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Choqué or not shocked ?

Qui a dit que l'Académie française ne s'intéressait pas à la langue des djeuns ? Elle vient de publier sur son site Internet un avertissement contre l'emploi étendu qui y est fait du verbe choquer :

« Ce verbe [est chargé] de connotations négatives fortes, profondément ancrées dans la langue ; aussi est-il préférable de ne pas ajouter à choquer une autre signification, de sens opposé, semblant venir de l'anglais des États-Unis, et entrée dans la langue française par le monde du sport, celle de "provoquer l'admiration, impressionner favorablement". On évitera donc, pour ne pas risquer d'être mal compris, de dire ou d'écrire, par exemple, que le basketteur français Wembanyama choque les spectateurs du championnat des États-Unis de basket, quand on veut indiquer qu'il les stupéfie par son talent » (rubrique Dire, ne pas dire, 2026).

Ce revirement de sens n'a pas davantage échappé à l'excellent Bruno Dewaele, qui s'en est ému à plusieurs reprises :

« "Les buts de Ronaldinho qui ont choqué le monde". Est-il besoin de chercher une autre explication à ce titre équivoque que [l'anglais] to shock qui, avant de signifier "scandaliser", veut dire "stupéfier" ? [Dans le cas d'un choc salutaire, l'usage français] opte plutôt pour couper le souffle, époustoufler, impressionner, stupéfier. Il y a suffisamment en stock pour que l'on ne coure pas le risque d'une ambiguïté, a fortiori d'un contresens ! » (Par mots et par vaux, 2023).
« Le verbe choquer [est toujours pris en mauvaise part au figuré]. Nos dictionnaires n'ont jamais transigé sur ce point. Celui de l'Académie au premier chef, lequel persiste et signe dans sa neuvième et dernière édition : "produire une impression désagréable sur l'organe d'un sens", "offenser, scandaliser" [...]. Pourquoi, dès lors, [se dit-on] de plus en plus régulièrement choqué de la beauté d'une montre ou du talent d'un footballeur ? » (Lire Magazine, 2025).

Hanse enfonce le clou, s'il en était encore besoin : « Choquer a toujours un sens défavorable » (Nouveau Dictionnaire des difficultés du français moderne, 1983). Et pourtant... Oserai-je faire observer, au risque de choquer l'opinion dominante, que tous les auteurs ne l'entendent pas de cette oreille ? Jugez-en plutôt :

« Cette couleur choque désagréablement la vue » (Alexandre de Laborde, 1808 ; pourquoi employer l'adverbe désagréablement si choquer s'entend toujours en mauvaise part ?), « Ces mots [...] parurent choquer désagréablement l'ex-régent du collège » (Eugène Sue, 1840), « Sa phrase [ne manque pas] d'un certain fumet sauvage qui choque agréablement l'esprit » (Pétrus Borel, 1845), « [Tel recueil de poésie] est rempli des beautés les plus neuves [...], les plus agréablement choquantes ! » (Ferdinand Gas, 1865), « Elle a le tympan agréablement choqué » (journal La Grivoiserie parisienne, 1882), « [Tel terme] choque favorablement les oreilles des uns, défavorablement celles des autres » (Paul Berryer, 1898), « Son nom choque agréablement l'oreille et je comprends que tu ne sois pas resté insensible… » (Paul Charrier, 1905), « Certaines opinions nous choquent, en bien ou en mal » (Fernand Baldensperger, 1929), « Il est, par ailleurs, ému, plaisamment choqué par la splendeur de Médie » (Jacques Audiberti, 1942), « Le goût de choquer agréablement par des anachronismes » (Marc Beigbeder, 1946), « J'étais choqué de voir tant de beauté, tant de richesse éphémère » (Paul Willems, 1949), « L'homme a besoin de rythmes plus précis pour choquer agréablement son organisme à travers son oreille » (Jean de L’Espée, 1950), « Quelques bourgeois agréablement choqués à la vue de clodions chevelus » (Maurice Ciantar, 1953), « Ce sont de petits riens qui choquent agréablement le cœur » (Toussaint Thiollier, 1956), « Il lui explique les mécanismes de son métier, les circuits de l'argent : elle en est agréablement choquée » (François Mallet-Joris, 1982), « En choquant agréablement ses interlocuteurs petits-bourgeois » (André-Jean Lafaurie, 1987), « Il choqua des hommes importants mais qui, peut-être, [...] ne demandaient qu'une chose : être agréablement choqués » (Alain Bosquet, 1988), « Que le vouvoiement permet de formules cocasses et agréablement choquantes ! » (Alain Bouissière, 1999), « Ce qui compte, c'est surtout la possibilité de faire impression, de choquer favorablement le spectateur » (L'Intellectuel, l'État et la nation, 2006). (1)

