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« Pendant ce mois de procès [celui des meurtres de Tidiane et de Sofiane à Saint-Ouen, en septembre 2020], les frères [Youmbi] avaient fait le choix de ne pas décocher un mot. »
(Nathalie Revenu, sur leparisien.fr, le 25 février 2026.)
Ce que j'en pense
Doit-on dire décocher un mot ou décrocher un mot ? L'Académie nous a récemment touché quelques mots de la différence entre les deux tours :
« Ces deux expressions sont attestées dès le XIXe siècle, mais elles n'ont pas exactement le même sens, ni la même construction. Décrocher un mot s'emploie en général à la forme négative et le nom mot n'est pas accompagné d'un adjectif. Cette expression n'est pas sans rapport avec décrocher la timbale, c'est-à-dire "réussir". On dit familièrement d'une personne qu'elle n'a pas décroché un mot quand elle n'a pas pu ou pas voulu prendre la parole, comme si les mots, telle la timbale accrochée au mât des kermesses d'autrefois, étaient hors d'atteinte pour elle. Décocher un mot s'emploie ordinairement à la forme affirmative et le nom mot est souvent qualifié de cruel ou de méchant. L'image est celle du trait d'esprit, semblable au trait, c'est-à-dire la flèche décochée par un arc, et qui vise à blesser. Il lui a décoché un mot cruel signifie "il lui a dit une parole blessante". On retrouve ce verbe décocher, avec un sens assez proche, dans d'autres emplois plus concrets, comme dans décocher un coup de pied, un uppercut » (rubrique Dire, ne pas dire de son site Internet, 2024).
À en croire l'auteur de l'article sur parole, l'expression consacrée pour signifier que quelqu'un garde le silence serait donc ne pas décrocher un mot (ou une parole, une phrase, un son, une syllabe...). Et force est de reconnaître que les exemples abondent dans ce sens, depuis le XIXe siècle :
« [Il] n'a pas décroché un mot » (Robert Caze, 1885), « La petite n'[avait] point encore décroché un mot » (Henri Bouchot, 1887), « Il n'a pas encore décroché un mot » (Pierre Debresse, 1971), « Il ne décroche pas un mot » (Robert Belfiore, 1987), « Magda ne décrochant pas un mot » (Muriel Cerf, 1997), « Il était capable de passer des journées sans décrocher une parole » (Patrice Delbourg, 2001), « Pendant des semaines, elle a travaillé à mes côtés, sans décrocher un traître mot » (Marie-José Gonand Stuck, 2015), « Des minutes entières peuvent s'écouler sans qu'il décroche une parole » (Antoine Bello, 2018), « Elle n'a pas décroché une syllabe depuis son arrestation » (Pierre Lemaitre, 2023).
Seulement voilà : cette expression figurée n'est enregistrée, à ma connaissance, par aucun ouvrage de référence. Pas un mot dans le Littré, dans le TLFi, dans les publications des maisons Larousse et Robert, pas même dans le propre Dictionnaire de l'Académie – un comble ! Décrocher un mot est inconnu au bataillon des lexicographes.
À l'inverse, l'emploi métaphorique du verbe décocher appliqué à la parole est, lui, attesté de longue date (bien avant le XIXe siècle !) et consigné dans tous les dictionnaires :
« Les parolles qu'elle descocha ne furent pas mains [= moins] trenchans que rasoirs » (Les Cent Nouvelles Nouvelles, vers 1460), « La pointe des fleches des paroles divines descochees contre le cœur endurcy des pecheurs » (Gabriel Chappuys, 1608), « [Il] descocha de ses levres, comme d'un arc d'esbene, mille traicts funebres et quelques mots pleins de cent morts » (Abraham de La Faye, 1617), « On oyoit des mots ou plustost des flesches de feu, que coup sur coup son cœur descochoit sainctement vers le Ciel » (René Gaultier, 1625) (1) et, plus près de nous, « Il lui décocha ces mots » (Adolphe d'Ennery, 1845), « Elle aime mieux décocher un mot que de filer un son » (Théophile Gautier, 1847), « Il répondit médiocrement aux pointes, calembours, mots à double entente, compliments et gaillardises que l'on se fit un devoir de lui décocher dès le potage » (Flaubert, 1857), « Décocher à tout propos des traits malins, de jolis mots » (Henri Meilhac, 1867), « Décocher un mot spirituel qui clouait son interlocuteur » (Théodore de Banville, 1888), « Elle ne résiste pas au plaisir de décocher un mot piquant » (Henri Malo, 1924), « Il décocha des mots terribles, inattendus, à l'adresse du curé » (Charles Le Quintrec, 1972), « J'eus la sagacité de ne pas décocher l'une de mes phrases acides » (Claire Gallois, 1997).
