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« Contrairement aux idées reçues, la Fête du Travail ne puise pas ses racines en France, mais aux États-Unis. »
(paru sur charentelibre.fr, le 17 avril 2026.)
Ce que j'en pense
Il n'a pas échappé aux vieilles branches du quai Conti que l'expression puiser ses racines relève de l'attelage contre nature : « On veillera à ne pas confondre la construction du verbe puiser et celle de plonger, et l'on ne dira pas que telle chose puise ses racines dans... puisque ce sont les racines qui puisent », lit-on sur le site Internet de l'Académie (2017). Autrement dit, c'est parce que le bon sens paysan veut qu'une plante plonge ses racines dans le sol pour s'y fixer et y puiser les nutriments dont elle a besoin que l'on écrira, au figuré, plonger (ou jeter, pousser) ses (ou des) racines pour « s'établir, s'implanter solidement, durablement ». Comparez :
« Une ville industrielle où l'esprit de sédition contre les doctrines religieuses et monarchiques a poussé des racines profondes » (Balzac, 1839), « La féodalité a plongé ses racines sur un sol tout romain » (Bernard Bernhard, 1842), « J'ai jeté mes racines chez le peuple que Dieu a honoré [...]. Marie n'a plongé ses racines dans aucun sol plus avant que dans le sol français » (Louis-Édouard Pie, 1855), « Nos actes ne plongeaient aucune racine dans cette foi » (François Mauriac, 1932), « [La bioéthique] plonge ses racines dans une des plus anciennes et des plus primitives habitudes de l'humanité » (Jean Dutourd, 1997), « Les locutions ont poussé des racines dans notre inconscient » (Claude Duneton, 2001), « L'histoire de la France plonge ses racines dans l'héritage gréco-romain » (Jean-Marie Rouart, 2014) et
« [Il est des révolutions] dont les racines puisent au plus profond du passé d'un peuple » (Georges Coulon, 1873), « Ses racines [celles du "langage texto"] puisent dans divers modes d'écriture » (Jacques Anis, 2001).
Mais rien n'y fait, et la variante puiser ses racines, attestée il est vrai de longue date, n'en finit pas de gagner du terrain (jusque dans les propres rangs de l'Académie !) contre la logique végétale :
« Une langue algébrique puisant ses racines dans la nature » (Jacques-Antoine de Révéroni Saint-Cyr, 1803), « Le système lexiologique sémitique [...] a puisé ses racines dans des mots vides » (Raoul de La Grasserie, 1890), « [L'idée] d'un millénaire surgi sans puiser ses racines dans le passé » (Edmond de Fels, 1931), « La spiritualité uranique et masculine ne puise pas ses racines au sol ; c'est d'en haut qu'elle capte ses messages » (Henri d'Amfreville, 1957), « L'insurrection de 1956 puise ses racines dans les déséquilibres économiques et sociaux » (Grande Encyclopédie Larousse, 1972), « La permanence de ces deux camps [...] prétend puiser ses racines dans l'histoire, et sa légitimité dans l'idéologie » (François de Closets, 1992), « Cette société rurale, cette civilisation, dans lesquelles nous puisons nos racines » (Édouard Balladur, 1994), « [Une langue véhiculaire qui] continue aussi à puiser ses racines dans les langues anciennes » (Denise Flouzat-Osmont d'Amilly et Martine Pelé, 2000), « Une bonne part de l'écologie contemporaine y puise encore ses racines » (Luc Ferry, 2002), « L'illusion va puiser ses racines bien plus profondément » (Marc Richir, 2004), « L'inconscient de Ségolène Royal puise ses racines dans un tuf droitier » (Marc Lambron, 2006), « Le mutisme de François puisait ses racines dans la colère » (Raymond Clarinard traduisant l'anglais de Tatiana de Rosnay, 2013), « Depuis près de trois millénaires, reconnaissance et responsabilité y [= dans la Méditerranée] puisent les mêmes racines idéales » (Maurizio Serra, 2022).
De ce bouquet d'exemples à ne pas imiter, détachons celui de De Closets pour mieux l'effeuiller : oui, on peut puiser (= aller chercher, prendre) sa légitimité dans l'idéologie, sa force dans la foi, voire son inspiration chez Racine, mais non, on ne puise pas des racines. Et pourtant, m'objectera-t-on avec quelque apparence de raison, ne dit-on pas d'une idée qui se fixe, qui s'implante profondément dans l'esprit qu'elle prend racine : « Les soupçons avaient trop fortement pris racine dans l'esprit de quelques entêtés » (Balzac, 1831), « Ces passions politiques ont pris racine dans la bourgeoisie » (Marcel Aymé, 1949) ? Partant, pourquoi le verbe puiser, qui a à voir avec prendre (de l'eau, à l'origine), ne pourrait-il recevoir le substantif racine – fût-il employé au pluriel et avec un possessif – comme objet direct ? Et c'est là que les choses se compliquent un brin (muguet oblige).
