C'est sur le modèle de desfacier, desfigurer – formés au XIIe siècle du préfixe des- (exprimant ici une idée d'altération) et des substantifs face, figure (« forme, apparence extérieure, visage ») – que le verbe desvisager (devenu dévisager) a été calqué quelque quatre cents ans plus tard, avec le sens de « altérer le visage (spécialement avec les ongles ou les griffes), le rendre méconnaissable » :
« Desfigurer, desvisager » (Robert Estienne, Dictionarium Latinogallicum, 1536), « De(s)visager aucung, Auferre vel adimere formam alicui » (Id., Dictionaire francoislatin, 1539), « Aussi ne vous conseilleroy je pas que vous feussiez si hardy de me mettre la main dessus : car [...] je vous desvisageroye » (Antoine Le Maçon, 1545), « J'eus la fiévre quarte quatre ou cinq mois, qui m'avoit tout desvisagé » (Montaigne, 1588), « [Il] estoit impossible le pouvoir recognoistre, attendu que les corps estoient tous enfondrez par pourriture et devisagez » (Ambroise Paré, avant 1590), « Ces prudes sauvages, Dont l'honneur est armé de griffes et de dents Et veut, au moindre mot, dévisager les gens » (Molière, 1669), « Quel est le loup [...] qui pourroit plus cruellement devisager un pauvre homme qui seroit entre ses pates ? » (Jean Lejeune, avant 1672), « Où est-il ce scelerat, que je le dévisage » (Dancourt, 1695), « Vous prétendez que si j'entrepenois de loüer [Untel], je courrois risque, en le flattant, de le dévisager » (Boileau, 1705), « Je ne souffrirai point que vous alliez vous faire dévisager » (Alain-René Lesage, 1707), « L'indigne menace De se dévisager la face » (Marivaux, 1716).
Mais voilà qu'apparaît au XVIIIe siècle un nouvel emploi de dévisager avec le sens, jusque-là réservé à envisager, de « regarder au visage ». Comparez :
(envisager « regarder ») « Apres avoir envisagé la jeune princesse [...], il en devint amoureux » (Étienne Pasquier, avant 1615), « [Elle met] une grande paire de bezicles sur son nez pour m'envisager, ou plutost pour me desvisager, car elle estoit en colere » (De La Geneste, 1632), « Plus je vous envisage, Et moins je me remets, Monsieur, vostre visage » (Racine, 1668), « Aprés l'avoir envisagée quelques momens, je [la] reconnus » (Alain-René Lesage, 1715), « Je n'ai envisagé qu'une fois le roi mon maître depuis son retour » (Voltaire, 1748), « Je m'envisage, malgré moi, dans le miroir de la vérité » (François-Thomas-Marie de Baculard d'Arnaud, avant 1805) et
(dévisager « regarder ») « J'aurois juré [...] que c'étoit une petite fille [...] et je ne pouvois cesser de la devisager, tantôt par ici, tantôt par ilà » (Anne Claude Philippe de Caylus, 1745), « Me regardant fixement dans les yeux, me tâtant le pouls et me dévisageant avec son masque décharné, il a crié que j'étois possédé de l'esprit malin » (Pierre Le Tourneur, traduisant l'anglais « outfacing me » de Shakespeare, 1782), « Dévisager, défigurer le visage ; le considérer attentivement » (Pierre Restaut, Traité de l'orthographe françoise, 1785), « Jocrisse, lui présentant le miroir : — Tenez, monsieur, dévisagez-vous » (Louis-François Archambault, 1795).
Le nouveau venu ne manqua pas d'embarrasser les lexicographes (et autres spécialistes de la langue) du XIXe siècle, comme ceux des siècles suivants. Les uns le tinrent pour un emploi « populaire » (Littré 1863, Académie 1878), « vulgaire » (La Châtre 1869) ou, mieux, « métaphorique » du précédent :
« Populairement. Dévisager quelqu'un, faire effort pour reconnaître les traits de quelqu'un. Il était là à me dévisager, j'étais pourtant bien sûr de ne le pas connaître » (Littré, Dictionnaire, 1863).
« Popul., Dévisager quelqu’un, Le regarder d'une façon inconvenante ou hostile. Dans ce sens il s'emploie aussi avec le pronom personnel. Ils restèrent longtemps à se dévisager » (Dictionnaire de l'Académie, 1878).
