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Un passif qui a (sur)vécu

« Charles et Hélène furent survécus par Paulette. »
(Evelyn et Claude Askolovitch, dans leur livre Se souvenir ensemble, publié chez Grasset en 2023.)

 

FlècheCe que j'en pense


Survivre fait partie de ces nombreux verbes qui ont changé de régime au cours de leur histoire : « D'abord transitif (1080), puis construit avec à (1538) [1] », lit-on dans le Dictionnaire historique. Dans les faits, les deux constructions furent un temps en concurrence : « On dit egalement bien survivre à son pere et survivre son pere », écrivait encore Vaugelas dans ses fameuses Remarques sur la langue françoise (1647), avant que l'Académie ne décidât d'introduire une de ces subtilités dont elle a le secret : « [Si le verbe survivre] gouverne quelquefois l'accusatif pour les personnes [...], il ne le gouverne jamais pour les choses. Ainsi il n'est point permis de dire survivre sa gloire, survivre sa reputation. Il faut dire tousjours survivre à sa gloire, à son honneur, à sa reputation » (Observations sur les Remarques, 1704). Gageons que la chose n'allait pas de soi, à l'époque, tant la construction incriminée était déjà bien... vivante, jusque dans les propres rangs de la jeune institution :

(avec le sens de « continuer à vivre après [un évènement malheureux ou la perte, la fin de quelque chose de précieux] ») (sujet animé, objet inanimé) « Survivant sa mort » (Jean Leblond, 1550), « Le meilleur est qu'un chef d'ost pour sa gloire Aiant vaincu survive sa victoire » (Jacques Amyot, 1559), « Qui survit son honneur, il a part à l'offense » (Guy du Faur de Pibrac, 1574), « Un bon cœur n'eust jamais son malheur survescu » (Robert Garnier, 1583), « Si je doy survivre ta malheureuse fin » (Jean-Antoine de Baïf, avant 1589), « Il faict beau vaincre, mais il est encores plus honnorable survivre sa victoire » (Claude Fauchet, 1602), « [Il] n'avoit voulu survivre ses esperances » (Antoine de Nervèze, 1609), « Pour survivre un tel outrage » (Abraham de Vermeil, 1611), « [Tu] ne peux survivre ce delit » (Alexandre Hardy, 1613), « Ce fut un grand heur à luy de ne survivre point son malheur » (Brantôme, avant 1614), « Quelques uns [parmi les poëtes] se trouvent avoir survescu leurs livres » (Étienne Pasquier, avant 1615), « Ne pouvant survivre la ruine de ses desseins » (Agrippa d'Aubigné, 1616), « Il ny a tel malheur que de survivre sa reputation » (Pierre Mathieu, 1611 ; François Guerson, 1622 ; Antoine Le Pippre, 1625), « [Ils] regrettoient de survivre le rasement des fortifications de leur ville » (Scipion Dupleix, 1635), « Je survis cet affront ! » (Jean de Rotrou, 1638), « [Il] ne put guere survivre ces choses » (Charles de Combault Auteuil, 1642), « Resolu de ne point survivre sa perte » (Jean Baudoin, académicien, 1644), « Par quel sort pouvons nous survivre ton trépas ? » (Jean de Rotrou, 1648), « N'ayant survescu cette action que de peu de jours » (Robert Arnauld d'Andilly, 1653), « [Ils] aymerent mieux mourir [...] que de survivre cette infamie » (Jean-Nicolas de Parival, 1654), « C'est un malheur extrême de survivre la perte de son innocence » (Antoine Le Maistre, avant 1658), « [Il] a survécu la condamnation de son heresie » (Antoine Arnauld et Pierre Nicole, 1669) ;
(avec le sens de « subsister après ») (sujet inanimé, objet inanimé) « Les doctes folies des poëtes survivront les innombrables siecles à venir » (Ronsard, 1550), « Que sa doctrine ait survescu sa vie » (Philippe Duplessis-Mornay, 1582), « Tant de livres estrangers qui survivront nostre siecle » (Robert Garnier, 1585), « Ceste resolution survivra vostre opiniastreté » (Honoré d'Urfé, 1610), « Que le malheur face survivre ceste honte » (Jean Puget de La Serre, 1625).

