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« Dans la rue [de Thouars], un véhicule immaculé de sang était toujours visible en milieu de journée. »
(paru sur ouest-france.fr, le 2 juillet 2026.)
Ce que j'en pense
Immaculé fait partie de ces mots savants sur la signification desquels il n'est pas rare de se méprendre. Que l'on songe aux confusions entre le dogme catholique de l'Immaculée Conception, marquant la naissance de la Vierge Marie exempte du péché originel, et le mystère de la conception virginale, marquant la naissance de Jésus-Christ hors du processus naturel de procréation. Que l'on songe également, dans l'usage plus courant, à l'idée de blancheur parfaite, absolue que Larousse et Robert attachent à notre adjectif dans l'expression neige immaculée, au risque de ravaler la « blancheur immaculée » des flocons de Louis Énault au rang de pléonasme (1) et, plus grave encore, de justifier la formation d'attelages contre nature : « L'hiver se fait rudement sentir, plaquant le paysage de taches immaculées » (La Dépêche algérienne, 1894), « [Cette chute de neige] dont seuls les sommets environnants conservaient la marque immaculée » (La Dépêche de Constantine, 1939), etc.
Commençons donc par rappeler que immaculé, emprunté du latin immaculatus (composé du préfixe in-, à valeur négative, et de maculatus, participe passé de maculare « marquer, tacher, souiller ; flétrir, déshonorer ; altérer, corrompre »), signifie « qui est sans aucune tache, sans aucune souillure », au propre (!) comme au figuré :
(sens religieux ou moral) « Oblacion divine et pure, Immaculée sans ordure » (Le Mystère de la Passion, vers 1430), « La tres pure et inmaculée Vierge Marie » (Simon de Phares, vers 1498), « Benoist soit qui [...] gardera immaculee justice » (Actes des apostres, 1536), « Conserver ceste fleur virginale dont les immaculées pucelles sont decorées » (François Habert, 1542), « Quant à la temperance et continence [...], Aristides veritablement l'a tousjours gardee nette et immaculee » (Jacques Amyot, 1559), « Maintenir l'honneur immaculé et inviolable » (François de Belleforest, 1579) et, substantivement, « Les immaculez, ceux qui fuyent et haïssent et les macules et taches des pechez » (Jacques de Veny d'Arbouze, 1628) ;
(à propos de choses concrètes) « [La] montaigne immacullée » (Michel d'Amboise, 1541), « La terre immaculée, qui n'avoit encore esté pollue de l'effusion du sang humain, ou receu aucune malediction » (Pierre Crespet, 1587), « Son linge immaculé » (Les Merveilles de l'Évangile, 1623), « L'eau immaculée » (Valère de Sainte-Euphrosyne, 1674), « L'unibranchaperture immaculée, [poisson au] corps et [à] la queue sans taches » (Buffon, 1749), « Des pensées nettes, distinctes, franches, immaculées comme l'hermine » (Balzac, 1839).
L'adjectif se construit à l'occasion avec un complément en de précisant la tache, la souillure dont la personne ou la chose en question est exempte :
« Il commanda [...] qu'on les [= des prisonniers] contregardast immaculez de toute pollution » (Jacques Amyot, 1547), « Fais mon cœur pur et immaculé de toute detraction » (Gabriel Dupuyherbault, 1548), « Tenir [son ame] nette et immaculee de tout peché » (René Benoist, 1599), « J'avois deliberé de garder mon corps à Jesus-Christ immaculé de tout attouchement viril » (Claude Bonet, 1609), « [Dieu créa Adam] immaculé de tout vice » (Claude Marois, 1630), « [Il devoit] conserver ses mains nettes et immaculées de sang » (Manifeste de la France aux Parisiens, 1760), « Combattre cette République qui passa pure de tout excès, immaculée de sang » (journal La Réforme, 1849), « Les [charbonniers] de l'Auvergne sont aussi immaculés de défauts ou de ridicules qu'ils sont noirs de taches au visage » (revue La Semaine des familles, 1877), « [Ces individus] si prodigieusement immaculés de tout ce qui n'était pas la vermine des ascendants ou des proches » (Léon Bloy, 1892), « [Il n'avait] pas l'argent nécessaire pour héler le cabriolet qui l'eût mené, chez Mme de Marsay, immaculé de boue... » (Georges Grappe, 1902), « Les mains encore immaculées de taches d'encre » (Conrad Langlois, 1954).
