Vous fallait-il une nouvelle illustration des profonds désaccords qui divisent les spécialistes de la langue ? La voici !
Selon Littré, l'adjectif prégnant (prononcé pré-nian) est tiré du latin praegnantem (de praegnans [1]) et possède deux sens liés :
« 1. Terme didactique. Qui porte en soi un germe de reproduction, en parlant d'une femelle. J'ai six brebis, dont trois prégnantes.
2. Par extension. Violent, pressant, comme le besoin d'accoucher (emploi qui a vieilli). Maux aigus, prégnants. Figurément. La forte considération de raisons si prégnantes (Saint-Simon) » (Dictionnaire, 1863).
Mais c'est d'une tout autre histoire qu'accouchent Hatzfeld et Darmesteter, quelque trente ans plus tard :
« Prégnante (prég'-nant'). Emprunté du latin praegnans.
1. Terme didactique. En parlant d'une femelle, pleine, enceinte.
2. Figurément. (Grammaire) Construction prégnante, contenant en soi une ellipse [qu'on doit remplir mentalement].
Preignant (pré-nian). Adjectif participe de l'ancien verbe preindre (latin premere), presser.
1. Vieilli. Pressant. Maux preignants.
2. Figurément. La forte considération de raisons si preignantes (Saint-Simon) » (Dictionnaire général, 1890).
Deux graphies, deux prononciations, deux étymologies différentes, bref deux adjectifs distincts, là où Littré n'en voyait qu'un seul (2). Vous parlez d'un grand écart !
Si, de nos jours, la situation s'est éclaircie du côté de la graphie (é s'est imposé dans tous les emplois), elle est toujours aussi confuse pour le reste. Deux entrées distinctes dans le Grand Robert, le Grand Larousse et le TLFi, une seule dans le Robert en ligne, le Larousse en ligne, le Dictionnaire historique et le Dictionnaire de l'Académie (ces quatre derniers ouvrages ignorant purement et simplement les sens hérités de praegnans).
La prononciation ? [Prég'-nan] selon le Grand Robert (pour les deux adjectifs), le Robert en ligne et l'Office québécois de la langue française ; [pré-nian] selon le Grand Larousse (pour les deux adjectifs), le Larousse en ligne, Pierre Fouché (Traité de prononciation française, 1956) et Girodet ; « g et n se font parfois entendre séparément » selon la dernière édition du Dictionnaire de l'Académie (3).
L'étymologie ? Le Dictionnaire historique sème le trouble en écrivant que l'anglais pregnant, « qui signifie aussi "enceinte" (qualifiant une femme) », est « de même origine » que le français prégnant (« tiré du participe présent de l'ancien verbe irrégulier prembre, priembre [j'ajoute les variantes : priendre, preindre] "presser", en usage au XIIe et au XIIIe siècle, issu du latin premere "comprimer, exercer une pression sur" »). Doit-on comprendre que le sens de « enceinte » est repris du latin premere ?
Mais là n'est pas le plus cocasse. Ronsard, dans la préface posthume (1587) de La Franciade, invite les poètes à « choisir les mots les plus preignants et significatifs [du] langage ». Quel sens donner ici à notre adjectif ? Maxime Koessler et Jules Derocquigny y voient celui de « pressant, fort clair, évident » (qu'ils rapportent à preindre), quand Walther von Wartburg et Edmond Huguet penchent respectivement pour « lourd de signification », « riche de sens, expressif » (qu'ils rapportent à praegnans). Autrement dit, voilà quatre tenants de l'adjectif à deux têtes qui sont bien en peine de distinguer leurs propres petits (4). C'est que « tous les emplois semblent dériver de l'idée de "grosse d'enfant", lit-on sur le site anglais Etymonline. Les deux adjectifs sont si confondus [en anglais comme en français] qu'ils en viennent presque à ne former qu'un seul mot, s'ils ne l'ont pas toujours été » (5). Littré n'aurait pas dit mieux.
Voilà qui nous amène aux accusations d'anglicisme qui fleurissent çà et là :
« Ce sont les latinisants anglais [de la fin du XVIe siècle] qui ont confondu "langage preignant" [entendez : clair, évident, qui s'impose à l'esprit] et "langage prégnant de", c'est-à-dire plein de... » (Maxime Koessler et Jules Derocquigny, Les Faux Amis, 1928).
« Est prégnant ce qui s'impose à l'esprit. Lorsque ce mot est pris dans le sens de "qui contient de nombreuses possibilités", il s'agit d'un anglicisme. [Ne dites pas :] une situation prégnante. [Dites :] une situation riche en possibilités » (Yves Laroche-Claire, Évitez le franglais, parlez français !, 2004).
« Sous l'influence de l'anglais pregnant, [prégnant s'emploie au sens de] "qui contient de nombreuses possibilités, virtualités, lourd de sens, fécond" » (revue Défense du français, 2013).
« Anglicisme. Qui contient de nombreuses virtualités » (article « prégnant » du Robert en ligne).