Toujours est-il que la restriction de 1704 est vraisemblablement à l'origine du déclin de la construction directe au profit de sa concurrente, seule susceptible d'emplois figurés (avec un objet inanimé) (2) :

« [L'usage] est pour survivre à quelqu'un. Survivre quelqu'un est proprement du palais ; mais il entre quelquefois dans la conversation familière [...], surtout quand il y a quelque intérêt stipulé entre deux personnes pour le survivant » (Pierre-Joseph-André Roubaud, 1786) (3), « Survivre se dit quelquefois activement. Cette manière d'employer ce verbe a vieilli » (Dictionnaire de l'Académie, 1835-1878), « La locution survivre quelqu'un, autrefois employée au palais, n'y est même plus usitée » (Sardou et Soulice, Dictionnaire raisonné des difficultés et exceptions de la langue française, 1843), « Survivre quelqu'un, qui n'a jamais été fort employé [!], ne se dit plus » (Pierre-Benjamin Lafaye, Dictionnaire des synonymes, 1858), « De nos jours, survivre est exclusivement construit avec un régime indirect » (Kristoffer Nyrop, Grammaire historique, 1930), « [Survivre est] rarement employé transitivement depuis le XVIIIe siècle » (TLFi, 1971), « [Dans le cas de survivre,] le français contemporain abandonne la construction transitive directe qui ne s'utilise qu'avec le nom complément d'objet à référent animé pour se fixer dans la construction transitive indirecte qui a la spécificité de s'employer avec un complément pouvant désigner un référent aussi bien inanimé qu'animé » (Samah Habachi, Régression de la variation des schémas du complément du verbe, 2021).

Mort et enterré, survivre quelqu'un ou quelque chose ? Il n'est que de consulter la documentation pour s'aviser que la construction directe n'a jamais complètement disparu. Elle a... survécu jusqu'à nous – surtout avec un nom de personne pour complément – dans des emplois aujourd'hui considérés comme archaïques, régionaux ou littéraires :

« Il a survécu à ses enfants ou, activement et familièrement, survivre ses enfants » (Charles-Constant Le Tellier, Nouveau Dictionnaire portatif, 1837), « Denis mort jeune, Rembert qui l'a survécu » (Félix-Victor Goethals, historien belge, 1837), « [Ces hommes] ont déjà disparu de cette terre où la Providence me destinait à les survivre » (Pierre-Joseph Boyer, 1837), « Elle est morte ! [Elle] n'a pu survivre son fils ! » (Antoine Langerhanns, 1842), « On contraignait à le survivre » (Louis Charles Timbal, 1876), « Une canaille de moins pouvant gêner quelques ventrus de l'ordre des honnêtes [...], croyant les survivre éternellement » (Dominique Laye, 1886), « [Leur mère] ayant survécu son mari » (Émile Tandel, historien belge, 1890), « Sa fille, destinée à le survivre de peu de jours » (Francis Decrue de Stoutz, historien suisse, 1892), « [Ces veuves] qui finiraient par ruiner la gloire qu'elles survivent » (Abel Hermant, futur académicien bravant l'interdiction du quai Conti, 1907), « Les [abeilles] ouvrières confiaient leurs observations à celle qui devait les survivre de beaucoup » (L'Apiculture moderne, 1912), « Madame d'Alès a survécu son mari » (Les Annales fléchoises et la vallée du Loir, 1912), « Cette Rome ancienne a péri : le peuple juif l'a survécue ! » (revue Le Peule juif, 1919), « Sa femme, n'ayant pu survivre son désespoir, se tua d'une balle » (L'Écho nogentais, 1922), « Mistral n'a pas vécu Mireille [...] : il l'a survécue, comme on surpasse et on survole » (Albert Thibaudet, 1930), « Mais le peuple italien l'[= une épreuve] a survécue » (Le Réveil du Nord, 1941), « Afin que ceux qui les ont survécus puissent les honorer » (Le Petit Matin, journal tunisien, 1950), « Le désir de fonder une dynastie destinée à le survivre » (Hans Schaffelhofer, 1951), « La propriété est transférée aux héritiers des enfants décédés et non pas aux héritiers du père ou de la mère qui les a survécus » (Eduard Meijers, juriste néerlandais, 1954), « Le temps des franches gaietés [...] est passé. Il faut des Félicie pour s'entêter à le survivre » (Simone Rivière, 1959), « Seuls Schelling et Schopenhauer l'ont survécu » (Walter Robert Corti, philosophe suisse, 1963), « Son enfance, il l'a survécue sur les pontons » (Pierre Pellissier et Jérôme Phelipeau, 1979), « Je veux les [= les lendemains de ma jeunesse] vivre les survivre » (Pierre Delanoë, avant 1990), « Un très beau jardin [...], qui a survécu les vicissitudes politiques de la ville » (Chine, guide touristique publié aux éditions suisses Olizane, 2006), « Elle a survécu son mari de 10 ans » (Alain Origer, docteur en sciences sociales de l'Université de Luxembourg, 2016), « Les cinq [enfants] qui l'ont survécu » (Françoise Winter, 2018).