Mais voilà qu'apparaissent les premiers exemples de immaculé (de) employé à contresens :
« Ses souliers immaculés de par le sang de ses victimes » (Louis Houssot, 1864), « Une chemise de femme immaculée de sang » (journal Le Petit Midi, 1891), « Avec son couperet encore immaculé de sang » (journal L'Univers, 1894), « Le drapeau de la liberté, immaculé de sang des luttes fratricides » (journal Le Jura socialiste, 1904), « [Ma main] est immaculée de sang » (Abdelkrim Bouamama, 1991), « Le saroual immaculé de sang. Tache d'horreur dans une case mentale » (Nadia Chafik, 1995), « [J'ai] récupéré le petit corps immaculé de sang » (Rabah Soukehal, 2002), « La table est immaculée de miettes de carrot cake » (Marina Rosia, 2016), « Il inspira en essuyant son visage immaculé de larmes et de culpabilité » (A.S Syla, 2017), « Des toges immaculées de rouge sang » (Drangimel, 2018), « Il s'essuie tranquillement les mains immaculées de cambouis » (Elys, 2022), « [Du trou la chienne] sort un os immaculé de terre » (Marc Selon, 2024), « [Elle] se réveille dans son lit immaculé de sueur » (Diadé Dembélé, 2024), « Sa fourrure blanche est désormais immaculée de rouge carmin » (L.N. Winter, 2024), « Ses joues immaculées de larmes » (Morgane Noblanc, 2025), « Ses cheveux immaculés de boue » (Amélie Carmin, 2026), « Il désigne mon assiette et mon avant-bras immaculé de sauce » (Ellie Jade, 2026). (2)
Confusion (de plus en plus répandue) avec l'adjectif simple maculé « taché, souillé » (3) ? Mamadou Seck s'en émeut dans un article intitulé La Presse écrite et l'écriture du français (2011) :
« Comment la rédaction du journal L'Observateur, qui est parmi les quotidiens les plus lus au Sénégal, peut[-elle] laisser publier un texte aussi truffé de fautes [?] On dit : "son corps était maculé de sang" et non "son corps était immaculé de sang". Immaculé renvoie à l'absence de souillure, la pureté, voire la blancheur. »
Le malaise s'accroît à la lecture des exemples suivants :
« Ton sacrifice, tes blessures [...] ont immaculé de sueur et de sang notre parchemin familial » (Christophe Desaulles, 2015), « [Le coucher de soleil] immaculant d'un dégradé rouge orangé la vallée » (Franck Le Flem, 2023), « Il a scarifié et immaculé d'encre ses membres » (Régis Simonnet, 2024), « [Il] se coupa le doigt sous son gant blanc, qui s'immacula de sang sur l'extrémité » (Marc Frachet, 2024).
Confusion avec le verbe maculer, me direz-vous. À ce détail près – une peccadille – que le verbe immaculer, lui, est ignoré par l'Académie et condamné par Grevisse :
« Il n'est pas difficile d'imaginer à quels excès, à quelles élucubrations peut conduire [la dérivation régressive] : une cervelle un peu échauffée, à partir des adjectifs immaculé, intolérable, impardonnable, indulgent, indolent, vous fabriquera des verbes farfelus et vous lancera à la tête des phrases comme : "La neige immaculait la plaine" [...] » (Problèmes de langage, 1967).
