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Quand accuser fait les quatre cents coups

« Alors que le chanteur de 67 ans fait l'objet de plusieurs accusations de viol [...], ses fans accusent le coup et s'entredéchirent. »
(Mathieu D'Hondt, sur demotivateur.fr, le 20 mai 2026.)

 

FlècheCe que j'en pense


Loin de moi l'intention de me prononcer sur le fond d'une affaire qui, pour le coup, regarde bien plutôt le chroniqueur de justice que le chroniqueur de langue. Je me contenterai ici de mettre à l'examen l'une de ces expressions familières dont on croit connaître le sens mais qui, à y regarder de près, nous réservent leur lot de surprises. Que l'on songe, par exemple, à la définition de accuser le coup proposée par Alain Rey et Sophie Chantreau dans leur Dictionnaire des expressions et locutions (1993) :

« Accuser le coup, réagir de manière pénible et très visible. "[Les garçons] se laissaient tomber du haut d'une branche sur le dos d'un âne qui, en général, accusait mal le coup et qui, après une ruade, ne voulait plus avancer d'un centimètre" (Marie Cardinal, 1975). »

Avouez que la précision « de manière pénible », quand elle rendrait justice à la réaction des fans de Patrick Bruel, donne à l'exemple de Marie Cardinal des allures de pléonasme et interdit la variante bien accuser le coup, pourtant attestée chez plus d'un auteur : « L'enfant a tout de même bien accusé le coup ? » (Bernard-Henri Lévy, 1984), « [Elle] sembla accuser le coup plutôt bien » (Jean-Philippe Buord, 2004), « Entendre un : "Il accuse bien le coup" qui m'aurai[t] un peu ragaillardi » (Cyril Massarotto, 2009).

On éprouve le même malaise à la lecture de la définition donnée par Bruno Dewaele sur son excellent site :

« Accuser le coup, c'est laisser, bien malgré soi, transparaître sa déception, voire sa rancœur » (À la fortune du mot, 2014).

C'est cette fois la mention « bien malgré soi » qui paraît incompatible avec les exemples suivants : « M. d'Argenson se sentit touché ; mais il se garda d'accuser le coup » (Pierre de Nolhac, 1903), « Les adversaires de Grivot n'allaient point laisser perdre une occasion si favorable d’"accuser le coup" » (Franc-Nohain, 1913), « [Il] s'excuse de me faire attendre. [...] je tiens à accuser le coup et dis : — Je veux bien patienter quelque temps, mais j'ai faim » (Julie Crémieux-Dunand, 1945), « [Elle] sera libre d'accuser le coup ou, si elle le préfère, de se dérober » (André Maurois, 1951), « Lola fit semblant de ne pas accuser le coup » (Alexandre Cioranescu, 1963).

Et que penser encore de l'analyse de Patrice Rey, selon laquelle accuser le coup signifie « ressentir un choc, une déception ou un revers », mais aussi « encaisser avec dignité » ? « L'expression [...] exprime à la fois la douleur et la maîtrise de soi, [elle] évoque la résilience, le courage tranquille. Une manière concise et noble de dire : "Oui, j'ai été touché, mais je continue" » (311 Expressions françaises, 2025). Les contre-exemples ne sont pourtant pas rares : « [Le boxeur] s'écroula, accusant le coup par un cri sourd de douleur » (Robert de Rogivets, 1923), « Le parti américain [...] accuse le coup et baisse les bras » (Jean-Claude Albert-Weil, 1996), « Le royaume de Ma'în [...] accuse le coup et s'effondre au début de l'ère chrétienne » (René Tardy, 1999), « Jones accuse le coup et perd tout à fait pied » (Nicolas Dupuy, 2014), « Le portier ne peut qu'accuser le coup et prendre la fuite » (Florence Krésine, 2017).