Ces exemples montrent assez que c'est à partir de l'acception figurée « produire une impression – intellectuelle ou sensorielle – désagréable sur (quelqu'un) » que choquer (proprement « frapper, heurter ») a développé depuis le XIXe siècle des emplois au sens neutre de « impressionner, produire une vive impression sur (quelqu'un) ». Sans doute se trouvera-t-il, parmi ceux dont les oreilles sont déjà choquées d'une pareille licence, quelques fins observateurs qui, pour se rassurer, feront valoir que l'on n'en est pas encore à l'acception, franchement positive, dénoncée par l'Académie et consorts. Qu'ils prennent garde de se laisser abuser par les apparences ! Il me semble en effet que, dans « Wembanyama choque les spectateurs », « Les buts de Ronaldinho qui ont choqué le monde » et autres commentaires sportifs du même tonneau (2), choquer n'est pas à prendre au sens positif de « impressionner favorablement », comme on pourrait le penser de prime abord, mais bien au sens neutre qui vient d'être précisé. Je n'en veux pour preuve, fût-elle indirecte, que la formule qui est sur toutes les lèvres de nos ados (et parfois aussi de leurs jeunes aînés) : Je suis (trop) choqué ! Penchons-nous un instant sur sa signification :

« L'expression être choqué est souvent utilisée par des jeunes dans la langue courante pour parler de quelque chose qui étonne ou qui produit un effet » (Katharina Höchle Meier, Construction discursive..., 2014), « Dire je suis choqué signifie "je ressens quelque chose", sans que l'on sache s'il s'agit de joie, de peur ou d'étonnement » (Françoise Nore, Toutes ces fautes à ne plus faire, 2023), « Ce mot [choqué] peut désigner n'importe quelle émotion positive ou négative » (Id., dans Le Figaro Étudiant, 2024), « Je suis choqué [est] mis à toutes les sauces pour dire tout simplement "cela me surprend" » (François Mouclier, sur LinkedIn, 2024), « J'ai failli écraser une vieille au permis, le moniteur était chokbar [intensif argotique de choqué], comprenez : il n'en revenait pas, il était bouche bée ! » (Aurore Fouassier, Dico des parents, 2024), « Choqué. Surpris. "20 degrés en plein mois de décembre, je suis choqué" » (Philippe Vandel, Le Dico français-français, 2025). (3)

Une chose est sûre : ladite expression ne porte en elle aucune information sur la nature positive ou négative de l'impression ressentie. Elle rend compte du profond trouble du locuteur, de l'état de... choc dans lequel il se trouve, avec choc pris au sens figuré de « émotion violente causée par un fait inopiné » (selon la propre définition du Dictionnaire de l'Académie). D'aucuns soupçonnent là encore une influence de l'anglais, par le truchement du vocabulaire médical cette fois :

« Il est entendu une fois pour toutes que choc dans [être en état de choc] est pris au sens anglais de shock, et désigne la dépression nerveuse qui suit un coup rude » (André Thérive, 1937), « Choquer, faire subir un ébranlement grave, un choc traumatique. "J'étais humide, j'étais saignant, j'étais choké". La graphie célinienne avec -k- suggère l'influence de l'anglais (state of) shock » (Alphonse Juilland, 1988), « On entend souvent chez les jeunes "je suis choqué", alors que ce terme appartient normalement au domaine médical » (Françoise Nore, 2025).

On observe là le même phénomène de « déspécialisation » que précédemment, à savoir le glissement, en français comme en anglais, d'un sens négativement connoté (puisqu'il y est question de l'état physiologique dépressif dans lequel se trouve l'organisme après un traumatisme, une agression) vers un sens neutre (où l'accent est mis sur l'état de stupéfaction consécutif à la survenue d'un évènement quelconque).

Entendons-nous bien : il ne s'agit en rien, ici, de se réjouir de l'ambiguïté que présentent ces emplois de choquer, mais plutôt de se demander en quoi les formules de substitution proposées (ébahir, étonner, impressionner, interloquer, scier, souffler, stupéfier, surprendre, ne pas en croire ses oreilles ou ses yeux, ne pas en revenir, ne pas s'y attendre...) permettraient de la lever. Car enfin, je vous pose la question, existe-t-il une façon simple d'exprimer la surprise qui soit univoquement connotée (toujours positive ou toujours négative) ? Le verbe époustoufler, « surprendre au point de couper le souffle » selon l'Académie, tend à se spécialiser dans l'expression de la « surprise admirative » si l'on en croit le Robert en ligne. La locution être bouche bée fait également débat : de valeur neutre pour le TLFi (« demeurer bouche ouverte, dans une attitude passive d'étonnement, de surprise »), elle prend une connotation d'admiration dans le Dictionnaire de l'Académie. Je ne vois guère que émerveiller (ou, plus familièrement, épater), consterner et tomber de haut pour exprimer sans ambiguïté respectivement la surprise admirative, la surprise affligée et la surprise déçue – et encore épater est-il pris en mauvaise part par le Dictionnaire historique dans la locution épater le bourgeois « choquer, scandaliser et faire impression » ! Aussi ne s'étonnera-t-on pas de trouver des compléments adverbiaux dans le sillage de ces verbes quand le contexte ne leur donne pas un sens parfaitement clair : (étonner, surprendre...) agréablement/désagréablement, favorablement/défavorablement, de façon positive/négative, en bien/en mal, etc.