Farfelu, immaculer ? Il fut un temps où l'on ne se remuait pas les sangs pour si peu. Le bougre se trouve chez Pierre Le Gaygnard (Promptuaire d'unisons [= dictionnaire des rimes], 1584), chez Bauchaint (Principes de la langue françoise, 1789) et, surtout, chez Henri Bescherelle, qui écrit : « [Des verbes latins] immaculare "tacher", maculare "maculer" [...] nous avons tiré les mots immaculer, maculer » (Dictionnaire des verbes latins, 1863). Et c'est là le piquant de l'affaire : immaculer au sens de « tacher, souiller » serait un latinisme !
La réalité, à y bien regarder, est un rien plus complexe. Jugez-en plutôt :
« Immaculare, idem quod Maculare [...]. Sed contrariam vim habet praepositio in Immaculatus et Immaculabilis » (Thesaurus Eruditionis Scholasticae, édition de 1686).
« 1. Immaculo, -are, ab in et maculare. i. q. (com)maculare, inquinare.
2. Immaculo, -are, ab immaculatus derivatione retrograda. i. q. a maculis peccato effectis liberare » (Thesaurus Lingae Latinae, 1964).
Autrement dit, le bas latin a connu deux verbes immaculare de sens opposé : l'un, formé à l'aide du préverbe in- n'ajoutant pas de valeur sémantique particulière à maculare (attesté vers 330 chez Julius Firmicus Maternus et encore en usage au XIVe siècle dans Halmota Prioratus Dunelmensis), et l'autre, tiré plus tardivement de immaculatus et employé comme antonyme de maculare (par exemple chez Prosper d'Aquitaine, Ve siècle) (4). L'ambiguïté de l'élément latin in, à valeur tantôt positive (locative ou neutre), tantôt négative, n'est évidemment pas étrangère à cette situation (5).
Difficile, après cela, de se découvrir des pudeurs de vierge effarouchée devant le verbe immaculer et ses emplois antinomiques :
(immaculer, généralement « rendre immaculé, sans tache ; purifier, débarrasser de toute impureté ») « On en vint jusqu'à chercher dans l'histoire de Junon le type de la virginité renaissante. La déesse s'immaculait, disait-on, en se baignant dans les ondes de Canathos » (L'Amour et l'érudition, 1815), « Immaculer [ma perruque] de toute souillure » (François Garnier, 1823), « Immaculons beaucoup, mais ne damnons pas moins ! » (Alexandre Erdan, 1855), « Innocence est une blanche colombe qui immacule tout ce qu'elle touche » (Léon Zacharie, 1871), « Ces blancs reflets immaculant la plaine » (Jacques Villebrune, 1886), « La cuvette anglaise dont la porcelaine s'immaculait par de constants lavages » (Adolphe Tabarant, 1886), « Devenir la fidèle épouse, la sainte mère que désormais une vie exemplaire immaculera » (Jean Lombard, 1887), « Et il fait blanc [...] comme si Dieu eut voulu immaculer la terre souillée » (Maurice Ranwez, 1893), « Il existe à présent des auto-cireurs qui, pour deux sous, vous immaculent les souliers » (Jean Furet, 1902), « Persil [...] est un produit magique qui "immacule" le linge » (journal L'Auto-vélo, 1935), « [L'église], qu'une lumière éblouissante immaculait » (Raymonde Vincent, 1937), « Le rideau mouvant de la rue s'immaculant en douceur » (René Fallet, 1948), « Il entra dans une plaine que la lumière immaculait » (Patrick Grainville, 1984), « Il prenait leur péché [...]. Il les immaculait » (Alain Coelho, 1987), « Les yeux s'immaculaient d'une lumière transparente » (Sylvain Vergara, 1989), « [Les néons] immaculèrent brusquement la salle » (Marcel Rabarin, 2001), « Nettoyer les neurones. Les blanchir. Les immaculer. Les virginiser » (Guy Busquets, 2004), « Les premiers flocons de l'hiver commençaient à immaculer le paysage » (Bernard Escudero, 2015), « [Le mur] blanchit, pâlit encore. Implacablement, il s'immacule » (Paul Laurendeau, 2015), « Un blanc poudreux immaculait la terne grisaille des trottoirs parisiens » (Valérie Brusut, 2016) ;
(immaculer, parfois synonyme de maculer) « Vous irez [...] ramasser les papiers et les saletés qui immaculent les cours du quartier » (Bach et Laverne, 1950), « Le sang qui ruisselait de son corps immaculait [...] les eaux » (Zamenga Batukezanga, 1982), « Du sang a immaculé son pull » (Julien Delbare, 2018), « Une gerbe de sang immacula un des murs de la chambre » (Samuel Intilla, 2021), « Le purulent avait immaculé mon papier. J'avais souillé des rames » (Fanny Djen, 2021), « Une tache de sang immacula le sol » (Julien Baril, 2026). (6)
Il n'empêche : tant qu'à succomber au péché véniel consistant à recourir au verbe immaculer, mieux vaut réserver à ce dernier l'idée d'absence de tache, dans un souci de clarté... immaculée.