Mais ce n'est pas tout. Voilà que l'Académie se fend d'un nouvelle mise en garde, quelque trois siècles après la première :

« On lisait dans la première édition de notre Dictionnaire : "[Le verbe survivre] gouverne quelque fois l'accusatif. Il a survécu son fils, sa femme." Mais on constate que cette forme ne se rencontrait pas au passif. On bannira donc le tour incorrect Il est survécu par son père, qui n'est pas la passivation d'une forme disparue, mais un anglicisme employé pour décalquer maladroitement l'anglais He is survived by his father » (rubrique Dire, ne pas dire de son site Internet, 2022).

Pas attesté au passif, survivre ? J'entends d'ici les esprits moqueurs entonner sur-le-champ l'air du « Si j'avais écrit pareille ânerie, je crois que je n'y aurais point survécu ». C'est que, là encore, les contre-exemples ne manquent pas, depuis le... XVe siècle (!) :

« Sept ans après seroit advenu le décès du dit Jehan Bouschet, survescu par ladite Aliette » (Chartrier de Sourches, vers 1468), « La bruz qui est survescue » (Les Coustumes du pays de Poictou, 1514), « Marie de France [...], survesquë qu'elle fust de son mary » (Claude Paradin, 1561), « Se voyant à la veille d’estre survescu par une mere et une fille sans biens » (Jean-Marie Ricard, Traité des donations, avant 1678), « [Elle étoit] contente d'être survécue par un fils et un époux » (Pierre Jaubert, 1769), « [Richard II], survécu par son pere » (Fortunato Bartolomeo De Felice, Encyclopédie dite d'Yverdon, 1778), « C'étoit pour veiller à ces soins sacrés que l'on souhaitoit d'être survécu par ses amis » (Nicolas-François Leblond de Saint-Martin, 1783), « Au lieu d'être survécu par un bisaïeul et un trisaïeul paternels » (Journal des audiences de la Cour de cassation, 1791), « [Il] eût été survécu par le père de son ayeul paternel » (Philippe-Antoine Merlin, juriste, 1800), « Pélot fut survécu par sa mère » (H. Dordins, commis greffier au tribunal de Tarbes, 1866), « [Il] fut survécu par ses deux filles » (Maurice Chanson, 1887), « Bernard-Roger fut survécu par son épouse » (Louis Deville, 1896), « [Marie], survécue par sa fille unique » (L'Avenir des Hautes-Pyrénées, 1905), « [Si] elle venait à mourir sans être survécue par ses enfants » (Norbert Rosapelly, 1912), « [Il] a été survécu par sa femme » (Jugement du tribunal de Bayonne, 1913), « Il est survécu par sa veuve » (La Gazette de Biarritz-Bayonne, 1933), « Son épouse survécue par ses enfants mineurs » (Le Courrier républicain de Bagnères-de-Bigorre, 1934), « Les états vrais de douleur furent ceux vécus, survécus par tous les héros souffrants » (Antonin Artaud, 1946), « [La nation portugaise], écrasée par le destin, mais survécue par une œuvre quasi prédestinée » (René Le Capitaine, 1963), « Les œuvres de pionniers comme Tchékhov survivent aux générations et ne sont pas survécues par elles » (Nina Gourfinkel, 1966 ; notez l'emploi dans la même phrase des deux constructions) et, plus récemment, « Il est survécu par son épouse » (La Dépêche du Midi, 2017), « Survécue par ses deux parents » (Pierre Henri Boulle, professeur français installé au Canada, 2019), « Survécu par son fils » (Coline Houssais, 2020), « Il est survécu par son frère » (Kahina Boudjidj, 2025), « Il est survécu par sa femme » (Télé-Loisirs, 2026), etc.