Difficile, devant pareille caco(u)phonie, de se faire une opinion. Aussi convient-il de remonter sans plus tarder aux origines de notre expression. J'en trouve les premières traces au XIXe siècle, d'abord dans des contextes où coup désigne la décharge d'une arme à feu :

« Le tireur exercé peut, pour me servir de l'expression consacrée, accuser son coup, c'est-à-dire annoncer au moment où il vient de le lâcher le point où il va frapper, à une petite distance près » (Gustave Delvigne, 1836), « Dans tous les cas, le tireur doit pouvoir accuser son coup, c'est-à-dire préciser le point sur lequel était dirigée la ligne de mire au moment où le chien a été dégagé » (Jules Cavelier de Cuverville, 1873), « [Tous les bons tireurs peuvent] préciser le point de la cible que vient de frapper [leur balle]. À peine leur arme est-elle déchargée, qu'ils accusent le coup en disant : "C'est mouche [ou] c'est un 4, un 2" » (Charles-François Galand, 1884) ;
« La perdrix [tirée] accusa le coup et s'en fut très loin » (Armand de Lourmel, 1870), « [Les canards tirés] peuvent aller tomber roides morts sans accuser le coup sur le moment » (Louis de Hédouville, 1880), « Atteint près de la temps, [le lion] accusa le coup par un temps d'arrêt, puis bondit aussitôt » (G. Demage, 1893), « Lorsque la dernière spatule s'envola, il put lui envoyer les chevrotines. Elle accusa le coup, parut baisser un instant ; mais ensuite elle pointa droit en l'air » (André Godard, 1894).

On le voit, accuser le coup, au stand de tir comme à la chasse, c'est proprement en révéler le résultat, que ce soit par anticipation, au travers de l'estimation donnée par le tireur, ou par constat (j'allais écrire : après... coup), au travers de la réaction de l'animal tiré.

D'aucuns s'étonneront de l'emploi du verbe accuser dans une acception qui semble bien éloignée de celle, étymologique, de « mettre en cause » (latin accusare, probablement formé à partir de l'agglutination du syntagme prépositionnel ad causam). C'est oublier que l'intéressé est attesté de longue date hors de tout contexte juridique, aux sens de « trahir, révéler, découvrir » (selon Cotgrave), « déclarer » (selon Furetière), « déceler, découvrir, montrer » (selon Lacurne de Sainte-Palaye), « dévoiler, révéler, trahir » (selon Tobler-Lommatzsch et le Dictionnaire du moyen français), « révéler, faire apparaître, laisser paraître » (selon le TLFi) :

« Li cristal [du miroir] Tout l'estre du vergier accusent » (Le Roman de la Rose, XIIIe siècle), « S'ilh estoit aulcun des esquevins qui acousaist ou revelaist les secreis de ses coneskevins » (Jacques de Hemricourt, fin du XIVe siècle), « Ilz avoient envoyez leurs messages par toutes les terres des Sarrasins [...] pour anoncier et accuser la venue du mareschal » (Jean II Le Meingre, début du XVe siècle), « Et son silence mesme accusant sa noblesse » (Racine, 1674).
« Accuser [...] ; also to bewray, disclose or discover a secret » (Randle Cotgrave, A Dictionarie of the French and English Tongues, 1611).
« Accuser signifie aussi simplement declarer. Il a accusé 50 de point au picquet, il a accusé la reception de ma lettre pour dire Il a dit qu'il avoit 50 de point, qu'il avoit receu ma lettre » (Furetière, article « accuser » de son Dictionnaire, 1690), « On dit aussi qu'un homme accuse son jeu quand il déclare combien il a de points [aux cartes] » (Id., article « jeu »).
« Accuser son point (dans les jeux de cartes), annoncer. "J'accuse un mariage en carreau, j'accuse vingt en trèfle" (Jean Humbert, Nouveau Glossaire genevois, 1852) » (TLFi).

Les uns y voient des extensions du sens propre (Lacurne de Sainte-Palaye, TLFi) ; les autres, la confirmation que le dénominateur commun à toutes les acceptions du verbe accuser est « met[tre] en lumière ce qui n'était pas visible » (Jean-Jacques Franckel, Identité sémantique du verbe accuser, 2023) (1).

