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Les dessous de l'affaire

« On n'a pas l'habitude de prendre les choses [...] par-dessus la jambe. »
(L'Équipe citant Amélie Mauresmo, directrice du tournoi de Roland-Garros, le 21 mai 2026.)

 

FlècheCe que j'en pense


Plus d'un tenant du bon usage, j'en mettrais ma main (et ma jambe) à couper, aura crié à la faute en entendant les récents propos d'Amélie Mauresmo :

« Ne pas écrire faire quelque chose par-dessus (= négligemment), mais par-dessous la jambe » (Jean Girodet, 1986).
« [On écrit :] faire quelque chose par-dessous (et non par-dessus) la jambe, c'est-à-dire "bâcler, faire sans soin" » (Jean-Paul Colin, 1994).
« Comment peut-on [...] utiliser sans réfléchir : "cela a été traité par-dessus la jambe" ? Comment peut-on ne pas voir l'illogisme alors que cette expression signifie : "traiter quelqu'un, ou quelque chose, avec négligence, désinvolture, mépris", "faire peu de cas, manquer d'égards" !? Quasiment "marcher dessus avec dédain"… c'est-à-dire mettre cela sous la jambe sans la moindre considération ! » (Jean-Pierre Colignon sur son blogue, 2026).

Illogique, (faire, prendre, traiter...) par-dessus la jambe ? Pas pour les académiciens d'aujourd'hui. Car enfin, Jean-Pierre Colignon ignore-t-il (ou feint-il d'ignorer) que la variante est enregistrée sans réserve dans la dernière édition du Dictionnaire du quai Conti :

« Fam. Traiter quelqu'un par-dessus ou par-dessous la jambe, le traiter avec peu d'égards, comme une personne de peu de considération. Faire quelque chose, traiter une affaire par-dessus la jambe » (à l'article « jambe »),
« Traiter quelqu'un, quelque chose par-dessus ou par-dessous la jambe (fam.), en faire peu de cas, ne s'en préoccuper aucunement » (à l'article « traiter »),
« Fig. et fam. Par-dessous la jambe, avec négligence ou désinvolture. Il a traité cette affaire par-dessous la jambe » (à l'article « dessous »),

et, depuis plus longtemps, dans les colonnes du TLFi :

« Loc. fig., fam. Jouer, traiter quelqu'un par-dessous/par-dessus la jambe, le traiter avec désinvolture. Faire quelque chose par-dessous la jambe, sans application » (à l'article « jambe ») ? (1)

Cette tolérance n'a pas échappé à Bruno Dewaele... et c'est peu dire que les bras lui en sont tombés : « On ne se demandera pas pourquoi nos dictionnaires, prompts à dénoncer le contresens propre à la tournure tirer les marrons du feu, entérinent ici sans ciller l'une et l'autre version, souvent même en préférant le dessus au dessous » (À la fortune du mot, 2022). À y regarder de près, les avis sont plus partagés qu'on ne le croit, et c'est surtout l'embarras qui transparaît dans les pages de la plupart des ouvrages de référence :

« Par dessous la jambe, sans peine, avec une extrême facilité [...]. À rapprocher de la locution traiter quelqu'un ou quelque chose par dessus la jambe, le traiter avec mépris. Elle est plus fréquente que la précédente mais, même dans ce dernier sens, il serait plus correct de dire : traiter quelqu'un par dessous la jambe » (Dupré, Encyclopédie du bon français, 1972).
« Par-dessous la jambe = avec désinvolture, négligemment ; sans égard. Faire quelque chose par-dessous la jambe ; traiter quelqu'un par-dessous la jambe. Fréquent mais moins correct : par-dessus la jambe » (Larousse en ligne, article « jambe »), « Par-dessous la jambe (= rapidement et sans se donner beaucoup de mal) : travail fait par-dessous la jambe. Registre familier. Éviter de dire ou d'écrire par-dessus la jambe » (Id., article « dessous »).
« Traiter quelqu'un par-dessous (vieilli), par-dessus la jambe, de façon désinvolte » (Robert en ligne), « (Vieilli) par-dessous la jambe ou (moderne) par-dessus la jambe, avec désinvolture, avec peu d'égards » (Dictionnaire en ligne Usito).
« Il vaut mieux employer traiter par-dessous la jambe que traiter par-dessus la jambe, qui n'est toutefois pas une faute » (Guide pratique du français sans fautes, 2006).
« Traiter une personne ou une affaire par-dessous la jambe, c'est la traiter de façon négligente ou expéditive. Le sens est le même avec l'expression par-dessus la jambe, que certains puristes voient cependant d'un moins bon œil, sans qu'on sache pourquoi » (Paul Morisset sur son site, 2018).

