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« Les époux [Jubillar] se sont tous les deux attachés les services d'un avocat. »
(Ronan Folgoas, dans Le Mystère Jubillar, paru en 2022.)
Ce que j'en pense
Dans la famille des verbes pronominaux dont on ne sait pas toujours quand il convient d'accorder le participe passé, voici s'attacher.
Commençons par nous intéresser au cas où le mis en examen construit son complément indirectement. J'observe que s'attacher à est fréquemment rangé (depuis Girault-Duvivier ? [1]) au nombre des pronominaux non réfléchis, entendez les verbes dont l'action ne se reporte pas sur le sujet et, partant, dont le pronom se n'est pas analysable comme complément d'objet. Voilà, je l'avoue, qui ne laisse pas de me surprendre. Car enfin, c'est oublier un peu vite qu'il est des emplois, au propre, où s'attacher à se résout sans peine en « attacher soi-même à » (sens réfléchi) ou « attacher l'un à l'autre » (sens réciproque) :
« [Deux amants] se sont attachés l'un à l'autre avec une corde [...] et se sont précipités dans la Seine » (Gazette de France, 1824), « Un mouchoir avec lequel Nicole s'était attaché lui-même à son lit » (Paul Lacroix, 1836), « [Des amis] s'étaient attachés à la corde de l'alpiniste » (Binet-Valmer, 1922), « Les mécaniciens se sont attachés à leur siège » (Gilbert Guilleminault, 1957).
Dans ces exemples, l'accord avec le sujet (représenté par se) ne présente pas de difficultés.
L'affaire se complique avec les emplois figurés. Est-on encore fondé à considérer que s'attacher à (quelqu'un ou quelque chose) équivaut à attacher soi-même à (quelqu'un ou quelque chose) ? Non, répondent en choeur Philippe Monneret et René Rioul :
« Attacher quelqu'un à quelque chose n'est possible que dans le sens où l'on attache quelqu'un à un poteau, par exemple. La forme pronominale s'attacher ne peut que très rarement s'interpréter comme une forme réfléchie ou réciproque ! Elle a sa pleine autonomie sémantique, n'étant susceptible que d'un sens "moral", et non "matériel" » (Questions de syntaxe française, 1999).
Appelé à son tour à la barre, François Raymond nous livre un témoignage tout différent :
« Fig. Attacher quelqu'un à quelqu'un, unir une personne à une autre par les liens du sang, de l'amitié, de la reconnaissance, de l'ambition, de l'intérêt, etc.
Fig. Attacher quelqu'un à quelque chose, le tenir arrêté, fixé, uni à quelque chose ; exciter, produire l'attachement de quelqu'un à quelque chose » (Dictionnaire général et complet, 1842).
Et le lexicographe de citer un exemple avec un sujet humain : « Si dans cette journée Il ne m'attache à luy par un juste hymenée [dit l'amante qui aspire au titre d'épouse] » (Racine, 1672). À y bien regarder, les constructions de ce genre ne sont pas aussi rares ni toujours aussi anciennes qu'on pourrait le penser. Jugez-en plutôt :
« On prétend malgré moy m'attacher à la vie » (Racine, 1665), « [D'Aguesseau] voulut l'attacher à ce travail » (Éloge de l'abbé Geinoz, 1752), « [Un professeur] résolut de l'attacher à l'étude de la jurisprudence » (Charles-Louis-François Andry, 1792), « Quant à séduire une jeune fille […]. Attacher quelqu'un à soi était pour lui pire que de l'assassiner » (Flaubert, 1842), « Cléofile voulait attacher son frère à l'alliance d'Alexandre » (Napoléon-Maurice Bernardin, 1882), « La comtesse de la Suze [...] contribuoit à attacher le peuple à son mari » (Dubail-Roy, 1892), « Sa mère, désireuse d'attacher son fils à une occupation quelconque » (Louise Robinovitch, 1900), « Il faut l'[= la jeunesse indigène] attacher à son labeur, à son devoir social » (Albert Sarraut, 1917), « [Le tsar] cherchait à attacher la France à sa politique » (Jacques-Henri Pirenne, 1946), « Habituer le peuple à la régence et l'attacher à cet enfant » (Sandrine Willems, 2003) et, avec le sens de « mettre au service de », « [Il] voulut attacher son filleul à l'Église » (Casimir Chevalier, 1871), « [Il] cherchait à attacher quelqu'un à son neveu qui entrait à l'armée » (Raymond Trousson, 1988).
De là l'analyse de maître Girodet (2) :
« À la forme pronominale, le participe passé [attaché] s'accorde avec le sujet si le verbe est réfléchi direct ou réciproque : Elles se sont attachées à la défense de cette cause [= elles ont attaché elles-mêmes à la défense de cette cause]. Elles se sont attachées à cet enfant. Elles se sont attachées l'une à l'autre. »
J'entends d'ici les défenseurs du verbe à pronom se inanalysable ironiser sur le fait que Girodet se garde bien de donner comme exemple : Elles se sont attachées à défendre cette cause. Et pour... cause : le tour non pronominal attacher quelqu'un à + infinitif s'est-il jamais construit avec un sujet humain ? Renseignements pris, il faut croire que oui : « Lui rapporter des exemples pour l'attacher à faire attentivement ce qu'il doit faire » (Guillaume Dubois, Plan d'éducation du duc de Chartres, 1688), « [Pour] les attacher à bien faire leur devoir, il faut les mettre dans l'aisance et les distinguer » (Stanislas Foäche évoquant les commandeurs de ses plantations, 1775).