Toujours est-il que c'est, selon toute vraisemblance, sur le modèle de accuser son jeu, son point (ou le jeu, le point [2]) que accuser son coup (ou le coup) a été formé, d'abord (?) dans le domaine des armes à feu, puis dans tous ceux où les coups sont permis :

- jeux (billard, cartes...) : « Une partie de billard était engagée […]. — La bille en tête et les trois bandes, dit le premier [joueur] en accusant son coup » (Charles Monselet, 1856), « Un joueur qui vient de regarder ses cartes au baccara, de voir qu'il avait fait neuf, et qui s'amuse à attendre avant d'accuser le coup » (Paul Bourget, 1900) ;
- sports (escrime, boxe...) : « Le fer de la dame l'atteint rudement à l'épaule. "Touché ! dit-il en se relevant ; mais, Mademoiselle, vous l'avez été avant moi, et n'avez point accusé le coup" » (Antoine Korbak, 1868), « [À la boxe, les coups] ne doivent être qu'esquissés, c’est-à-dire simulés, mais présentés néanmoins de telle façon que l'adversaire, bien qu'effleuré, doive accuser le coup » (Maurice Méaudre De Lapouyade, 1899) ;
- et aussi : « [Il lui] donna un coup sec [de trique]. Le fou accusa le coup par un râle » (Yves Guyot, 1884), « [Le navire] lui lâcha une bordée de six gros canons […]. La carraque bretonne accusa le coup par des craquements sinistres » (Charles de La Roncière, 1899).

Mais déjà apparaissent les premiers emplois figurés, avec le sens de « laisser paraître, par ses réactions, qu'on a été sérieusement touché ou affecté » (selon la dernière édition du Dictionnaire de l'Académie) :

« [Un défi] qu'un historien considérable ne peut laisser passer sans accuser le coup » (Guy de Charnacé, 1869), « [La mise en disponibilité des fonctionnaires] ne frappe pas tout d'abord. Et si le budget n'était pas là pour accuser le coup, on ne s'en douterait même pas » (Ernest Gay, 1884), « Pontevène était touché [par une réplique piquante]. Il accusa le coup galamment » (Rab, 1887), « [Un article parut], où je fus visé d'une façon assez nette pour que je pusse accuser le coup » (Abel Malé, 1897), « Elle sentit le ridicule [de la situation et] accusa le coup en fermant les yeux » (René Bazin, 1899).

De toutes ces considérations, il ressort que :

- c'est à tort que d'aucuns donnent à accuser le sens de « ressentir, subir » (3). Accuser le coup, la cinquantaine, la fatigue, une douleur..., ce n'est pas seulement les ressentir, c'est les laisser paraître, les rendre manifestes ;

- rien, dans la documentation, ne permet d'affirmer que accuser le coup doive être réservé aux seules réactions involontaires. Le Grand Robert donne d'ailleurs comme seconde acception de la locution marquer le coup : « Manifester, par une réaction volontaire ou non, que l'on a été atteint, touché, offensé par quelque chose » (suivi d'un renvoi à accuser le coup « montrer par ses réactions qu'on est affecté, physiquement ou moralement ») (4) ;

- l'adverbe (bien, mal, nettement...) qui, le cas échéant, accompagne accuser le coup ne peut préciser autre chose que le degré de visibilité de l'effet produit par ledit coup : « Deux [canards], salués [par nos fusils], accusent bien le coup, mais ne tombent immédiatement ni l'un ni l'autre » (J. Jorré, 1897), « Au cours du match, Léonard contra durement du droit au corps. Frattini accusa nettement le coup » (revue La Boxe, 1922), « Elle n'accusa guère le coup, prit seulement une voix plus basse pour dire [...] » (Gilette Ziegler, 1958), « Après deux nuits blanches, il accusait nettement le coup [= on voyait nettement qu'il était fatigué] » (Grand Robert). C'est, me semble-t-il, par confusion avec encaisser « recevoir (un coup, une gifle...) » que bien (ou mal) accuser le coup est employé plus souvent qu'à son tour au sens de « bien (ou mal) le supporter » – bien encaisser signifiant, dans le vocabulaire de la boxe, « recevoir les coups de l'adversaire sans dommage ».