Alors, par-dessous ou par-dessus la jambe ? Voilà un match qui promet d'être de haute volée.

Le fait est qu'à l'origine se trouve le tour jouer quelqu'un par-dessous la jambe – et si hésitation il y a, c'est entre les prépositions par-dessous et sous (suivies ou non de l'article) :

(avec par-dessous suivi de l'article) « Je les aurois joüez tous deux par dessous la jambe » (Molière, 1671), « Il a tant d'avantage sur vous qu'il vous jouëroit pardessous la jambe » (Furetière, 1690) ;
(avec par-dessous non suivi de l'article) « Il s'agit de tromper la vigilance de deux [surveillants]. J'en ai déjà ouï parler, comme de deux imbecilles à jouër par dessous jambe » (Jean-Baptiste Rousseau, 1701), « N'est-ce pas jouer le public par dessous jambe que de lui débiter ce ballot de marchandise de contrebande [...] ? » (Gautier de Faget, 1742) ; (2)
(avec sous suivi de l'article) « Il en sait trop long pour vous, il vous joueroit sous la jambe » (Pieter Marin, 1701), « [Le] philosophe, honteux de s'estre vû jouer sous la jambe » (Inkvisitionskommissionen, 1772) ;
(avec sous non suivi de l'article) « [Untel], qui le regardait comme une linotte [et] ne faisait nul cas de son jugement, [...] comptait de son côté le jouer sous jambe » (Saint-Simon, avant 1750), « Je ne connais personne d'aussi fin que toi [...]. Ne m'as-tu pas joué sous jambe dès l'âge de quatorze ans ? » (Restif de La Bretonne, 1780).

Il s'agirait là d'une métaphore empruntée, selon les arbitres de la langue, « [du jeu de] paume » (Philibert-Joseph Le Roux, Dictionnaire comique... et proverbial, 1718), « du jeu de paume ou du jeu de boules » (Pierre-Marie Quitard, Dictionnaire étymologique, 1842), « des jeux de paume et de volant » (Littré, 1863), « où un bon joüeur se fait un plaisir de joüer sous jambe [= en faisant passer la balle, le volant, etc. sous la jambe] avec une masette [3], pour lui donner de l'avantage [4]. [Cette] maniére de parler marque le peu de cas qu'une personne fait du sçavoir, de l'adresse ou de la subtilité d'une autre, pour surpasser, vaincre, surmonter, tromper sans peine et facilement ; on s'en sert aussi pour marquer l'inegalité entre deux personnes » (Le Roux). De cette fantaisie acrobatique que n'aurait pas reniée un Yannick Noah, les uns ont retenu le sens figuré de « surpasser quelqu'un, le vaincre sans peine » (Noël et Carpentier, Philologie française, 1831), « obtenir sans peine l'avantage sur quelqu'un, avoir facilement le dessus » (Littré, 1863), les autres, influencés par la polysémie du verbe jouer, celui de « amuser quelqu'un dans l'intention de le tromper » (Léon Lecestre et Jean de Boislisle, édition des Mémoires de Saint-Simon, 1914) ; d'autres encore en ont plus hardiment tiré le sens de « déranger avec facilité les projets de quelqu'un et, par supériorité d'esprit ou de conduite, l'amener à nos vûes » (Dictionnaire de l'Académie, 1740-1935) (5). Toujours est-il que c'est avec l'idée générale de « sans effort, sans se donner de peine » – chargée de connotations positives (promptitude, facilité, supériorité) ou, plus souvent, négatives (négligence, désinvolture, mépris) (6) – que par-dessous la jambe (et ses variantes) s'est vu accommoder à toutes les sauces verbales :