(1) « La neige, resplendissante dans sa blancheur immaculée » (Gilda, 1857).
Dupré met en garde contre ce cliché qui « ne doit s'employer que pour dire : "une blancheur qui n'a pas été gâtée par les taches" et non pas : "une couleur vraiment blanche" ».
(2) Le contexte ne permet pas toujours de trancher entre les deux interprétations contraires : « Sa robe [relevée] laisse entrevoir une fine jambe et un bas blanc immaculé de boue » (Louis Vilcoq, 1846)...
(3) Exemples : « [Des liasses] de papier grisâtre maculé de noir et de blanc » (Hugo, 1823), « La table, grasse de sauce, maculée de vin » (Zola, 1887), « Du linge déchiré, maculé de boue et de sang » (Maurice Genevoix, 1914), « [Des hommes] au visage maculé de cambouis et de graisse » (Aragon, 1936), « [Des vestons] maculés de peinture » (Jean Dutourd, 2009).
(4) Comparez : « Notis quibusdam totum corpus immaculant [= ils font quelques marques sur tout le corps] » (Julius Firmicus Maternus), « Quod arrestari faciat omnes ponentes ferra carrucarum in fonte, immaculando praedictum fontem [= qu'il ordonne l'arrestation de tous ceux qui déposent des pièces métalliques de charrues dans la fontaine, souillant ainsi ladite fontaine] » (Halmota Prioratus Dunelmensis) et « [Viam Domini], de qua non recedit, qui se immaculari semper exposcit [= la voie du Seigneur, dont il ne s'écarte jamais, lui qui a toujours cherché à se préserver de toute souillure] » (Prosper d'Aquitaine).
(5) « Cette différence de l'im, qui est tantôt negatif, comme dans immaculé, et tantôt positif, comme dans immanent, forme une grande difficulté pour les étrangers » (abbé Prévost, 1750), « On connaît l'ambiguïté du préfixe in- (ambiguïté héritée du latin) : in-, généralement négatif (intenable), est parfois positif (inflammable) » (Jean-Claude Milner, 2017), « Dans les cas où [les préverbes ad-, in-, ex-] n'apportent pas de contribution sémantique de type spatial [se forment en latin] des couples de quasi-synonymes (ex. titulo/intitulo) » (Claudio Iacobini, 2010).
(6) On s'étonnerait presque que immaculer ne soit pas attesté plus tôt au sens de « maculer, souiller » (une recherche plus approfondie serait à faire). On trouve toutefois trace au XVIe siècle du verbe commaculer emprunté du latin commaculare, autre composé synonyme de maculare : « Affin qui ne commacule point la terre saincte » (Louis Lasserre, 1529), « Commaculer le lict paternel » (Georges de La Bouthière, 1553), « Commaculer sa main [...] Du propre sang de sés enfans » (Richard Le Blanc, 1555), « Commaculer leur blanche robbe nuptiale » (Philippe de Marnix de Sainte-Aldegonde, 1601).

Ce qu'il conviendrait de dire
Un véhicule maculé (ou taché) de sang.