• Bande de larves !

    « Sur 225 fourmis, 103 ont été classées comme oisives. Elles ne faisaient rien ou presque. Un des scientifiques a émis l'hypothèse que ces feignantes ne seraient peut-être pas au courant de la masse de travail abattue par leurs congénères. »
    (paru sur europe1.fr, le 1er octobre 2015) 

     
    FlècheCe que j'en pense


    Doit-on écrire feignant, faignant ou fainéant au sens de « (celui) qui ne veut rien faire, qui refuse de travailler » ? Gageons que seuls les esprits paresseux avoueront ne s'être jamais posé la question.

    À l'origine étaient le verbe feindre (souvent orthographié faindre en ancien français) et ses nombreuses acceptions, parmi lesquelles « faire semblant » (sens qui s'est maintenu jusqu'à nous) et, à la forme pronominale, « s'imaginer, se croire » ainsi que « hésiter, rechigner, manquer de courage, ménager sa peine » (si l'on en croit Godefroy, Wartburg et Littré).

    « Que il or ne se fagne [comprenez : qu'il n'hésite pas, qu'il ne se montre pas timide en ce moment] »
    (Le Roman d'Alexandre).
    « En ouvrant à journées, ils se faignent et espargnent » (Recueil des ordonnances de rois de France).

    C'est par ce dernier sens que la plupart des spécialistes (Académie, Littré, TLFi, Rey, à la suite de François Génin) rattachent, dans notre affaire, les formes faignant, feignant au verbe feindre, dont elles représentent le participe présent. Plusieurs observations s'imposent, à ce stade de l'article : d'abord, force m'est de constater que les textes anciens ne... fourmillent pas d'attestations de faignant, feignant employés comme adjectifs (ou comme noms). Pour être tout à fait précis, le seul exemple avancé par les dictionnaires étymologiques est emprunté à un poème de Coucy (à moins qu'il ne s'agisse de Gace Brulé), daté du XIIe siècle : « Mais li faignant (ou faingnant) prieour. » Ensuite, et c'est là le point le plus embarrassant, rien ne permet d'établir avec certitude si faignant doit ici s'entendre au sens de « hésitant, négligent, lâche » (attaché à feindre = hésiter) − ainsi que l'affirme Génin dans son ouvrage Des variations du langage français (1845) − plutôt qu'à celui de « faux, hypocrite, dissimulé » (attaché à feindre = faire semblant) − comme j'ai la faiblesse de le croire. Enfin, il ne vous aura pas échappé que cette étymologie par feindre, quand elle serait cautionnée par d'anciennes attestations de faintise au sens de « hésitation, faiblesse », ne rend pas compte de l'idée moderne de paresse.

    Et fainéant, dans tout ça ? On a longtemps pensé que le bougre était antérieur à faignant, feignant, présentés d'ordinaire comme de vulgaires réfections phonétiques (1) ; il se pourrait en fait que la langue ait suivi le chemin inverse. C'est que l'on trouve, à partir du XIVe siècle, des formes − en un ou deux mots, avec ou sans trait d'union, selon les sources − composées du verbe faire (fait, fais et autres formes conjuguées) et de néant (autrefois écrit neient, noient, noiant, nient, nyent, au sens de « chose qui ne sert à rien ») : fait nient, fai noient, fait neant, fay neant, feneant, etc. (2) Ces graphies sont-elles apparues indépendamment des anciennes formes faignant, feignant ou s'agit-il (ainsi que semblent le croire les spécialistes déjà cités) d'altérations populaires ayant abouti à fainéant − littéralement « celui qui ne fait rien » (à rapprocher de l'italien far niente, « ne rien faire ») ? Les avis divergent. Toujours est-il qu'avec le temps la prononciation relâchée de fainéant a été notée feignant (3), ce qui − d'après le Dictionnaire historique de la langue française − a fait « renaître l'ancien dérivé de feindre avec le sens de fainéant "paresseux" ». Et voilà comment, par contamination, trois graphies distinctes ont fini par recouvrir le même sens... dans des registres toutefois différents.