« Il n'y a point de Breton qu'elle ne boive par dessous la jambe » (Jean-François Regnard, 1691), « Vous écrivez bien, légèrement, facilement, et je crois, par dessous la jambe ; tout cela vous coûte peu » (Henri-François de La Rivière, 1726), « Les ridicules esquisses qu'on ose opposer par-dessous jambe aux meilleurs tableaux » (Pierre Clément, 1750), « [Tel peintre] a fait les figures par-dessous jambe » (Diderot, 1767), « Mais par elle il [= l'amour] est souvent Traité par-dessous la jambe » (Pierre-Jean de Béranger, 1816), « On est mal venu dans notre siècle libéral de ne pas parler du peuple sous jambe » (journal Le Figaro, 1830), « Professant un dédain marqué pour tout ce que vous pourrez dire ou faire, se donnant les airs de vous traiter sous jambe » (Louise Maignaud, 1834), « Il expédiait leur besogne par dessous la jambe » (Balzac, 1838), « Affectant toujours de toucher la question par-dessous jambe » (Sand, 1844), « Bertrand qui pelote les Raton et les fait, comme on dit, passer par-dessous jambe » (journal Le Constitutionnel, 1847), « Il fait cela par-dessous la jambe, avec promptitude et facilité » (Littré, 1863), « Je travaille par-dessous la jambe » (Jules Nast, 1865), « Faut pas prendre ça par-dessous la jambe » (Boris Vian, 1951), etc.

Mais voilà que les choses se compliquent. En 1808, l'imprimeur Charles-Louis D'Hautel publie un Dictionnaire du bas-langage, dans lequel il écrit : « Jouer quelqu'un par-dessus la jambe. Avoir une grande supériorité sur quelqu'un ; le gagner sans effort. » C'est, à ma connaissance, la première attestation de notre expression avec dessus, quelque 150 ans après le dessous de Molière. D'Hautel, autrement rompu au maniement de la langue qu'à celui de la raquette, s'est-il trompé ? L'éventualité ne peut être écartée d'un revers de main, et nombreux sont ceux qui suspectent une défaillance de l'oreille dans cette affaire de jambe :

« Rien ne pourra m'étonner autant que la transformation de l'expression par-dessous la jambe en par-dessus [...]. Qui ne verrait pourtant que cette dernière [version], laquelle a de toute évidence les faveurs du public, résulte d'une confusion d'ordre phonétique ? que l'image qui la sous-tend est difficile, sinon impossible à justifier ? » (Bruno Dewaele, 2008).
« Avec le temps, par confusion phonétique, le dessus prend le dessus sur le dessous » (site expressio.fr, 2010).

Oserai-je l'avouer ? J'aurais plus spontanément parié sur une confusion d'ordre graphique, tant les erreurs de transcription sont monnaie courante parmi les premières attestations des variantes avec dessus :

« Il expédiait leur besogne par-dessus la jambe » (édition chez Jamar de La Femme supérieure de Balzac, 1837), « Ce pauvre mari [...], comme je l'ai joué par-dessus la jambe ! » (journal Le Moniteur citant un article du Messager, 1838 ; je n'ai pu avoir accès au texte original), « [S'il] joue par dessus jambe M. Bugeaud » (A. Bossange, 1841), « Dix ans [de travaux forcés] ça se tire, cinq ans ça se fait par-dessus la jambe » (édition chez Lebègue des Vrais Mystères de Paris d'Eugène-François Vidocq, 1844 ; l'édition chez les frères Hauman comporte dessous), « J'ai retourné et j'ai joué par-dessus la jambe [...] des diplomates illustres » (Flaubert, Correspondance, 1846), « [Il] se prépare à me traiter par-dessus la jambe, comme si j'étais un simple monarque » (Journal de Toulouse, 1850 ; le texte original de Paul de Musset comporte dessous), « Je les aurais joués tous deux par-dessus la jambe » (édition chez Krabb des Œuvres de Molière, 1851), « [Il] traita Horace Bell un peu par dessus la jambe » (journal L'Abeille de la Ternoise, 1857 ; le texte original d'Hippolyte Langlois comporte dessous), « [Les femmes] traitent tout cela par-dessus la jambe » (journal La France littéraire, 1858 ; le texte original de Philarète Chasles comporte dessous). (7)

Mon petit doigt me souffle qu'il doit se trouver, au XIXe siècle, une raison qui pousse inconsciemment l'usager à substituer dessus à dessous. Et tout porte à croire que le responsable de ce changement de côté n'est autre que... la locution par-dessus l'épaule !