« Décocher un trait de satire, une épigramme, lancer un trait mordant, faire une épigramme » (Académie 1835-1878, Littré), « Lancer un trait satirique, un propos mordant à l'adresse de quelqu'un » (Grand Larousse), « Envoyer, lancer avec brusquerie à l'adresse de quelqu'un. Décocher un trait de satire, une épigramme, un mot d'esprit » (Grand Robert), « Lancer, dire avec vivacité (un propos généralement spirituel et mordant) » (TLFi).
Est-ce à dire, fût-ce à demi-mot, que c'est ne pas décocher un mot qu'il convient d'employer comme équivalent de ne pas parler ? Plus d'un auteur moderne le pense :
« Le taxi [...] m'y conduisit sans décocher un mot » (Michel Steiner, 2000), « Régina n'avait pas décoché un mot » (Gisèle Pineau, 2008), « Elle n'a pas décoché un mot de tout le voyage » (Agnès Michaux, 2009), « Ne pas décocher un mot, autrement dit faire ostensiblement la gueule » (Bruno Dewaele, 2010), « L'autre ne décocha pas un mot » (Sophie Bassignac, 2012), « Il n'avait pas décoché une syllabe depuis qu'ils avaient quitté l'hôtel » (Cloé Mehdi, 2014), « Cette petite [fille], ne décochant pas un mot » (Thomas Dietrich, 2016), « [Il] ne décochait pas un mot » (Laurent Decaux, 2022), « Il ne décoche aucun mot, pas même une syllabe » (Michaël Moslonka, 2026).
D'autres, au contraire, considèrent que l'emploi nu du substantif mot est incompatible avec l'emploi figuré du verbe décocher, qui suppose quelque intention. Voire. Car enfin, pourquoi refuser à décocher ce que l'on accepte sans mot dire pour lâcher, de sens proche (2) ?
« [Il] m'a ri au nez et n'a pas lâché une parole » (Sand, 1854), « Ne lâchant pas un mot, l'homme s'installa à table » (Eugène Héros, 1897), « [Il] marchait replié sur lui-même, ne lâchant pas un mot » (Jean-Jacques Servan-Schreiber, 1971), « À dîner […], tu n'as pas lâché un mot » (Michel Déon, 1987), « Il n'a pas lâché un mot de tout le trajet » (Eduardo Manet, 1992).
Alors, ne pas décrocher un mot ou ne pas décocher un mot ? C'est là une question dont il est difficile d'avoir le dernier mot... N'allez pas croire pour autant que l'hésitation soit toujours permise entre nos deux paronymes. Qui ne sentirait qu'une phrase comme « [Elle] lui décrocha un regard féroce et un mot odieux » (Les Femmes de troupe, 1883) ne doit pas être imitée ? On peut décrocher (« détacher, détourner ») son regard de quelqu'un ou de quelque chose : « Franck eut du mal à décrocher son regard de Ned » (Philippe Djian, 1982), « [Elle] décroche enfin son regard de la fenêtre » (Colette, 1909) ; mais on ne décroche pas un regard à quelqu'un (au risque de lui faire très mal), on le lui décoche (au figuré, c'est un peu moins douloureux) : « Il décocha [...] à Marius un regard furieux » (Hugo, 1862). Même vigilance requise pour le cas de sourire : on peut décrocher un sourire à quelqu'un, au sens de « en obtenir un de lui, lui en arracher un » : « Nous sommes certain, chers lecteurs, de vous "décrocher" un sourire, en disant que [...] » (Revue horticole, 1930), « [Elle] n'est arrivée qu'à lui décrocher un sourire parce qu'il la trouve belle » (Jeanne Benameur, 2006), mais c'est décocher un sourire qui est attendu quand il s'agit de le lancer : « Il me décochait des sourires enjôleurs » (Beauvoir, 1958) (3). Las ! l'académicien Henry Bordeaux vient semer le trouble en écrivant ces quelques mots : « Elle trouvait le moyen de lui décrocher mille caresses de paroles, de sourires et de regards. Plus jeune, il se fût laissé prendre à tant de sortilèges » (Le Remorqueur, 1945). Décrocher, vraiment ? Rien à redire, en revanche, à cet exemple déniché sur Wikipédia, où décrocher s'entend au sens familier de « obtenir (un succès) après un effort » (comme dans décrocher une bonne note) : « Il lui propose de la conduire dans la cité phocéenne, sans réussir à décrocher un regard, un mot, pas même un merci. »
L'affaire se corse quand décrocher un mot (ou ses variantes) apparaît seul – entendez sans regard ni sourire accrochés à ses basques – en tournure positive : « Il lui décrocha la phrase qu'elle savait par cœur aussi bien que lui » (Amédée Achard, 1860), « Je décroche mon petit compliment d'introduction » (Alfred-Auguste Cuvillier-Fleury, avant 1887), « [Le] souci d'avoir à décrocher un mot pittoresque sur chacun de ces [tableaux] » (Gustave Kahn, 1902), « Sous peine d'être grossier, il importait que je répondisse ; je finis par décrocher un mot gentil » (Félix Vallotton, 1907), « Elle semble bien moins effrayée qu'avant [et] arrive à me décrocher quelques mots » (Mills Coleman, 2026). Franche confusion avec décocher un mot ou emploi étendu de décrocher comme synonyme de dire ? C'est que l'auteur du quai Conti a oublié de préciser dans son article que décrocher, dans décrocher un mot, a plus d'une corde à son arc sémantique.