Alors, pronominal réfléchi ou non réfléchi, s'attacher à ? Peu importe, en définitive, puisqu'il ne vous aura pas échappé que tous les chemins grammaticaux mènent heureusement au même verdict : l'accord du participe avec son sujet. Témoin ces exemples empruntés aux meilleures sources :
« Ils se sont attachés à nous ou à ce qu'on soit content d'eux » (Hanse).
« La chienne s'était attachée à lui » (Angelo Rinaldi).
« Elle s'est beaucoup attachée à cette ville » (Le Bescherelle pratique).
« L'Académie s'est attachée à l'ancienne orthographe receuë parmi tous les gens de lettres » (Préface du Dictionnaire de l'Académie, 1694).
« Nous nous sommes attachés à respecter le manuscrit » (Robert).
« [Ils] se sont attachés à retrouver son histoire » (Danièle Sallenave).
Venons-en au cas où s'attacher construit son complément directement :
(sens propre) Elle s'est attaché les cheveux.
(sens figuré) Les professeurs se sont attaché leurs élèves (= les professeurs ont gagné leur intérêt, leur confiance) (3). Les assistantes que le directeur s'est attachées (= les assistantes qu'il a engagées). « La personne que l'on s'est attachée » (à l'article « conquête » du Dictionnaire de l'Académie).
Dans ces exemples, où se est mis pour à soi, le participe s'accorde comme s'il était conjugué avec l'auxiliaire avoir, à savoir avec le complément d'objet direct quand celui-ci est placé avant le verbe.
Mais voilà qu'un dernier écueil se dresse sur le chemin du juré soucieux de la langue : le tour s'attacher les services de quelqu'un est-il licite ? D'aucuns en doutent :
« La tournure est usitée, très manifestement, mais elle ne se trouve dans aucun dictionnaire de référence. [Le tour correct] est, à la forme non pronominale : attacher quelqu'un à son service ; et, à la forme pronominale : s'attacher au service de quelqu'un [notez l'inversion de la relation de service], où l'on voit que, dans les deux cas, le COD est une personne (dans la forme pronominale, c’est le pronom réfléchi qui a cette fonction) et le mot service (au singulier) est COI » (commentaire laissé en 2023 sur le forum Question orthographe).
Autrement dit, ce qui est attaché (par un engagement moral, un contrat professionnel), c'est la personne, pas le service. L'argument semble de poids (4)... à ce détail près que la tournure litigieuse, attestée depuis au moins 1837, a bel et bien fini par s'inviter dans les colonnes du TLFi : « S'efforcer de s'attacher les services de quelqu'un » (à l'article « rechercher ») et jusque dans celles – pourtant réputées moins conciliantes – de la dernière édition du Dictionnaire de l'Académie : « S'attacher les services d'une personne moyennant rémunération » (à l'article « prendre »), « Se dit d'une personne dont on peut s'attacher les services » (à l'article « vénal »). De là à prendre l'attache d'un avocat (5) pour contester ce caprice de l'usage...
(1) « Parmi les verbes pronominaux accidentels, il y en a quelques-uns [comme s'attacher à] qui doivent être considérés, en quelque sorte, comme pronominaux essentiels : ce sont ceux où le [pronom se] est tellement lié au verbe par le sens qu'on ne sauroit le retrancher sans porter atteinte à la signification du verbe » (Grammaire des grammaires, édition de 1819). Voir également Jean Bastin (Étude des participes, 1889), Maurice Catel (Traité du participe passé, 1954), Marie-Josèphe Berchoud (Écrire et parler le bon français, 2004), Jean-Joseph Julaud (Le Français correct pour les nuls, 2011), Françoise Nore (Liste de verbes accidentellement pronominaux non réfléchis, 2016), Julien Soulié (Le Petit Livre de l'orthographe, 2017), etc.
(2) Et aussi de Jean-Paul Jauneau (N'écris pas comme tu chattes, 2011).
(3) Comparez avec : Les élèves se sont attachés à leur professeur.
(4) On le trouve dès 1883 sous la plume de Paul Jacquinet : « Malgré l'exemple de Bossuet ["La maison des Cesars, s'attachant sous le grand nom d'empereur le commandement des armées"], nous n'oserions donner au verbe s'attacher un complément de ce genre. Ce sont les personnes qu'on s'attache » (édition du Discours sur l'histoire universelle).
(5) C'est, semble-t-il, sous l'influence des tours prendre langue avec quelqu'un (« engager la conversation pour s'informer, pour se mettre au fait de quelque chose » et, par extension, « prendre contact avec quelqu'un »), prendre contact avec quelqu'un que l'expression prendre l'attache de quelqu'un (« prendre les ordres d'un supérieur » et, par extension, « prendre contact avec quelqu'un, le consulter pour s'assurer de son accord, de son soutien ou pour faire une démarche conjointe avec lui ») a été déformée en prendre attache avec quelqu'un (variante aujourd'hui reçue par le Larousse en ligne).

Ce qu'il conviendrait de dire
Ils se sont tous les deux attaché les services d'un avocat ou, mieux, Ils ont pris chacun un avocat.