Il n'est pourtant pas certain que les Anglais aient tiré les premiers sur ce coup-là. Que l'on songe à cette citation du poète Alain Chartier : « Parolles prains et ensaintes » (Le Livre d'Espérance, 1429), où l'ancienne forme populaire prains (preins, preinz, praigne, preigne...) (6) est attestée au sens figuré de « grosse de sens » par François Rouy, « lourde de signification » par Pierre Demarolle. Quant à la position du Robert en ligne, elle est d'autant plus surprenante que le sens de « plein de sens implicite ; gros de raison, de conséquence, etc. » est enregistré sans réserve dans le Grand Robert.
Et que penser encore de l'avertissement brandi par Girodet sans l'ombre d'un... argument : « [Prégnant] n'est pas synonyme de "puissant, décisif, convaincant". Ne pas dire : argument prégnant » ? Il n'est que de consulter les spécialistes de l'ancienne langue et la documentation pour être saisi d'un doute :
« Pregnant. Pressant, convaincant. Les conjectures pregnantes qu'allegua l'advocat (Guillaume Bouchet) » (Lacurne de Sainte-Palaye et les continuateurs du Dictionnaire de l'ancien langage françois, 1882), « Preignant 1. Pressant, décisif. Beaucoup de raisons bien preignantes qu'il allegua (Brantôme). Les parolles les plus preignantes et persuasives (Id.) » (Edmond Huguet et les continuateurs du Dictionnaire de la langue française du seizième siècle, 1965), « Raison prégnante (Saint-Simon), c'est-à-dire convaincante » (Édouard Le Héricher, Glossaire étymologique anglo-normand, 1884) ;
« Argument assez pregnant » (Archives de l'audience dans Correspondance du cardinal de Granvelle, 1575), « Le plus preignant argument que nous puissions avoir » (Pierre de Saint-Julien de Balleure, 1589), « Je tiens encor un autre argument en main, aussi praignant que le premier » (Jean-Pierre Camus, 1609), « C'est un argument tres preignant que [...] » (Jacques Severt, L'Anacrise des bibles, 1623), « Les arguments pregnants du service de Dieu » (Jean Bouillon, 1641), « Le miracle est [...] un argument preignant pour persuader les hommes à leur créance » (saint François de Sales, Les Controverses, édition posthume de 1672) et, plus près de nous, « Deux arguments nouveaux qui lui paraissent plus prégnants » (Henri de Lubac, 1946), « Des arguments prégnants en faveur de la thèse à démontrer » (Victor-Lucien Tapié, 1965), « L'argument le plus prégnant qui peut être avancé » (Arnaud Orain, 2008).
Comment expliquer pareille cacophonie ?
À y bien regarder, l'adjectif pregnant n'est d'abord employé qu'avec les sens repris du latin praegnans « plein, fécond(é), fertile » :
« De la chine [= chienne] que ere pregnant » (Isopet de Lyon, XIIIe siècle), « Nulle femme, chiertes, pregnans » (Gilles Le Muisit, 1350), « Ce qui fait la femme preignant » (Martin Le Franc, vers 1440), « La femelle [...] une fois grosse et pregnante » (Richard Le Blanc, 1556), « Depuis qu'elle fut preignante et enceinte » (Paul Du Mont, 1595) et, figurément, « Les rois de ce pays que le desbord du Nil D'un limon fructueux rend pregnant et fertil » (Ronsard, vers 1560), « Le cheval preignant d'un million D'hommes guerriers » (Id., 1573), « Jusqu'à ce qu'en aiant esté longtemps pregnante à l'usage de lupin elle [= sa teste] enfanta en lieu d'une minerve madame la phrenesie » (Philippe de Marnix, avant 1598), « La terre chargée et grosse et praignante d'animaux » (Jacques Labbé, 1607).
Wartburg observe que ces emplois ont « presque complètement disparu à la fin du XVIe siècle ». C'est qu'ils ont été peu à peu éclipsés par ceux hérités du latin premere (7), comme en témoignent les définitions proposées dans les dictionnaires du XVIIe siècle :
(mention du seul sens ancien, hérité de praegnans) « Pregnant et fertil (Ronsard) » (Grand Dictionnaire françois-latin, édition de 1625 augmentée par Guillaume Poille) ;
(mention du sens ancien [si l'on rattache l'idée de poids à celle de gestation] et du sens nouveau) « Erheblich, wichtig, preignant, de poix. Erhebliche ursache, raisons bastantes, suffisantes, preignantes » (Levinus Hulsius, Dictionaire allemand-françois, édition de 1607), « Preignant, pregnant, pregnant, pithie, ripe, livelie, forcible, strong ; raisons pregnantes, plaine, apparent, important, or pressing reasons » (Randle Cotgrave, A Dictionarie of the French and English Tongues, 1611) ;
(mention du seul sens nouveau, hérité de premere) « Pregnant, premente [= pressant] » (Antoine Oudin, Recherches italiennes et françoises, 1642), « Cause preignante, raison preignante. Ratio valida, firma, optima, idonea » (François-Antoine Pomey, Le Dictionaire royal augmenté, 1676), « Pregnant ou preignant, violent, pressant [en parlant d'un mal, d'une douleur] » (Dictionnaire de l'Académie, 1694).