« Dévisager, regarder attentivement quelqu'un, comme si on voulait le dévisager en effet, lui déchirer, lui enlever le visage » (Adolphe Mazure, Dictionnaire étymologique, 1863).
« Dévisager quelqu'un, c'est lui abîmer le visage à force de le regarder » (Clair Tisseur, Le Littré de la Grand'Côte, 1894).
« Le verbe dévisager 2 nous paraît dériver de dévisager 1 » (Revue de philologie, 1892).
« La notion de brutalité contenue dans le sens premier ou propre de "déchirer avec les ongles ou les griffes" est passée dans celle d'impertinence, de curiosité, d'audace, marquée par le sens néologique ou figuré de "regarder avec insistance" » (Armand Bottequin, Subtilités et délicatesses de langage, 1946). (1)
Les autres, sensibles à l'ambivalence du préfixe dé-, pensèrent avoir affaire à deux verbes distincts :
« Le Dictionnaire général [1890] contient deux mots dévisager. Il fait du premier un composé de dé- (latin dis-) et de visage, du second un composé de dé- (latin de-) et du radical de envisager » (Jean Renson, Les Dénominations du visage en français, 1962).
« Dévisager, formé avec dé- négatif, a signifié "défigurer" [...]. Un autre verbe dévisager, formé avec dé- intensif, signifie "regarder (quelqu'un) avec insistance". On disait envisager » (Dictionnaire historique, 1998).
D'autres, enfin, crièrent à la confusion entre dévisager et envisager, au risque de passer pour des puristes :
« Dévisager, c'est blesser quelqu'un au visage de manière à le défigurer [...]. On ne conçoit guère comment certaines personnes, qui ne sont pas sans instruction, confondent ce verbe avec envisager, dont la signification est "regarder quelqu'un au visage" » (Benjamin Legoarant, Nouvelle Orthologie française, 1832).
« Dévisager, c'est blesser quelqu'un au visage de manière à le défigurer. Envisager, c'est le regarder au visage. Gardez-vous donc bien de dire qu'on a dévisagé quelqu'un pour signifier qu'on a examiné et reconnu toutes les particularités de son visage » (Bernard Jullien, Le Langage vicieux corrigé, 1853).
« Dévisager, pour : regarder attentivement. Dans ce sens, dévisager est un néologisme mal fait et pourtant admis par l'Académie, en 1878. Il est vrai qu'elle le donne comme populaire. Chez les classiques, dévisager signifie "déchirer, abîmer le visage à quelqu'un, le défigurer" […]. Le [pré]fixe dé indique plutôt que l'on défait quelque chose, comme dans le vers de Molière (on dit encore un visage défait), ou que l'on cesse l'action. Dans ce dernier cas, dévisager devrait donc logiquement être le contraire de envisager et signifier "cesser de regarder" » (Claude-Marie Vincent, Le Péril de la langue française, 1910). (2)
« On dit dévisager quelqu'un pour "regarder attentivement au visage, afin de le reconnaître". Or, dévisager veut dire, avant tout, "défigurer". Le terme propre est envisager » (G.-O. D’Harvé, Parlons bien !, 1913), « Pourquoi dévisager a-t-il été admis dans le sens nouveau de "regarder avec attention" ? Pour le linguiste, ce verbe aurait pu signifier néologiquement "cesser de regarder au visage" – s'il n'eût déjà possédé le sens, classique, de "abîmer le visage, défigurer". Quant à l'acception de "regarder attentivement en face", tant au propre qu'au figuré, et pour les personnes comme pour les objets, c'est envisager, simplement » (Id., Parlons mieux !, 1922).
« Dévisager, que l'on emploie souvent à la place de considérer, envisager, signifie, au rebours de l'idée qu'on veut exprimer, "déchirer le visage" » (Théodore Joran, Les Manquements à la langue française, 1930).
« À s'en tenir au sens premier et étymologique du mot, dévisager signifie certes "déchirer le visage" [...]. Cela suffit-il à vouloir, comme divers puristes sourcilleux, que fût proscrit[e] du bon usage la signification moderne ? » (Julien Teppe, Les Caprices du langage, 1970).