D'origine assez obscure (8), celle-ci est attestée de longue date au sens de « avec mépris ou négligence » (surtout en relation avec le verbe regarder(9) et, par ironie, au sens de « faussement, nullement » :

(surtout avec regarder) « [Il] les [= ses anciens amis] regardera par dessus l'espaule, en grand mespris et desdain » (Pierre Viret, 1561), « C'est aux plus mal habiles de regarder les aultres hommes par dessus l'espaule » (Montaigne, 1588), « Prendre toujours le haut du pavé, regarder par dessus l'espaule, ne salüer qu'à demy, c'est estre insupportablement superbe » (François de La Mothe Le Vayer, 1630), « Regarder par dessus l'espaule, negliger ou mespriser une personne, vulg. » (Antoine Oudin, Curiositez françoises, 1640), « Nulle ne pourra porter chappelet ni heures [= livre de prières] à la Chancelliere que pour occuper ses doigts en écoutant le mot par dessus l'espaule » (François Hédelin, 1654) ;
(avec la valeur d'une négation) « Nous disons un homme estre riche ou vertueux par dessus l'espaule, nous mocquans de luy, et voulans signifier n'y avoir pas grands traicts de vertu ou richesse en luy » (Étienne Pasquier, 1596), « Par dessus l'espaule, the wrong way. Riche ou vertueux par dessus l'espaule, a verie begger or an arrant knave » (Randle Cotgrave, 1611), « Par dessus l'espaule, tout le contraire de ce que l'on dit ou croit, vulg. » (Antoine Oudin, 1640), « — Tu dis que j'ay bien fait ? — Ouy pardessus l'espaule : Vous estes un grand fat, vous venez de prester Des verges à Lidame afin de vous foüetter » (Philippe Quinault, 1656), « On dit prov. et fig. qu'Un homme fera quelque chose par dessus l'espaule, pour dire, qu'Il ne la fera point du tout. Pensez-vous qu'il vous paye, il vous payera par dessus l'espaule » (Dictionnaire de l'Académie, 1694), « [Elle disoit que] c'étoit de l'or en barre ; oui, par dessus l'épaule » (Pierre-Claude Nivelle de La Chaussée, 1747).

Il faut toutefois attendre le XIXe siècle pour que le tour faire une chose par-dessus l'épaule s'invite dans les dictionnaires avec le sens de « la faire avec négligence » (Bescherelle, 1845 ; Larousse, 1870).
Forts de ces constatations, Alain Rey et Sophie Chantreau – qui ont l'habitude de jouer en double mixte – avancent une hypothèse aux allures de coup gagnant :

« Il semble que, dans l'usage moderne, les expressions par-dessus l'épaule (vieilli) et par-dessous la jambe se soient contaminées, la première influençant la forme de la seconde, la seconde modifiant le sens de la première » (Dictionnaire des expressions et locutions, 1993).

Et voilà, selon toute vraisemblance, comment l'usage populaire a mis un peu de la langue sens dessus dessous.

Mais ce n'est pas tout. Des spécialistes, cherchant à tout prix à établir une distinction entre les variantes, se font surprendre en flagrant délit de contradiction :

(Bescherelle, Dictionnaire national, 1845-46) « Jouer quelqu'un sous jambe, le surpasser, le vaincre sans peine [...]. Jouer quelqu'un par-dessous jambe, déranger avec facilité les projets de quelqu'un » (à l'article « jambe ») mais « Jouer quelqu'un par-dessous jambe, le surpasser en finesse, en adresse ; lui faire croire ou lui faire faire ce qu'on veut » (à l'article « dessous »).
(Hanse, Nouveau Dictionnaire des difficultés, 1983) « On a dit : Jouer quelqu'un par-dessous la jambe (comme si, sûr de sa supériorité, on lançait la balle ou la boule par-dessous la jambe), obtenir facilement un avantage sur quelqu'un. On dit : Traiter quelqu'un par-dessous la jambe, le traiter sans considération, avec mépris ou insolence. Mais comme on dit également : Faire quelque chose par-dessus la jambe, de façon désinvolte, on dit aussi, et de plus en plus : Traiter quelqu'un par-dessus la jambe. Mieux vaut éviter ce dernier tour » (à l'article « jambe ») mais « Faire un travail par-dessous la jambe, sans soin » (à l'article « dessous »).
(Dictionnaire en ligne Cordial, de nos jours) « Bien distinguer "par-dessus la jambe" qui désigne un comportement désinvolte et "par-dessous la jambe" qui désigne un acte effectué avec mépris, en affirmant sa supériorité tout en laissant (ou en semblant laisser) un avantage énorme à l'autre » (à l'article « jambe »), mais « On dit : "par-dessous la jambe" pour un travail exécuté sans soin, et non ["par-dessus la jambe"] » (à l'article « dessous »).