À la décharge des contrevenants, force est, là encore, de reconnaître que les spécialistes de la langue ne sont pas les derniers à nous induire en erreur.
La confusion entre accuser et ressentir ? On la relève chez Wartburg, qui note abusivement : « Accuser une douleur, etc. "ressentir" (Académie 1835-1932) », alors qu'il est écrit dans le Dictionnaire de l'Académie : « Le malade accuse telle douleur, telle sensation, Il dit qu'il ressent telle douleur, etc. » Et aussi dans Bescherelle-L'Essentiel : « On a senti qu'il accusait le coup, le choc = On a senti qu'il ressentait vivement le coup, le choc » (Adeline Lesot, 2025).
La confusion entre accuser et encaisser ? Elle est encore mieux partagée : « Encaisser le coup, être bien obligé d'admettre ne serait-ce que provisoirement. Fam. Synon. accuser le coup » (TLFi), « Accuser le coup, recevoir un coup sans broncher » (François Caradec, Dictionnaire Larousse du français argotique et populaire, 1998) (5), « Accuser le coup = encaisser le coup, avoir un peu de mal à "digérer" une mauvaise nouvelle » (Philippe Gaillard, Tu donnes ta langue au chat, 2014) et même « Accuser le coup, voir encaisser le coup » (Alain Delmas, Lexique de la boxe, 2005). (6) Allez vous étonner, après cela, de voir fleurir des phrases qui soutiennent bien malgré elles une chose puis son contraire : « Accuser le coup sans rien laisser voir de ce qu'elle ressentait » (Michel Tremblay, 2005), « Je parvins à accuser le coup sans laisser paraître mon désarroi » (Sibylla Mayer, 2016), « Elle ne montre rien, elle accuse le coup sans rien laisser paraître » (Laurine Lavieille, 2019).

Le premier qui se... casse la voix à force de crier qu'il en a... marre de cette langue-là se verra aussitôt accuser de – vous n'allez pas me croire, mais... j'vous l'dis quand même – porter le coup de grâce.


(1) Un exemple comme Je vous accuse de malversations est ainsi glosé en « Je rends visibles les malversations que vous avez commises, dans la mesure où elles étaient occultées ».

(2) Exemples avec l'article défini : « Le premier [joueur] commence à accuser le point ou à dire passe » (Louis de La Marinière, La Maison academique, 1654), « On accuse le jeu » (Dictionnaire des jeux, 1792).

(3) « Un autre sens d'accuser est "ressentir, subir" [...]. Accuser un coup, c'est subir un coup, c'est-à-dire subir un choc ou un événement négatif imprévu » (Johan Tekfak, 301 Expressions pour parler comme les Français), « Accuser le coup, subir ouvertement un événement désagréable » (Hervé Zami, Expressions idiomatiques du français).

(4) La première acception de marquer le coup étant : « Souligner, par une manifestation quelconque, l'importance que l'on attache à quelque chose. »

(5) Au demeurant, Caradec ne semble pas bien sûr de son coup. Il commence par écrire, dans l'édition de 1977 : « Accuser le coup, montrer par ses réactions qu'on a été touché (propre et figuré), recevoir le coup sans broncher (figuré) », puis se ravise dans l'édition de 1998 : « Accuser le coup, recevoir un coup sans broncher. Au figuré, montrer qu'on a été touché. »

(6) Comparez avec : « D'ordinaire, la tradition des pères, en pareille circonstance, est d'encaisser stoïquement, sans jamais accuser le coup devant leurs fils » (Pierre Chaine, 1921), « Une des règles élémentaires de la diplomatie est de ne pas accuser le coup quand on est résolu à l'encaisser sans le rendre ni le réparer » (journal Le Gaulois, 1928).

 

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