On le voit, quoi qu'en dise l'Académie, le tour Il est survécu par son père est bien la survivance – surtout dans le jargon juridico-administratif (à propos des successions) et dans des usages régionaux – de la transformation passive du verbe survivre, primitivement construit avec un complément d'objet direct. Que ledit tour connaisse, de nos jours, un regain de faveur sous l'influence de l'anglais (lui-même nourri d'ancien français) ne change rien à cette réalité. Il n'en demeure pas moins vrai – et c'est là une différence avec des verbes comme obéir, pardonner (l'enfant a obéi au père, le père a pardonné à l'enfant → le père a été obéi par l'enfant, l'enfant a été pardonné par le père) – que l'ancienne construction directe, qui n'en finit pas de se survivre, n'a pas réussi à imposer le passif être survécu dans l'usage ordinaire. Mais pour combien de temps encore, me demanderez-vous ? Qui (sur)vivra verra !


(1) La construction avec datif est attestée dès le XIVe siècle en anglo-normand : « Puis la mort le dit Thomas Hervy son baron, si el ly surviveroit » (Registre de Jean de Gand, 1374). Survivre se rencontre également de longue date en emploi absolu : « Cil qui sorvivroit » (Philippe de Beaumanoir, 1283) et, plus tardivement, à la forme pronominale : « [Les animaux] ne monstrent en aucune action desir de se survivre » (Philippe Duplessis-Mornay, 1581).

(2) « Dans le figuré, [survivre] ne gouverne que le datif » (Dictionnaire de l'Académie, 1694).

(3) De là la distinction que l'abbé Roubaud établit entre les deux constructions : « Selon l'ordre de la nature, les enfans doivent survivre au père ; par des événemens particuliers, le père survit les enfans. Il me semble que cette différence dans l'expression est très propre à faire remarquer la singularité. » Autrement convaincante me paraît l'analyse proposée par la linguiste belge Kristel Van Goethem : « Dans [survivre quelqu'un "demeurer en vie après lui"], sur- équivaut à "après" et est de type relationnel [...]. En emploi intransitif, au contraire, sur- ne peut pas être incident à un objet. [Il] y indique plutôt l'aspect continuatif auprès de la base verbale [d'où survivre à "vivre ou exister encore après qu'un évènement a eu lieu, qu'une personne ou une chose a disparu"] » (L'Emploi préverbal des prépositions, 2009).

 

Flèche

Ce qu'il conviendrait de dire


Paulette survécut à Charles et à Hélène.

 

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