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« Près de Rennes, une association [...] va dispenser des cours d'activité physique adaptée aux personnes atteintes d'un cancer » (paru sur ouest-france.fr, le 1er septembre 2026.)
Ce que j'en pense
Autant le dire d'emblée : j'ai du mal à comprendre le traitement que certains spécialistes réservent au verbe dispenser. Prenez le Dictionnaire historique de la langue française. On peut y lire que ledit verbe « a repris au latin l'idée de "distribuer, répartir", d'abord en parlant d'un objet abstrait (temps, vie) [avant 1340] ; l'usage moderne n'a conservé cette acception qu'en parlant de puissances supérieures, telles Dieu [1541, Calvin] ». Passons sur le fait que le sens hérité du latin est attesté dès le milieu du XIIIe siècle, en anglo-normand (1). Me chiffonne autrement l'idée selon laquelle dispenser, en français moderne, serait réservé aux « puissances supérieures ». Je veux bien croire que notre époque, qui n'aime rien tant que de vivre dans le paraître, ait tendance à prendre les coachs sportifs pour des dieux (du stade), mais tout de même...
Renseignements pris auprès des... autorités supérieures, cette restriction d'emploi n'est pas nouvelle. On en trouve des variantes chez Féraud : « Dans le sens de départir, distribuer, [dispenser] ne se dit guère que de Dieu et des rois ou de leurs ministres » (Dictionnaire critique de la langue française, 1787) et chez Pierre-Benjamin Lafaye : « [Dispenser] convient particulièrement dans le style soutenu et quand il est question de choses relevées, de personnages éminents ou d'êtres supérieurs » (Dictionnaire des synonymes, 1858) (2). Elle ne résiste pourtant pas à l'examen des faits :
« On ne doit pas dispenser les sacremens à ceux qui en sont indignes » (Dictionnaire de Richelet, 1680), « Les ecclesiastiques sont obligez en conscience de bien dispenser les revenus de leurs benefices » (Dictionnaire de l'Académie, 1694-1798), « [Une dame] dispensa de grandes louanges à l'éducation qu'on donnoit à Saint-Cyr » (Mme de Maintenon, 1716), « [Des officiers chargés de] gouverner les celliers et dispenser le vin » (Charles Rollin, 1733), « L'heureuse occasion de lui [= à un cœur sensible] dispenser des faveurs » (Marc-Antoine-Nicolas de Croismare, 1760), « Il est si doux de dispenser un bienfait » (Bibliothèque universelle des romans, 1781), « Dispenser la nourriture ainsi que la boisson [aux cochons] » (Encyclopédie méthodique, 1793), « La bonne chère qu'on dispensait si libéralement » (Alexandre Dumas, vers 1840), « [Les commandeurs] dispensaient les récompenses ou les punitions à ces malheureux [esclaves] » (Bénédict-Henry Révoil, 1880), « Cette même habileté qu'ils [= des architectes tunisiens et des artisans indigènes] déploient à dispenser l'eau dans les rigoles des jardins » (Jérôme et Jean Tharaud, 1912), « Elle [= une marquise] avait maintenant une situation à n'avoir pas à dispenser d'autres grâces que celles que sa présence répandait » (Proust, 1922), « Le feuillage desséché d'un acacia dispense une ombre pauvre » (Roger Martin du Gard, 1933), « L'avare lumière du préau dispensée par un unique bec de gaz » (Bernanos, 1937), « Ce tendre regard qui lui dispensait sa joie goutte à goutte » (Guy Wirta, 1939), « Elle lui dispensait des caresses tristes » (Michel-Aimé Baudouy, 1948), « Ce charme, il continuait à le dispenser tout autour de lui » (Jules Romains, 1953), « Pourquoi les arbres en fleurs dispensent-ils toujours une si forte émotion [...] ? » (Maurice Druon, 1959), « Ils confondent le Christ avec le bonheur matériel dispensé par les bons pères » (Jean Dutourd, 1971), « La cuisinière ventrue qui nous dispense sa chaleur toute la nuit » (Joseph Joffo, 1975), « J'aimerais [...] dispenser du bonheur » (Éric-Emmanuel Schmitt, 2000), « Une jeune femme qui savait dispenser tant de plaisir ne pouvait pas mourir » (Jean-Marie Rouart, 2021).