Quand l'ancien adjectif a (re)pointé le bout de son ventre au XIXe siècle (8), il a pu être tenu pour un emprunt à l'anglais, alors que ses acceptions plongeaient leurs racines dans le moyen français (et plus profondément encore dans le latin). Julien Gracq ne s'y est pas trompé : « Je trouve votre compte rendu excellent, écrivit-il à son ami Ariel Denis dans les années 1990, ma seule objection étant l'adjectif à la mode prégnant qui me paraît à proscrire absolument dès qu'il ne s'agit plus de femmes enceintes. »
Quand je vous dis que, dans cette affaire, les spécialistes de la langue ne sont d'accord sur rien !
(1) D'après le TLFi, c'est par assimilation à un participe présent que le latin praegnas, formé de prae « avant » et d'une forme de (g)nasci « naître » (littéralement « avant la naissance »), a été orthographié praegnans, avec le sens de « enceinte (en parlant d'une femme), pleine (en parlant d'une femelle) » et, plus généralement, de « plein, rempli, gonflé (de) ».
(2) Le lexicographe anglais Abraham Smythe Palmer n'hésitera pas à qualifier d'absurde l'opinion de son aîné français : « Littré, while giving "violent, pressant" as an old meaning of prégnant, absurdly explains it "comme le besoin d'accoucher", in order to bring it into connexion with the other prégnant » (Notes and Queries, 1891). À l'inverse, Édouard Le Héricher y souscrira sans peine : « Maux prégnants, ceux de l'enfantement » (Glossaire étymologique anglo-normand, 1884).
(3) « La plus ancienne prononciation est la première, la seconde date de 1960 », lit-on à ce sujet dans Le Français correct pour les nuls (2011). Il faut croire que Jean-Joseph Julaud a consulté Bescherelle (qui donne pour les deux adjectifs la prononciation [prégh-nan] dès 1846)... mais ignoré Littré.
(4) On peut encore évoquer ces autres vers de Ronsard : « Et que ta fin pregnante Tire sur l'épigramme un peu douce et poignante », où pregnante est donné au sens de « pressante, décisive » par Huguet, de « féconde » par Auguste Noël.
(5) « All uses seem to be derivable from the sense of "with child" [...]. The two English adjectives are so confused as to be practically one word, if they were not always so. »
(6) « Le mot praegnans "enceinte" a donné la forme du cas-sujet, prains, celle du cas-régime, pregnant ou prenant » (Gaston Paris, Étude sur le rôle de l'accent latin dans la langue française, 1862), « L'ancien français a dans le même sens [que pregnant] le mot prein, de formation populaire » (Hatzfeld et Darmesteter, Dictionnaire général, 1890).
(7) On en trouve des attestations dès le milieu du XVIe siècle : « [Un] moyen encores plus facile et plus preignant que les precedens » (Jean du Tillet, 1549), « Ces motz sont si preignans que [...] » (Claude Gruget, 1554), « Le Ciel [t'aura esté] tant preignant ennemy » (Jean Maugin, 1554), « [Des voluptez] si soudeines et pregnantes que la plus part des hommes se laissent attirer apres elles » (Jacques de Vintimille, 1555), « L'un des maulx plus preignans et doloreux » (Éléonore de Roye, 1562), « Je deduiray quelques autres raisons encores plus praingnantes » (Maurice de La Porte, 1565), « Ses vives et pregnantes persuasions » (Pierre de la Ramée, 1572), « Rien n'est de plus pregnant que les debtes » (Blaise de Vigenère, 1583), « Les douleurs [sont] assez preignantes » (Nicolas de Montreux, 1585), « Rememorez l'amour de son sang si pregnant » (Alexandre Hardy, 1607).
(8) D'abord dans le Complément du Dictionnaire de l'Académie (1839) : « Prégnant 1. Vieux langage. Poignant, violent. Prégnant 2. Didactique. Qui porte en soi un germe de reproduction. » De là les exemples modernes : « L'acte étrange dont les péripéties occultes amènent une jeune gonzesse de l'état virginal à l'état prégnant » (Raymond Queneau, 1947), « Il y avait beaucoup de femmes prégnantes dans les rues » (Henri Calet, avant 1956), « Que n'ai-je été prégnante le soir de mes noces ! » (Maurice Druon, 1957), « Les seins [lourds] de certaines femmes prégnantes » (Guy Boley, 2023) et, figurément selon le Grand Larousse, « Ce qui fit paraître en son temps l'œuvre de Baudelaire inquiétante et malsaine est précisément ce qui la maintient aujourd'hui si jeune et toujours si prégnante » (Gide, 1910).
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Ne pas confondre un mal prégnant avec un mâle prégnant.