Et que penser de l'article « jambe » du Dictionnaire historique, où l'on peut lire à quelques lignes d'intervalle : « Jouer quelqu'un par-dessous la jambe, forme initiale de traiter et faire par-dessous la jambe » et « Sur une jambe "facilement, sans effort", image proche de par-dessus la jambe (ci-dessus) » ? L'Académie elle-même se prend les pieds dans la terre battue : « On disait autrefois, au jeu de paume : Jouer quelqu'un par-dessus la jambe » (rubrique Courrier des internautes de son site Internet, 2013), et encore : « Autrefois en effet, pour montrer sa supériorité par rapport à un adversaire, un joueur lançait la balle en la faisant passer sous sa jambe, et l'on disait : jouer quelqu'un par-dessus la jambe » (édition papier de Dire, ne pas dire, 2016 et 2025).

Allez vous étonner, devant pareille cacophonie, que l'usager d'aujourd'hui en ait par-dessus la tête de ne plus savoir sur quel pied danser !


(1) Et aussi : « Traiter quelqu'un par-dessous ou par-dessus la jambe, n'avoir pour lui aucune considération, le traiter avec mépris ou insolence. Faire quelque chose par-dessus la jambe, le faire sans application, avec désinvolture. Faire un travail par-dessous la jambe, rapidement et sans se donner la moindre peine » (Grand Larousse, 1971), « Faire quelque chose par-dessous (ou par-dessus) la jambe, avec désinvolture » (Dictionnaire Hachette, 1992), « Prendre quelque chose par-dessous ou par-dessus la jambe » (Le Bescherelle pratique, 2006).

(2) Exemple avec un complément de chose : « Vous jouez plus d'un trône et plus d'un autel par-dessous jambe » (Voltaire, 1759 ; certaines sources donnent jambes au pluriel).

(3) « Mazette, personne inhabile à quelque jeu qui demande de la combinaison ou de l'adresse » (selon Littré).

(4) « Monsieur le perdant [au jeu de paume], quel avantage me voulez-vous donner et je vous joueray avec un batoir, un panier ou par dessous la jambe ? » (Daniel Martin, Le Parlement nouveau, 1637).

(5) Cette définition un rien alambiquée semble très influencée par le contexte de la citation de Molière.

(6) Que l'on songe aux hésitations du Dictionnaire de l'Académie : « Par-dessous jambe, par-dessous la jambe, avec facilité et promptitude » (1878), « Par-dessous jambe, par-dessous la jambe, sans se donner de peine » (1935), « Par-dessous la jambe, avec négligence ou désinvolture » (1992).

(7) Autres exemples : « [Les défauts de tel jeune comédien] sont la légèreté et la négligence pour certains rôles qu'il joue trop par-dessus la jambe » (journal L'Europe artiste, 1862), « S'il décore des [terres cuites] de peu de valeur, il entend que ce soit enlevé lestement et presque par-dessus la jambe » (Claudius Popelin, 1869), « [Ils] traitent [la loi] par-dessus jambe » (journal La Révolte, 1888), « [Il] accomplissait ce travail par-dessus la jambe » (Gaston Méry, 1890), « Il avait joué par-dessus jambe les deux chambres composant le pouvoir parlementaire » (Philibert Audebrand, 1897), « Les auteurs dramatiques eux-mêmes la [= la censure] traitent par-dessus jambe » (Alexandre Arnaoutovitch citant Henry Becque, 1927 ; le texte original comporte dessous), « J'écoutais tout cela avec une négligence non feinte, un peu par dessus l'épaule » (Christine Arnothy, 1957), « J'essayai de folâtrer, de prendre les choses par-dessous la jambe, ou même par-dessus, comme on dit "abusivement" selon les dictionnaires » (Paul Guth, 1975), « S'il y a une chose que la mort doit détester par-dessus tout, c'est qu'on la traite par-dessus la jambe, avec un dédain royal » (Romain Gary, 1979), « Il la [= la littérature] traite par-dessus la jambe » (Patrick Besson, 1985), « Elle a fait une réponse par-dessus la jambe » (Yves Cabrol, 1987), « Me traiter par-dessus la jambe, moi ! » (Patrick Rambaud, 1990), « Ça me fait suer qu'on traite ça par-dessus la jambe » (Frédéric Dard, 1993), « Faut pas prendre ça par-dessus la jambe » (Martin Winckler, 1998), « C'était traiter la confession par-dessus la jambe » (Françoise Kermina, 2000), « Cela ne veut pas dire que l'auteur les [= des œuvrettes] traite par-dessus la jambe » (Jean Goldzink, 2008), « Ne traitez pas cette affaire par-dessus la jambe » (Jean-Paul Jauneau, N'écris pas comme tu chattes, 2011), « On l'imagine mal traiter par-dessus la jambe des questions aussi décisives » (Éric Branca, 2019), « Il m'a dit de prendre les choses "par-dessus la jambe" » (Éric Faye, 2023).