Dans la dernière édition de son Dictionnaire, l'Académie prend soin de distinguer les emplois où racine désigne ce qui permet de se fixer et de se développer, comme dans plonger ses racines ou prendre racine, et ceux où racine s'entend au sens figuré de « origine, principe », comme dans avoir sa racine dans ou retrouver ses racines. Comparez plus spécialement : « Ce préjugé a pris racine dans les esprits » et « Ce préjugé a sa racine dans l'ignorance » (article « racine », 2011). Ce que les Immortels ne disent pas, c'est qu'un tour « hybride » – composé de prendre et de racine précédé d'un possessif – est attesté de (plus ?) longue date, avec un sens qui hésite entre « avoir son origine » et « s'établir, s'implanter ». Jugez-en plutôt :
(Avec racine au singulier) « L'art de medecine Qui sus au ciel prist sa racine » (Honoré Bouvet, 1398), « Pestillence Prent sa racine, ou sa naissance, De Divin vouloir seulement » (Olivier de la Haye, 1426), « [Il] ne faict doubte que la dissimulation, que font aucuns des confédérez, n'ait en grand partie prins sa racine dudit retardement » (Jean du Bellay, vers 1530), « C'est pour le moins que nous ayons sa doctrine [celle de Dieu] imprimée en nous, et qu'elle ait prins sa racine là dedans » (Calvin, 1563), « [Le] pays auquel [...] ceste heresie print sa racine » (François de Belleforest, 1573), « Lorsqu'un droit à acquerir prend sa racine dans le tems present » (Jean-Marie Ricard, avant 1678), « Il faut me refaire un nouvel arbre généalogique, qui prenne sa racine dans celui des Carlovingiens » (Alexandre Dumas, 1829), « [La langue internationale] doit prendre sa racine dans une langue naturelle » (Raoul de La Grasserie, 1892), « [Les généraux] voyaient l'histoire de l'homme sous l'image d'une longue chaîne de causes et de conséquences qui prenait sa racine dans la première ligne du livre d'histoire » (Saint-Exupéry, 1948), « [Cette opposition] prend sa racine dans un changement d'attitude de l'esprit » (Gérald Antoine, 1958), « C'est dans l'Histoire que le théâtre doit prendre sa racine » (Jeanlouis Cornuz, 1967), « La cruauté nazie prend sa racine dans la peur du faible » (Pierre Assouline, 2016).
(Avec racine au pluriel) « En toi avoit l'ire prins ses racines » (Marguerite de Navarre, vers 1547), « Un soupçon qui profondement y [= dans l'esprit] prend ses racines » (Belleforest, 1572), « Ce discours prend ses racines de plus haut » (Étienne Pasquier, 1611), « La bonne odeur d'une saincte et religieuse vie [...] a tellement prins ses racines dans le cœur d'une pieuse dame [que...] » (François d'Escoubleau de Sourdis, 1627), « Notre langue usuelle presque entière prend ses racines dans le latin » (Pierre-Benjamin Lafaye, 1858), « [La physiologie] prend ses racines dans les sciences physiques de la nature » (Claude Bernard, 1869), « Depuis qu'il [= le mot "poilu"] a pris ses racines dans la terre de nos champs de bataille » (Maurice Barrès, 1918), « Une confiance, qui prenait ses racines dans la justice de notre cause » (Maurice Donnay, 1919), « La théorie doit prendre ses racines dans le réel » (Claude Allègre, 2013), « Une approche [...] qui prenait ses racines dans l'œuvre de Johann Gottfried Herder » (Annie Cohen-Solal, 2021).
Se peut-il que prendre ses racines ait ouvert la voie à puiser ses racines ? Je ne saurais l'affirmer, mais j'observe que la même incertitude de sens a cours dans l'esprit de plus d'un contrevenant d'aujourd'hui. Dans le doute, mieux vaut encore s'en tenir à prendre racine quand prime l'idée de s'établir, de s'implanter, et recourir à avoir son origine quand on veut insister sur la source. Mais, allez savoir pourquoi, mon petit doigt me dit que l'on ne va pas tarder à entendre les esprits rebelles entonner le refrain du « En mai, puise ce qu'il te plaît ! ».

Ce qu'il conviendrait de dire
Contrairement à une idée reçue, la fête du Travail n'a pas son origine en France, mais aux États-Unis.