    Féraud, dans son Dictionnaire critique de la langue française (1787), ne nous met-il pas en garde contre ce fainéant qui ne saurait être « du beau style » ? Ironie de l'histoire, ce sont les formes faignant, feignant, pourtant attestées en premier, qui passent de nos jours pour populaires. J'en veux pour preuve ces mentions d'usage figurant dans les ouvrages de référence modernes : « Fainéant. On dit aussi, populairement, Faignant ou Feignant » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie), « La graphie feignant est populaire » (Thomas), « La forme feignant, ante est considérée comme populaire » (Girodet), « Les formes feignant ou faignant (plus rare), qu'on prononce [fègnan], sont familières mais courantes » (Bescherelle), « Fainéant s'emploie dans tous les registres ; feignant (plus courant) et faignant (plus rare) sont familiers » (Larousse en ligne). Il est vrai que les auteurs ne recourent d'ordinaire à ces graphies que pour mieux reproduire ou imiter les usages oraux : « T'es trop feignant maintenant, tu ne travailles plus... » (Eugène Sue), « Ce faigniant [sic], comme tous les jolis garçons, un souteneur de pièces, quoi ! est la coqueluche du boulevard du Temple » (Balzac), « Faut-il que vous soyez feignant ! » (Labiche), « Mais ce matin, en entrant à l'atelier, je me suis senti faignant comme tout... » (Daudet), « C'est un détestable ouvrier que ton amoureux ; c'est un bricoleur et un faignant » (Huysmans), « ch' est un menteux, un faignant » (Maupassant), « Mais on peut bien dire que c'est un vrai feignant que cet Antoine » (Proust), « Ouais ! Le feignant, il avait peut-être bien ses raisons » (Martin du Gard), « Lève-toi, feignante » (Mauriac), « Une bande de feignants ! » (Montherlant).

    Alors, insisterez-vous, feignant, faignant ou fainéant ? Ce n'est pas faire preuve de paresse intellectuelle que d'avouer ici mon indécision. De la à donner un coup de pied dans la fourmilière...

    (1) On peut lire à l'entrée « feignant » du Littré : « On le prend d'ordinaire pour une corruption de fainéant ; mais Génin a soutenu que c'est le participe du verbe feindre ou se feindre ayant eu le sens d'hésiter, reculer à. » En 1992, Jacques Capelovici écrivait encore dans son Guide du français correct : « L'emploi de feignant pour fainéant est à la fois un barbarisme et un vulgarisme. » Comment peut-on qualifier de barbare une forme (quel que puisse être son sens originel) attestée dans notre vocabulaire depuis plus de neuf siècles, je vous le demande ?

    (2) Voici quelques exemples anciens, glanés au hasard de mes recherches :
    « Après luy regna son fils qui par surnom fu appelé fainoient » (Grandes chroniques de France, citées par Godefroy).
    « Loïs Fai-neant » (Guillaume Guiart, Branche des royaux lignages).
    « Attourné de Gaultier faict-nyent » (Le Testament de Maître Pathelin, cité par Paul Eugène Robin).
    « Il se appelle frère Jean faict-néant » (Rabelais, cité par Paul Eugène Robin).
    « Les Epicuriens en leurs resveries pensent que Dieu soit oisif et comme un fait-neant » (Calvin, cité par Littré).
    « Un fay neant en la fleur de son âge » (Ronsard, cité par Godefroy).
    « Voyez ce fay neant » (Jean-Antoine de Baïf, cité par Godefroy).
    « Un amas infiny de feneants » (Alexandre Hardy, cité par Godefroy).
    « Tout en la maniere qu'à un faineant l'estude sert de torment » (Montaigne, cité par Littré).

    (3) « Le peuple dit par altération : faignant, faignante, faignantise [pour fainéant, fainéante, fainéantise] » (Charles-Louis d'Hautel, Dictionnaire du bas-langage, 1808).

    Remarque 1 : Selon Hanse, feignant aurait été déformé en fainéant − jusque-là, rien que de très connu −, « qui a déformé lui-même feignant en faignant ». Bigre ! Quelqu'un suit-il encore ?

    Remarque 2 : On a appelé Rois fainéants les derniers rois mérovingiens qui, à la fin du VIIe siècle, abandonnèrent l'exercice du pouvoir aux maires du palais et furent réduits à l'inaction.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Elles ne faisaient rien ou presque, ces feignantes (ou, plus correctement selon l'Académie, ces fainéantes).

     

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  • Commentaires

    1
    Michel JEAN
    Lundi 19 Octobre 2015 à 11:38

    Bonjour M. Marc, bof ! si pour certains les diverses formes dialectales sont des barbarismes, je veux bien. Il 'en reste pas moins vrais que notre langue a connue de très nombreux phénomènes d'infections aux cours de son évolution: phénomènes d'infections nasales d'autres aussi que j'ignore. Ce qui aujourd'hui nous conduit à accepter cet "infernal héritage" comme une preuve supplémentaire que diversité égale richesse. Merci. Bye. Mich.

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