Toujours est-il que la fortune du sens (ou du verbe) « moderne » fut telle, tant dans l'usage courant que dans l'usage littéraire, que l'Académie, d'ordinaire « si peu libérale en matière de néologismes » (dixit Bottequin), se ravisa en 1935, poussant la volte-face jusqu'à ne même plus mentionner le sens (ou le verbe) premier dans les colonnes de son Dictionnaire. C'est que l'ancêtre, nous assure-t-on le visage grave, aurait tiré sa révérence depuis belle lurette, laissant le champ libre à défigurer :
« Il faut considérer le mot [dévisager "gâter, défigurer le visage"] comme désuet à partir de 1750 » (Jean Renson, Les Dénominations du visage en français, 1962).
« Depuis 150 ans c’est seulement "considérer attentivement" qu'on entend par dévisager » (Julien Teppe, Les Caprices du langage, 1970).
« Aujourd'hui, dévisager s'emploie exclusivement au sens de "examiner attentivement le visage de quelqu'un". Le sens de "déchirer le visage" a complètement disparu » (Paul Dupré, Encyclopédie du bon français, 1972).
« En français, le sens ["défigurer"] est hors d'usage depuis le XIXe siècle » (Pierre Knecht, Glossaire des patois de la Suisse romande, 1985).
« Qui s'obstinerait à employer [dévisager] dans le sens qu'en son temps Littré lui prêtait serait risible » (Jacques Laurent, académicien, Le Français en cage, 1988).
« [Dévisager "défigurer"] est encore mentionné par l'Académie en 1878, mais le verbe était sorti depuis longtemps d'usage » (Dictionnaire historique, 1998).
« Mieux vaut, aujourd'hui, ne plus employer un verbe [dévisager] pour l'autre [défigurer]. Il est des archaïsmes qui commencent singulièrement à sucrer les fraises » (Bruno Dewaele sur son blogue, 2013).
Seulement voilà, les faits – qui, comme chacun sait, sont têtus – nous racontent une tout autre histoire :
« [Ils] se prirent au collet [...], se déchirant, se dévisageant et s'étranglant » (Journal universel, 1748), « Maudit pédant, il faut que je te dévisage » (Charles-Simon Favart, 1755), « Y ne tient pas t'a moi que je n'te dévisage [...]. Paf un soufflet » (André-Charles Cailleau, Nouveaux Bouquets poissards, 1759), « Entre le geolier avec la tasse de cigue. Xantippe veut le dévisager. Socrate l'appaise » (L'Année littéraire, 1759), « Dévisager ma rivale !... Elle m'est trop chere pour en venir à une pareille extrémité » (Michel Hyacinthe Deschamps, 1770), « Il a passé sa vie [...] à me caresser d'une main et à me dévisager de l'autre » (Voltaire, 1771), « Il faut le dévisager ! (Elles font toutes les trois un mouvement menaçant) » (L'Impromptu du sentiment, 1773), « Charlotte talonnoit, frappoit, mordoit, égratignoit, dévisageoit même au besoin tout libertin audacieux » (Boniface Prêt-à-Boire, 1776), « Mais elle doit punir une infidélité, En dévisageant sa rivale » (J. Rouhier-Deschamps, 1786), « Elle est fille à vous dévisager [...]. C'est un démon » (Jean-Antoine Bérard, 1787), « J'eus, pendant environ une tiërce, envie de le devisager » (Restif de la Bretonne, 1794), « On craint d'après le titre du livre que la belle ne se dévisage elle-même. Elle ne se fait pas une égratignure » (L'Esprit des journaux, 1795), « [Le chien] sauta sur le bourreau et voulut le dévisager » (Anne-François-Joachim Fréville, 1796),
« Si je recule , elle est capable de me ruiner... de me dévisager ! » (François Bernard-Valville, 1800), « Le traducteur sauterait volontiers à la figure de M. Kotzebuë pour le dévisager » (Charles-Marie de Feletz, 1830), « J'aurais résolument dévisagé la vieille fée pour la peur qu'elle me causait » (Lamothe-Langon, 1833), « Griffes et dents servirent sa vengeance, Il [= un chat] dévisagea le bambin » (Ferdinand Van Den Zande, 1845), « [Elle est] fort capable de dévisager un jeune homme » (Charles Charbonnier, 1847), « Elle s'élance sur elle, et des ongles et des doigts La dévisagea toute » (Xavier Kohler, 1849), « Il prenait sa grimace comme s'il avait mis un faux nez afin