Vous l'aurez compris : cela fait plus de deux cents ans que l'évolution de choquer comme verbe de sens neutre est en marche, avec ou sans le coup de pouce de l'anglais. Autant dire qu'il y a prescription. Mais ce n'est pas une raison pour faire l'impasse sur l'adverbe qui sert à préciser la nature de l'émotion ressentie, quand le contexte est trop vague. Las ! le goût de la presse à sensation pour les titres choc et les raccourcis équivoques ne laisse guère de place au doute : choquer, en l'absence d'appoint sémantique, n'a pas fini de semer le trouble dans les esprits. So shocking !


(1) On peut, du reste, faire le même constat avec le déverbal choc : 

« [Voilà] ce qui a donné un choc agréable à mes esprits » (abbé Regley traduisant l'italien "un urto soave" de l'abbé Spallanzani, 1769), « [De ce projet] doit résulter un choc favorable » (Alexandre Bernos, 1817), « Ce choc favorable, grâce auquel je sortais tout à coup de mon abattement » (Paul Féval, 1857), « Des chocs salutaires qui la [= notre âme] font vibrer » (Octave Pirmez, 1873), « Il ressentait comme un choc délicieux qui lui remuait le cœur » (Hector France, 1879), « L'effet si bon, si agréable que me produit le choc de ta pensée fraternelle » (Albert Wahu, 1884), « Un choc agréable ou désagréable décline d'abord rapidement » (P.-L. Le Monnier, 1885), « [Elle] s'épanouit sous le choc délicieux de cette flatterie énorme » (Xavier de Montépin, 1886), « Rompre par un choc agréable la monotone logique de la pensée ou du sentiment » (Auguste Glardon, 1892), « Point de choc agréable, d'où jaillissent une étincelle et une joie artistique » (Victor Delaporte, 1896), « Le choc favorable peut être produit par une impression agréable qui surprend » (Frédéric Paulhan, 1896), « C'est devant les toiles de Rubens qu'au choc d'une émotion soudaine avait jailli en lui la résolution d'être peintre » (Gabriel Séailles, 1899), « Ce choc agréable de l'admiration complaisante » (Henri Delacroix, 1918), « L'époque où "le monde" receva[it] avec sensibilité le choc agréable d'une pièce nouvelle » (Colette, 1936), « Je sentis tout d'un coup un choc agréable, cette émotion curieuse que l'on éprouve lorsqu'on recon­naît [...] des personnes ou des lieux que l'on a aimés » (André Maurois, 1943).

(2) « Au Castellet, Lewis Hamilton a été choqué par le public français », « Le staff du LOSC a été choqué par le professionnalisme et l'énergie déployée par Olivier Giroud depuis son arrivée », etc.

(3) Signalons ici que l'idée de surprise n'est pas davantage étrangère aux emplois traditionnels du verbe choquer : « Une chose nous surprend ou nous étonne [...] lorsqu'elle frappe inopinément notre âme ou notre esprit » (Pierre-Benjamin Lafaye, Dictionnaire des synonymes, 1858), « Choquer, étonner, surprendre désagréablement » (Grand Robert, TLFi).
 

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Remarque : Selon le Dictionnaire historique, « se choquer et choqué correspondent, en français du Québec, à "se fâcher, se disputer" et à "fâché (avec quelqu'un)" ».

 

 

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C
Que dire alors de la progression étonnante d'une expression comme "être déçu en bien" ? <br /> Pour ce qui est de 'choc', il s'agit d'un mot germanique adopté pour les affrontements armés pendant des sanglantes guerres des XVIe et XVIIe siècles. Au sens propre (entre objets) comme au sens figuré (personnes) il n'a jamais eu de connotation positive. Physiquement ou psychologiquement, tout choc subi est d'abord déplaisant avant d'être occasionnellement ennobli ou embelli par l'esprit. Comme vous le suggérez justement, c'est donc bien ce renversement positif qu'il faut indiquer en français correct. Sinon, pourquoi avoir inventé les pare-chocs ?
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