Autre ouvrage de référence, autre son de cloche : « Dispenser quelque chose à quelqu'un, distribuer (avec une idée de largesse, de générosité) », lit-on dans le TLFi. La marque d'usage est-elle ici mieux fondée ? Rien n'est moins sûr, à en croire Lafaye : « Distribuer semble annoncer plus de choses [que dispenser], une multitude de choses à donner ; dispenser se distingue par la noblesse de ces choses, ou bien par le rang et l'autorité de ceux qui les donnent » (op. cit.) (3). Le doute est d'autant plus permis que cette idée de profusion n'est présente ni en latin – dérivé du supin de pendere « peser », le verbe dispensare « partager, distribuer (en particulier de l'argent) ; administrer, gérer (ses affaires, des finances) ; régler, employer (sa vie, son temps) » renvoie bien plutôt aux notions de mesure et de justesse : « Dispensare, gouverner et departir une chose par raison » (Robert Estienne, 1538), « Dispensare, économiser, administrer » (Bescherelle, 1846) (4) – ni dans aucun dictionnaire français antérieur à 1970. Au surplus, pourquoi les auteurs des citations qui suivent auraient-ils pris le risque de verser dans le pléonasme ?
« [Ma mémoire] me dispensait généreusement son contenu » (Léon Daudet, 1919), « Dispenser à profusion un même sel fertilisant » (Joseph de Pesquidoux, 1922), « [Il la regarda] dispenser, avec largesse, la grâce de ses formes superbes » (Louise Martial, 1928), « La chicorée au lait, que sous le nom de café au lait le Pot dispense avec générosité » (Jules Romains, 1958), « Le soleil s'est ingénié à nous dispenser à profusion ses rayons bienfaisants » (Pierre Boulle, 1982), « Des images de sang et de ruines, comme leur pauvre pays en dispensait à profusion depuis quarante jours » (Henri Queffélec, 1967), « Il dispensait avec largesse ses souvenirs parisiens » (Éric-Emmanuel Schmitt, 2001).
Mais revenons à l'article du TLFi. Le malaise s'accroît à la lecture des exemples proposés :
« Dispenser libéralement tout son temps à qqn ; dispenser des trésors d'affection à un enfant ; le sommeil qui dispense les bienfaits de l'oubli. Synon. répandre, prodiguer. "L'heure de la récréation du soir, passée tout entière à l'avare lumière du préau dispensée par un unique bec de gaz" (Bernanos). »
Qui ne verrait que l'idée de largesse évoquée ici est contenue dans « libéralement », dans « des trésors de », pas dans « dispenser » ? Qui ne verrait, surtout, qu'elle est incompatible avec « l'avare lumière » du préau de Bernanos ? Vous l'aurez compris : c'est à tort que le TLFi s'est laissé influencer par le verbe prodiguer « donner sans retenue, dépenser avec profusion ». L'ennui, c'est que plus d'un spécialiste de la langue lui a emboîté le pas : « Le verbe dispenser [s'emploie] notamment au sens de "distribuer, accorder, donner largement", avec une idée d’abondance, de générosité » (Office québécois de la langue française), « L'emploi de dispenser (sans une idée de largesse, de générosité) est critiqué comme synonyme non standard de donner, offrir, proposer, assurer, etc. » (dictionnaire en ligne Usito). La contamination atteint même les colonnes de la dernière édition du Dictionnaire de l'Académie, où dispenser est expliqué par « distribuer, prodiguer » (5).
