la démission de quelqu'un. Mais à partir du moment où démissionner s'est installé dans l'usage (ce que l'on peut toujours regretter), je vois mal comment Dupré peut croire qu'« il est possible, en tout cas, de lutter contre le solécisme à la mode démissionner quelqu'un ». En 1948, déjà, un certain Albert Bayet, auteur d'une chronique d'étymologie intitulée La Vie et les mots, faisait cette observation prémonitoire : « En fin de compte, le tour ["On l'a démissionné" pour "On l'a amené à donner sa démission"] dit bien ce qu'il veut dire. Il répond à un besoin. Il n'est pas contraire à l'idée dont procède le mot démission. On peut lui souhaiter bonne chance. » Après plus de deux siècles d'existence, il était temps... sans ironie aucune.

    (1) « Nul n'ignore que les fabricants de néologismes ont créé récemment [!] le verbe démissionner, dont le besoin ne se faisait pas sentir » (Le Temps).

    (2) Et aussi : « La construction transitive directe démissionner quelqu'un, le contraindre à démissionner, le chasser de son poste, ne s'emploie qu'avec une valeur ironique. Dans un contexte sérieux, on écrira démettre » (Girodet), « Emploi transitif factitif, familier. Démissionner quelqu'un » (TLFi), « Verbe transitif. Familier. Obliger quelqu'un à donner sa démission, à abandonner ses fonctions » (Grand Larousse), « Transitif. Ironique. On l'a démissionné, renvoyé » (Robert), « L'emploi transitif démissionner quelqu'un est familier » (Le Bescherelle pratique), « Démissionner quelqu'un s'emploie parfois, ironiquement » (Jean-Paul Colin).

    (3) De la même époque datent plusieurs verbes en -ionner : auditionner, réquisitionner, révolutionner, solutionner, soumissionner...

    (4) Démissionner quelqu'un est-il un belgicisme ? Tout porte à le croire, mais aucun des documents que j'ai eu l'occasion de consulter ne l'affirme clairement... à l'exception notable (qui l'eût cru ?) de l'hebdomadaire Le Miroir des sports (1934) : « En français, démissionner est un verbe neutre [...]. En Belgique – nous pourrions presque écrire en belge – le verbe démissionner est actif, c'est-à-dire qu'il est employé avec un complément direct et qu'il a une forme passive. » In « athletico » veritas ?

    (5) On lit de même dans le Répertoire de l'administration et du droit administratif de la Belgique (1843) de Charles de Brouckère et Jean-François Tielemans : « On appelle démission l'acte par lequel un fonctionnaire se démet ou est démis de la place ou de l'emploi qu'il occupe. Il résulte de cette définition que la démission peut être ou volontaire ou forcée. »

    Remarque : Autre exemple de cacophonie à propos du verbe démissionner : selon Jean Hennebert (1968), « démissionner de ses fonctions est un pléonasme car démissionner, c'est précisément se démettre de ses fonctions », quand Hanse précise de son côté « On démissionne quelqu'un de ses fonctions. Familièrement : On l'a démissionné (renvoyé) ». Allez vous débrouiller avec ça !

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose (?) ou Je ne peux pas le contraindre à donner sa démission.

     

    « Tu parles !Par securitatis ! »

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  • Commentaires

    1
    Michel Jean
    Dimanche 1er Mars à 13:18

    Bonjour M.Marc, démissionner ou se détacher d’une personne, mais beaucoup sont détachés sur des missions. Très bon article. Merci. Bye.Mich.

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