
« À vous les angrophobes ! »
(publicité pour le site de livraison de courses à domicile Houra.fr)
(photo Wikipédia)
Ce que j'en pense
À vous les quoi ? Nombreux sont les téléspectateurs, j'en prends le pari, à avoir tiqué en découvrant la récente campagne de publicité du cybermarché Houra.fr − quatre films, en l'espèce, diffusés sur les chaînes de la TNT. Avouez qu'il n'est pas commun (en dehors peut-être du cabinet de son psy) de se faire traiter d'angrophobe, de blemmophobe, de bradyphobe ou de catapédaphobe − quatre curiosités linguistiques qui, avec leurs airs d'insulte à la capitaine Haddock, sont une bien curieuse façon de nous inciter à faire nos courses sur Internet. Encore faut-il comprendre de quoi il retourne exactement, quitte à devoir couper les cheveux en quatre.
Inutile de vous précipiter sur votre vieux dictionnaire : il y a fort à parier que le terme recherché, quand bien même vous seriez parvenu(e) à l'orthographier correctement, soit aux abonnés absents. Figurez-vous que, si la liste de nos phobies est assurément infinie, Larousse et Robert se limitent d'ordinaire aux plus connues − la claustrophobie (« peur du confinement ») et son contraire l’agoraphobie (« phobie des espaces libres et des lieux publics »), l'hydrophobie (« peur morbide de l'eau »), voire l'acrophobie (« phobie des lieux élevés ») et la cancérophobie (« peur morbide d'être atteint d'un cancer ») −, de peur de noyer l'usager sous un déferlement de néologismes.
C'est que les lexicologues semblent prendre un malin plaisir à forger un nouveau mot pour chacun de nos maux, attestés ou supposés (en 1980, Gilles Leclerc dénombrait quelque onze mille noms de phobies). Au demeurant, le travers ne date pas d'hier. En 1896, Théodule Ribot, un des ancêtres de la psychologie française, s'agaçait déjà de ces constructions plus ou moins artificielles : « Toute manifestation morbide de la crainte est aussitôt dénommée par un vocable grec ou réputé tel. » Il faut dire que le principe de dénomination se prête à toutes les créations lexicales, puisqu'il suffit d'ordinaire de prendre la racine grecque correspondant à l'objet craint et de lui ajouter le suffixe -phobie, du grec phobos (« crainte »).
Prenons l'exemple du mot bradyphobie : il est formé à partir du grec bradys, qui signifie « lent » (et que l'on retrouve dans bradycardie, « ralentissement pathologique du rythme cardiaque »), d'où le sens de « crainte exagérée du ralentissement » − entendez dans notre affaire : peur de faire la queue à la caisse ! De même, blemmophobie est formé à partir du grec blemma (« regard ») et désignerait sans rire (et sans blêmir) la « crainte exagérée du regard des autres ».
Pour percer le secret du mot catapédaphobie, il ne faut pas avoir peur de le découper en tranches : l'élément grec kata-, qui a ici la valeur de « vers le bas », est associé bien artificiellement au latin pes, pedis (« pied »), d'où le sens − quelque peu tiré par les cheveux, je vous l'accorde − de « crainte exagérée de grimper haut ».
Les choses se compliquent singulièrement avec le dernier néologisme : car enfin, à quoi peut-on bien rattacher le préfixe angro-, je vous le demande ? Bien sûr, il vous aura suffi d'une rapide recherche sur la Toile pour découvrir que l'angrophobie est, en gros, la « crainte exagérée de se mettre en colère », mais rares sont les sites à fournir l'alibi étymologique du bougre. Réfléchissons : l'association angro- et colère fait immanquablement penser à l'anglais anger, que mon Oxford Dictionary fait dériver du nordique... angr (« chagrin, peine »), lequel ne doit pas être étranger au latin angor (« oppression, angoisse »). Cela fera-t-il l'affaire ?
Vous l'aurez compris : je donne ma langue au chat, une fois n'est pas coutume. De là à ce que l'on découvre que je suis atteint d'une hellénologophobie, la peur des mots (grecs) utilisés pour faire savant...

Ce qu'il conviendrait de dire
Autant recourir, dans le langage courant, à la périphrase « la peur de... ». C'est assurément moins chic, mais beaucoup plus clair !