L'affaire est moins anodine qu'il n'y paraît. Que l'on songe à l'argument habituellement avancé par les détracteurs du tour dispenser un cours : « Le verbe dispenser, utilisé dans des constructions telles que dispenser un cours, un service, un programme..., est considéré comme une impropriété, le verbe dispenser étant associé à l'idée de largesse et de profusion » (Office québécois de la langue française). Avouez que l'on a connu position mieux établie. D'autant que cela fait belle lurette que dispenser est attesté dans le domaine de la connaissance et de l'éducation :
« Lui [= Dieu] qui dispense le savoir » (Valentin Conrart, 1679), « Une instruction publique qui dispense la connaissance des sciences et des arts libéraux à ceux qui peuvent les cultiver » (Jacques Garnier, 1816), « [Les missionnaires ont besoin] de dispenser une instruction fidèle » (Journal des missions évangéliques, 1827), « [L'Université] peut seule dispenser une éducation savante, uniforme et nationale » (journal Le Mémorial des Pyrénées, 1844), « Les écoles centrales, dans lesquelles se dispensait l'instruction secondaire » (Thiers, 1845), « L'instruction que l'on dispensait vers 1850 dans les lycées » (Paul Valéry, 1938), « Dispenser une instruction gratuite » (Maurice Druon, 1999), « Cet établissement dispense un enseignement de qualité » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie, 1992), « L'école va dispenser un savoir rigoureux » (Hélène Carrère d'Encausse, 2009).
Sans doute me rétorquera-t-on, sur la foi de Lafaye, que dispenser un enseignement est une chose et que dispenser un cours en est une autre, moins noble, plus concrète. Il n'empêche, l'expression se répand depuis la fin du XIXe siècle, jusque dans les rangs de l'Académie :
« [Des] cours dispensés dans des locaux "clos et couverts" » (Le Petit Journal, 1877), « Le mari prétend être venu lui dispenser un cours de morale » (Jean-Louis Bouquet, 1956), « Dispenser un cours, une leçon » (Daniel Delas, Dictionnaire des idées par les mots, 1978), « Dispenser des cours d'humanisme » (Maurice Druon, 1999), « En 1349, l'université d'Oxford cessa de dispenser ses cours en français, au profit de l'anglais » (Alain Rey, 2008), « Dispenser des cours de français » (Bruno Dewaele, 2022), « Étant repassé [...] par l’École de guerre pour y dispenser un cours de tactique générale » (site Internet de l'Académie, de nos jours).
Que voulez-vous ? Dispenser fait tellement plus chic et plus branché que donner, proposer ! Ce n'est pas une raison pour... se dispenser de recourir à ces derniers verbes, à l'occasion.
(1) « Quanke Deu de grace al mund ad doné, Par la meyn Marie nus ad dispensé » (Commentaire sur le Cantique des Cantiques, manuscrit du milieu du XIIIe siècle), « Envoiastes les apostles par tot le mund pur despenser les sacremenz » (Thomas de Hales, milieu du XIIIe siècle), puis « Ma vie mal dispensee » (Watriquet de Couvin, avant 1340) et, avec un complément désignant un chose concrète, « Pour le vin dispenser » (Gilles Le Muisit, vers 1350), « [Ils] dispensoient le grain de fourment » (Denis Foulechat, 1372).
(2) Autres variantes : « Distribuer (en parlant de personnes, de puissances supérieures) » (Grand Robert), « Départir, distribuer, accorder quelque chose d'important ou de noble (surtout en parlant de personnages éminents) » (Grand Larousse).
(3) Et aussi : « [Dispenser] se distingue de distribuer en ce qu'il indique plutôt la valeur de ce qu'on donne et le rang, la supériorité de ceux qui donnent, que la quantité des choses données » (Auguste Bourguignon, Dictionnaire des synonymes, 1884).
(4) Seul Du Cange donne (abusivement ?) largiri « donner largement » comme synonyme de dispensare.
(5) Comparez avec : « Figuré. Qui donne, dispense en abondance, généreusement » (à l'article « prodigue » du même ouvrage).

Ce qu'il conviendrait de dire
La même chose (?) ou, plus communément, proposer des cours.