de se dévisager » (Champfleury, 1855), « Son enfant ensanglanté, dévisagé [...] par le chat en fureur ! » (Eugène Bonnemère, 1856), « Le nez rongé [...], la figure dévisagée » (François-Vincent Raspail, 1859), « Il est des princes et des généraux devenus fameux pour avoir été dévisagés par le fer des batailles » (Henri Plantier, 1860), « [Un agent de police] dévisagé à coups de pierres » (journal L'Indépendant, 1862), « On l'avait dévisagé à coups d'ongles » (journal Le Tintamarre, 1865), « Dévisager, égratigner le visage, le meurtrir de coups » (Alfred Delvau, Dictionnaire de la langue verte, 1866) (3), « De véritables monstres, dévisagés par la scrofule » (Dr Eugène Guibout, 1879), « Les femmes se jettent sur le malheureux comme des furies déchaînées, […] le dévisagent à coups d'ongles » (Ladislas de Marlioz, 1885), « Des gens qu'on dévisage à coups de souliers » (journal Le Gaulois, 1889),
« Il avait le nez coupé en deux, il était tout dévisagé » (Proust, dans la bouche d'une servante, 1922), « On se mourait ulcéré, carié, déformé, parfois dévisagé » (Julien Munier-Jolain, 1924), « Elle était gonflée comme vessie de porc, et toute dévisagée » (Lucie Delarue-Mardrus, 1929), « Il s'approcha d'Alcide, faillit le dévisager d'un coup de botte » (Jacques Sauriol, 1942), « Il se trouvait à la merci de cette furie, qui s'apprêtait à le dévisager à coups d'ongles » (Marcel Hervieu, 1943), « Un savant, désenchanté par la vilenie humaine […], a décidé de les [= les imposteurs] dévisager, au sens propre du terme, pour leur imposer les stigmates des vices et des mauvaises passions de leur âme » (Jacques Berland, 1943), « Les dames pensèrent dévisager Brissac (le défigurer à coups d'ongles) » (Jean de La Varende, 1955), « Elle est tombée alors qu'elle tenait son brûle-parfum à la main. [...] l'appareil l'a dévisagée » (Frédéric Dard, 1968), « Dévisagé par la nuit et le brouillard, méconnaissable, le revenant s'aperçoit que chacun croit reconnaître en lui quelqu'un des siens » (Daniel Oster, 1968), « [L'enfant] se plaît à la [= sa nourrice] dévisager, au sens fort du mot ; je veux dire que, quand il l'a assez regardée et de très près, il aspire à toucher sa bouche, son nez que volontiers il arracherait comme un masque, pour voir ce qu'il y a dessous » (Marcel Jouhandeau, 1973), « Notre-Seigneur l'écorché, dévisagé, dépiauté » (Pierre Chappuis, Suisse, 1977), « Personnages dévisagés, déformés » (Georges Raillard, 1982), « Un monde assez dévisagé pour qu'on ne puisse plus le voir » (Daniel Vidal, 1983), « Dévisager prend peut-être son sens le plus fort de "ôter le visage" » (Jacques Chabot, 1983), « Se dévisager, c'est se défigurer, lacérer l'image et n'avoir que des dépouilles » (Alice Vincens-Villepreux, 1994).
Vous l'aurez compris : le sens (ou le verbe) premier n'a jamais disparu. Il a survécu jusqu'à nous (et pas seulement en français populaire ou régional comme on peut le lire dans le Grand Robert), fût-ce à grand renfort d'italiques ou de périphrases explicatives dans la seconde moitié du XXe siècle. Le piquant de l'affaire, à y bien regarder, c'est que le bougre semble connaître un regain de faveur – dans toute la francophonie ? – depuis les années 2000. Jugez-en plutôt :
« [Un cadavre] dévisagé en un crâne dépouillé » (Le Dialogue des arts, 2001), « [Des] envieux qui te dévisagent, qui voudraient te dévisager au sens propre, t'arracher la peau, les yeux, la langue » (Laurent Chabin, Français vivant à Montréal, 2003), « Il sera dévisagé dans un accident de voiture » (Stéphanie Canteaut, 2004), « Se "dévisager", littéralement tenter de s'enlever le visage » (Didier Lauru, 2004), « Sylvestre, père de famille, dévisagé à coups de machette et de marteau » (Floribert Mugaruka Mukaniré, Congolais, 2007), « Un acide qui dévisage, qui défigure, qui fait perdre la face » (Bertrand Leclair, 2007), « Les soldats [...] sont bien souvent mutilés ou dévisagés » (Catalogue de l'exposition 1918 à Bruxelles, 2008), « Dévisager, c'est arracher le visage, c'est défigurer » (Jean Clair, académicien, 2009), « La maladie l'a dévisagé alors il fait tout pour qu'on le voie, lui, l'Arcisien vérolé » (Hugo Boris, 2013), « Dévisager pour envisager, défaire une face pour en faire une autre » (Michel Onfray, 2014), « Parmi les [victimes], on compte une femme, gravement dévisagée » (Gilles-Marceau Giudicelli, 2014), « La [blessure la] plus grave a concerné une personne qui était complètement dévisagée » (Hervé Kempf, 2014), « Il a été dévisagé car sans visage on est personne » (Bastien, 2015), « L'accident m'avait complètement dévisagée » (Hadidja Mohamed, Comorienne vivant en France, 2016), « L'acide qui dévisage » (Thierry Hesse, 2017), « Elle est complètement dévisagée, un masque de chair en charpie » (Attentats, 2017), « Ils ont découvert le corps de Pierce... Il a été dévisagé au scalpel » (Killiam Sabri, 2017), « [Elle est] totalement dévisagée par la haine, la peine et la souffrance » (Anaîs Bonner, 2018), « Les gueules cassées, ces soldats revenus dévisagés » (journal La Nouvelle République, 2018), « Ami est frappé par la lèpre qui le dévisage, ronge sa peau » (François et Valentin Morel, 2020), « [Des animaux] trop lents se retrouv[ent] dévisagés par le feu » (Sophie Vandeveugle, Belge, 2023), « Complètement dévisagé par les coups qu'il avait reçus » (Malika Abdelmoumen, Canadienne, 2024), « Ils entrèrent dans une pièce où trônait un corps dévisagé » (Élène Ébère, 2025), « La mort autant que la douleur les [= des résistants fusillés] ont dévisagés » (journal La Montagne, 2025), « Elle était toute dévisagée par la douleur » (Raphaël Enthoven, 2025), « Elle a eu un grave accident qui l'a complètement dévisagée » (Léa Lahannier, 2026). (4)
Avouez que l'on a connu archaïsme plus moribond ou confusion moins bien partagée... Quoi qu'en pensent Jacques Laurent et consorts, la messe n'est donc pas dite, et le censeur d'aujourd'hui qui s'obstine à ignorer la survivance de dévisager « défigurer » (ou sa réinterprétation avec dé- privatif au sens de « enlever le visage », sur le modèle de dénerver « enlever les nerfs ») pourrait bien être aussi risible que le puriste d'hier prompt à sauter à la face de dévisager « regarder ».
Mais ce n'est pas tout. D'aucuns se demandent si l'on est fondé à employer dévisager « regarder » dans tous les cas de... figure, en particulier à propos d'une chose, d'un objet. Là encore, les spécialistes de la langue sont bien en peine de présenter un visage uni :
« L'évolution [sémantique du verbe dévisager] continue, au point que la notion de "visage" disparaît pour faire place à celle de "regarder attentivement", qui peut s'appliquer à autre chose qu'à la figure [...]. Ce n’est pas moi qui condamnerai ce dernier stade de l'évolution. Je dirai plutôt, avec Albert Dauzat : "Les changements de sens doivent être d'autant moins condamnés qu'ils sont conformes aux tendances de la langue : voilà le principe qui doit guider" (Le Génie de la langue française, 1943) » (Armand Bottequin, Subtilités et délicatesses de langage, 1946).
« On peut dévisager une chose, comme une personne » (Hanse, Dictionnaire des difficultés grammaticales et lexicologiques, 1949).
« Dévisager, dérivé de visage, ne peut se dire que des personnes » (Thomas, Dictionnaire des difficultés, 1956).
« La notion de "visage" a parfois disparu de ce verbe, au point de ne plus s'appliquer à une personne [...]. Hâtons-nous d'ajouter qu'il y a là excès de liberté et qu'il vaut quand même mieux réserver dévisager aux personnes » (Julien Teppe, Les Caprices du langage, 1970).
« Dévisager s'emploie exclusivement pour les personnes » (Paul Dupré, Encyclopédie du bon français, 1972).
« Dévisager ne peut avoir comme complément d'objet qu'un nom de personne, désignant un être pourvu d'un visage » (Jean-Paul Colin, Dictionnaire des difficultés, 1994).