(8) D'aucuns y voient une allusion aux hallebardiers suisses : « Vous en avez fait tout plein ; mais c'est comme les Suisses portent la hallebarde, par dessus l'espaule » (La Comédie des proverbes, avant 1630), « C'est mespriser [son prochain] que de le regarder par dessus l'espaule ou comme les Suisses portent la halebarde. En effet, la posture d'un homme qui met les autres derriere son dos les estimant indignes de paroistre devant ses yeux est dedaigneuse et hagarde ; que s'il les veut envisager, il le fait d'une maniere qui est davantage à leur confusion, lors qu'il tourne seulement sa teste pour les considerer à demy sans vouloir prendre la peine de leur faire voir pleinement son visage [...]. Parler d'une action ou d'une personne comme les Suisses portent la halebarde, c'est la mettre dessus l'espaule et derriere le dos, c'est la negliger et l'exposer à la risée » (Jean-Marie de Vernon, Le Divertissement des sages, 1665), « On dit proverbialement d'une chose fausse qu'elle est vraye comme les Suisses portent la halebarde par dessus l'espaule » (Furetière, Dictionnaire, 1690).

(9) On trouve, avec le même sens, la variante sur l'épaule chez Brantôme : « Ilz se fussent sentis tres heureux qu'ilz eussent eu quelques parolles de moy, encor à la traverse ou sur l'espaule » (Discours sur les couronnels de l'infanterie de France, avant 1614).


Remarque 1 : Rappelons ici que le jeu de paume, d'abord pratiqué avec la paume de la main (d'où son nom), est l'ancêtre du tennis et de la pelote basque. « Passe-temps favori du peuple et de son roi jusqu'à Louis XIII, le jeu de paume [...] a enrichi la langue française de plusieurs expressions imagées dont on ne soupçonne plus aujourd'hui l'origine [amuser la galerie, faire faux bond, etc.]. La diffusion de ces expressions dans le vocabulaire courant et leur permanence dans la mémoire collective s'explique par la popularité et la longévité d'un jeu dont l'existence s'étend sur plus de sept siècles » (Patrick Clastres et Paul Dietschy, Paume et tennis en France, 2009).

Remarque 2 : Il ne vous aura pas échappé que le trait d'union, de rigueur en français moderne dans les prépositions par-dessous et par-dessus, est encore trop souvent traité... par-dessous la jambe !

 

Flèche

Ce qu'il conviendrait de dire


À vous de jouer.

 

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C
Merci, une fois de plus, d'avoir étrillé pour nous toute cette littérature ! Saisissons « la balle au bond » : je me demande pourquoi, après un constat aussi accablant, on prendrait encore des gants pour choisir. Quelles que soient les raisons, les amateurs du par-dessus ont proliféré dès lors que la paume ne s'est plus pratiquée couramment et qu'on a oublié l'origine pourtant claire. En tant que correcteur, j'ai déjà redressé plusieurs fois cette affaire de dessus-dessous et garde le cap. Comme on disait sur les courts de la Renaissance, « je tiens bien mon coin » (FEW 20/1534, cuneus 2.a) et je n'ai pas l'intention de « rester sur le carreau ». <br /> Et pour les autres, « Bisque, bisque, rage ! »
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