Reprenons les choses de plus haut. Le tour d'origine est ne pas pouvoir décrocher un mot à (ou de la bouche de) quelqu'un, formé tardivement sur le modèle de arracher (= obtenir par un effort) un mot, une parole de la bouche de quelqu'un « le forcer à parler » (4) : « On ne pouvait plus lui décrocher un mot » (Alphonse Daudet, 1879), « Je fus honteusement refusée à l’oral, n’ayant jamais pu décrocher un mot de ma bouche pour répondre aux questions » (Magbert, 1891). C'est à la faveur d'une ellipse de la forme réfléchie – « Rose ne pouvait décrocher un mot [sous-entendu : à elle-même, de sa propre bouche] ; sa langue semblait scellée à son palais » (Augustin Devoille, 1846) – que ne pas décrocher un mot s'est spécialisé au sens de « ne pas parler, rester silencieux (par timidité, gêne, irritation, réticence...) ». De là, décrocher a pu être analysé comme un synonyme de dire (par analogie avec ne pas dire un mot), au risque d'une certaine confusion avec décrocher « arracher, tirer », quand le verbe est accompagné d'un objet indirect de personne (seul le contexte permet de lever l'ambiguïté que présente de nos jours une phrase comme Il n'arrive pas à lui décrocher un mot). Enfin, et pour ne rien passer sous silence, décrocher est également attesté dans ne pas décrocher un mot avec le sens spécial de « comprendre », peut-être sous l'influence de saisir (par l'esprit). Comparez :
(décrocher « arracher, tirer »)
(à la forme positive dans un énoncé négatif) « On ne pouvait plus lui décrocher un mot » (Alphonse Daudet, 1879), « Bavard ? À peine si j'ai pu lui décrocher un mot » (Georges Grison, 1907), « On n'a pas réussi à lui décrocher un mot » (Dominique Fabre, 2012), « Je n'ai même pas pu lui décrocher un seul mot tout le temps que je l'ai eu comme élève » (Maryse Leynaud, 2016), « [Il] n'arrivait pas à décrocher un mot à son chef » (Michel Imbert, 2018), « Quand il vient, pas moyen de lui décrocher deux mots » (Nicolas Kempf, 2021) ; (à la forme négative) « De toute façon, vous lui décrocherez pas deux mots » (Franck Bouysse, 2022) ;
(décrocher « dire »)
(à la forme positive dans un énoncé négatif) « J'étais tétanisé et je n'ai pas pu lui décrocher un mot » (forum Internet, 2008), « La gorge sèche, je n'arrive pas à lui décrocher un mot » (Rodrigue Gnaly, 2011), « [Il tournait autour de la patineuse] sans jamais parvenir à lui décrocher un mot » (Solène Mérono, 2024), « Honorine n'a plus voulu me décrocher un mot » (Christophe Herpin, 2024), « Timide, elle n'osera pas lui décrocher un seul mot » (Alex Dupré, 2025) ; (à la forme négative) « [Elle] ne me décroche aucune parole » (Lorène Russell, 1993), « J'ai dit Je ne te parle plus. Et je ne lui ai plus décroché un mot de la soirée » (Guillaume Dustan, 1999), « [Ils] ne s'étaient pas décroché une seule parole » (Clarisse Buono, 2001), « Pendant les deux heures suivantes, je n'ai pas décroché un mot à Beretta » (Nadia Bouzid, 2008), « [Il] restait au bout du fil sans me décrocher un seul mot » (Valérie Gay-Aksoy traduisant Orhan Pamuk, 2009), « J'ai opté pour le mutisme. Le plus total. Une paire de jours sans décrocher une syllabe à qui que ce soit » (Pierre Berville, 2018) (5) ;
(décrocher « comprendre »)
(à la forme négative) « Il ne décrochait pas un mot de français » (Alexis Bouvier, 1878), « Je n'en [= de cette chanson russe] ai pas décroché un mot » (Gabriel Davin de Champclos, 1908), « J'ai acquiescé sans décrocher un seul mot à [sic] tout ce que disait ma grand-mère » (Anthony Nevo, 2023).