« Dévisager (= regarder avec insistance le visage de) ne peut recevoir pour complément d'objet direct qu'un nom de personne. Dévisager quelqu'un (mais non : *dévisager un lieu, quelque chose) » (Larousse en ligne, de nos jours).
Il n'est pourtant que de consulter la documentation pour s'aviser que le mot visage n'est pas réservé aux seules personnes, tant s'en faut, et que ses verbes dérivés sont attestés de longue date avec un complément de chose :
(visage « apparence, aspect que présente un animal ou une chose ») « Grans narines, hardi visaige [à propos d'un faucon] » (Gace de La Buigne, vers 1373), « Le devant et face ou visage de la terre » (Nicole Oresme, vers 1377), « Une maison a visage [= façade] de pierre » (Archives de Tournai, 1419), « La plupart des choses du monde, ayant deux visages, sont trouvées ou bonnes ou mauvaises » (Malherbe, 1614), « Pourquoi n'[aurait]-on pas pu dire le visage d'une chose, comme on disait en latin facies rei ? L'image présentée par visage est plus vive que celle de facies, et que celle d'aspect » (Frédéric Godefroy, 1862), « Cette noble île déplore ses membres mutilés, son visage dévisagé par les stigmates de l'infamie » (Émile Legouis traduisant l'anglais « her face defac'd with scars of infamy » de Shakespeare, 1899), « Le calme visage de sa terre natale » (Romain Rolland, 1912), « Le salon en prenait un visage d'une intensité extraordinaire » (Saint-Exupéry, 1939) ;
(envisager « regarder ») « Il n'y a que ces aigles royales qui puissent envisager sans cligner leurs paupieres les splendeurs admirables et insupportables de ce soleil » (François-Savignien d'Alquié, 1670), « Des yeux foibles et malades ne sauroient envisager le soleil sans en être blessez » (Robert Morel, 1746), « D'un regard impudique, [le galant] envisage sa proie » (Fabre d'Églantine, 1789), « L'œil n'ose envisager ces antres écumans » (Jacques Delille, 1804), « L'enfant [...] avait des yeux noirs qui pouvaient envisager le soleil sans cligner » (Balzac, 1831), « Aux portes des maisons qui envisagent le soleil levant » (Ferdinand Fabre, 1864), « Léïla envisage la mer qui commence à remonter » (André Lichtenberger, 1928), « Coste se préparait à envisager les étoiles » (Gilles Tostivint, 1995), « D'un regard elle envisagea la bibliothèque qui se trouvait devant elle » (Marie-Rachel Aparis, 2018) ;
(dévisager « regarder ») « Dévisageant les pavés un à un » (Vidocq, 1828), « Je m'installe et me voilà à dévisager votre porte » (Eugène Sue, 1842), « Afin que les voisins [...] ne dévisageassent pas le fond de ma chambre » (Barbey d'Aurevilly, 1874), « Il dévisagea les toiles » (Ferdinand Fabre, 1878), « C'était du même air qu'ils auraient dévisagé la table ou le vaisselier » (Émile Pouvillon, 1886), « Trois galopins [...] Dévisageaient sans fin ma grimace » (Verlaine, 1888), « L'œil fixe comme un corbeau, je dévisage la campagne déployée sous mon perchoir » (Paul Claudel, 1907), « Il dévisagea longuement son réveille-matin » (Jules Romains, 1913), « [Regarder] à travers des lunettes noires pour dévisager le soleil » (Giraudoux, 1921), « Ces spectateurs [...] dévisageant la salle » (Louis Jouvet, 1938), « On dévisage ce meuble avec méfiance, on le voit littéralement pour la première fois avec ses ferrures de bronze » (Frédéric Berthet, 1980), « Il dévisagea la fleur avec reconnaissance » (Henri-Marc Becquart, 1999) ;
(et même dévisager « défigurer ») « Une generale ravine d'eaux couvrit et dévisagea la face de la Terre » (Florimond de Raemond, avant 1601), « Tant de vicissitudes n'ont pas ruiné ni trop dévisagé la ville » (Louis Barron, 1890), « [Table,] je ne puis que te dévisager (déchirer ta surface) de mon stylet » (Francis Ponge, 1973), « Implanter des cités urbaines qui auraient pu dévisager le paysage » (Cahiers congolais d'anthropologie et d'histoire, 1993), « C'est une mémoire qui brûle dévisagée par la canicule » (Jean Laroche, 1999), « Seule la main de l'homme était capable de dévisager le paysage que l'on tentait de préserver » (Guy Ruellot, 2018), « Je ne comprends pas que l'on dévisage la campagne française et son patrimoine bâti et naturel » (Aurélie Dumont, 2018), « On ne se voyait plus [aussi souvent]. Notre lien était comme dévisagé. Privé de visage. Défiguré ? » (Yves Laplace, Suisse, 2020), « [La ville de Lourdes] était déjà manifestement dévisagée par les fermetures de nombreux commerces et hôtels » (Marie-Christine Steckel-Assouère, 2021), « J'ai peur [...] de voir une ville tant aimée totalement dévisagée » (Laurent Paul Sueur, 2024), « Le remembrement a dévisagé nos campagnes » (Instagram, 2026).
Sans doute est-il grand temps que les spécialistes soucieux de ne pas perdre la face envisagent de revoir leur copie.
(1) Il ne vous aura pas échappé que la définition donnée par Littré – qui rend à peu près compte de l'emploi de dévisager dans les exemples suivants : « Son costume d'abbé, sans le rendre méconnaissable, le changeait suffisamment [pour qu'il pût craindre] de ne pas être assez complètement dévisagé par celui qui devait l'attendre » (Luc Chardall, 1869), « Elle n'avait pas dévisagé l'oncle […] mais, lorsqu’il eut prononcé seulement deux mots, au son de voix familière, elle le reconnut » (Fernand Calmettes, 1890), « L'individu qui se trouvait à l'intérieur de la voiture a été complètement dévisagé par [un témoin] » (journal La République française, 1912) – diffère nettement de celle, à valeur péjorative, du Dictionnaire de l'Académie, laquelle ne cessera de s'affaiblir au fil des éditions : « Regarder d'une façon inconvenante ou hostile » (1878), « Regarder avec une attention curieuse et impertinente » (1935), « Regarder en plein visage avec attention, avec insistance » (1992). Dans Cent Manières d'accommoder le français (1932), Étienne Le Gal observe plus largement que l'on peut dévisager avec haine (Giraudoux), hostilité (Maupassant), mépris (Henry Bordeaux), insolence (Daniel-Rops), ironie (Queneau), goguenardise (Colette), curiosité (Victor Margueritte), incrédulité (Deforges), perplexité (Beauvoir), méfiance (Troyat), froideur (Henry Castillou), sévérité (Frédéric Vitoux), honte (Éric-Emmanuel Schmitt), surprise (Pierre Benoit), étonnement (Romain Gary), intérêt (Claude Mauriac), sympathie (Roland Dorgelès), bienveillance (Antoine Volodine), tendresse (Michel del Castillo), etc.
Signalons enfin à titre de curiosité un emploi de dévisager au sens de « dépeindre » : « Un nommé Roulmann, dont je t’ai dévisagé le portrait » (Jules Joseph Gabriel de Lurieu, 1816), « Je me suis présenté à M. Forestier que je t'ai dévisagé » (Guillaume Pouget, transcription d'oral, 1906).
(2) Il est vrai que le préfixe dé- (latin dis-) s'oppose souvent au préfixe en- (latin in-) : enterrer-déterrer, enchaîner-déchaîner, embarquer-débarquer, etc.
(3) On trouve également, dans l'argot des voleurs, la variante défrimousser « défigurer, gâter la frimousse » (Vidocq, Les Voleurs, 1836).
(4) La coexistence des verbes dévisager et défigurer dans une même phrase (cf. les exemples de Leclair et de Clair) ou dans un même ouvrage (« Quand les chairs hachées cicatrisent, il est un peu plus défiguré encore » [Boris], « Quand Matsya la retrouve défigurée, battue » [Giudicelli], « J'étais défiguré, presque méconnaissable » [Hesse], « Le sol paraissait cabossé, comme défiguré par une guerre passée » [Vandeveugle], etc.) montre assez que l'argument de la confusion n'est pas satisfaisant.

Remarque : On peine à comprendre le soupçon d'anglicisme que d'aucuns font peser sur l'emploi de dévisager dans la phrase d'Hamilton sur Boileau : « "Mais sa muse a toujours quelque malignité, Et vous caressant d'un côté, Vous dévisageroit de l'autre." Anglicisme pris au sens de "défigurer" (disfigure) » (Œuvres complètes de Boileau, 1960).
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