La confusion est telle que l'on voit fleurir des faire décrocher un mot à quelqu'un pour « le faire parler » : « Du diable si tu nous feras décrocher un mot de nos affaires » (Louis Boussenard, 1883), « Impossible de lui faire décrocher un mot ! » (F. Nobeit, 1933), « La tasse de thé qu'il a prise ne lui a pas fait décrocher un mot » (Francis Gary, avant 1994), « Il serait inutile de leur faire décrocher un mot » (Olivier Bérenval, 2015), « Il n'y a plus moyen de leur faire décrocher un mot » (Nathalie Somers, 2017). D'aucuns en sont restés bouche bée.
Allez vous étonner, après tout cela, que l'usager des mots n'en ait pas d'assez durs pour dénoncer cette fichue langue qui n'aime rien tant que semer des pièges dans le discours. En attendant d'autres avis faisant autorité, le plus sage est encore... de ne plus dire un mot.
(1) S'il est vrai que décocher s'applique plus volontiers à un trait moqueur ou blessant, l'exemple de Gaultier montre assez que ce n'est pas toujours le cas :
« Decocher se dit figurément des traits que lâche la colere, la vengeance [...]. Il se dit aussi des choses que l'on donne avec excés et d'une maniere fatigante. Cet homme est civil jusqu'à l'excés ; à chaque porte il vous decoche un compliment » (Henri Basnage de Beauval, continuateur du Dictionnaire de Furetière, 1701), « On dit quelquefois, mais plus familièrement, décocher un compliment » (Dictionnaire de l'Académie, 1835), « Décocher un compliment, lancer un compliment à l'improviste, d'une façon inattendue ou hors de propos » (Grand Larousse du XIXe siècle, 1870).
« [Il] décoche un mot galant à mademoiselle de Bois-Gonthier » (Maximilien Perrin, 1842), « [Il] décoche des mots fins et des rires charmants » (Henry Fèvre, 1883), « Plus d'un mot plaisant lui fut décoché par de petites lèvres fardées » (Gaston Leroux, 1910), « [Il] décoche des mots d'esprit ou des compliments galants » (Luigi Tonelli, 1921), « [Pour] lui décocher des compliments dont la poésie recouvrait à peine la vivacité » (Henry Bordeaux, 1930), « Jeanne décoche le mot plaisant et relève le moral de sa troupe » (Pierre Croidys, 1948), « Il lui décochait ces mots suaves » (André Ribaud, 1961), « Il ne manquait pas de lui décocher des compliments habilement tournés qui la ravissaient » (Michel del Castillo, 1975), « Elle me décocha ces mots d'encouragement » (Corinne Jouanno, 1998).
(2) « Décocher, lâcher un trait » (Dictionnaire de l'Académie, 1718-1878), « Lâcher une épigramme, un mot d'esprit, les dire avec quelque intention » (Ibid., 2000).
(3) Signalons cet avertissement lancé dès 1945 : « [Tu éviteras de dire] "décrocher un sourire", comme s'il s'agissait d'une casserole, alors qu'il faut dire "décocher un sourire" comme on décoche une flèche » (Marcel Gaudillière, Éléments d'une culture intellectuelle paysanne).
(4) « Arracher de leur bouche quelque parole » (Montaigne, 1580), « Ne te fais point [...] arracher les mots de la bouche » (Molière, 1671), « Il faut luy arracher les paroles de la bouche les unes aprés les autres. Je n’ay pu arracher une parole de luy » (Dictionnaire de l'Académie, 1694), « Je ne saurois lui arracher un seul mot » (Abel Boyer, Dictionnaire royal, 1699), « Arracher quelque chose de la bouche de quelqu'un, le forcer à parler » (Bescherelle, 1845).
(5) Exemples avec décocher au lieu de décrocher (un mot à quelqu'un) : (à la forme positive dans un énoncé négatif) « [Intimidé, il] n'a pas pu lui décocher un mot malgré leur poignée de mains » (Étienne Tailleux, 2019), « Je ne suis pas sûre de parvenir à lui décocher un mot » (Laure Rollier, 2024) ; (à la forme négative) « Une famille [...] ne décoche pas un mot à un officier allemand » (Alain Fournier, 1977), « Elle s'enfonçait dans le sommeil sans lui décocher un mot » (Alain Leblanc, 2008), « Michael m'a pas décoché un mot » (Claire Desserey, 2019), « Il ne lui avait pas décoché une parole » (Léonora Miano, 2019), « Elle attendit [...] sans me décrocher un mot » (Julien Cridelause, 2024).

Ce qu'il conviendrait de dire
Ils avaient fait le choix de ne pas décrocher un mot (selon le site Internet de l'Académie) ou, mieux, de ne pas dire un mot.