Supplier, nous disent les grammairiens, a deux constructions pour expliciter l'objet de la demande : supplier (quelqu'un) que + subjonctif ou, en cas d'identité du COD de supplier et du sujet de la complétive, supplier quelqu'un de faire quelque chose. Comparez : Je supplie que l'on m'écoute et Je le supplie de m'écouter. Il n'est pourtant que de consulter la documentation pour constater que certains auteurs n'hésitent pas à recourir à une troisième construction, supplier quelque chose, laquelle ne figure dans aucun dictionnaire du français moderne :
« Supplier une faveur au nom de la mort » (Serge de Chessin, 1921), « Ses bons gros yeux [d'un chien] suppliant une caresse » (Jean Guy, 1931), « Supplier la protection d'En-haut » (Georges Rocal, 1934), « Ils vont donc [...] tendre la gorge, supplier le coup de grâce ? » (Charles Plisnier, 1937), « Elle prie, supplie l'aide divine » (Berthe Abraham, 1938), « Supplier le pardon de César » (Maurice Zermatten, 1941), « Supplier quelque passe droit d'un fonctionnaire » (Le Courrier du Maroc, 1944), « Supplier un secours » (Pierre Moinot, 1953), « [Elle] supplia l'aide de Mme Du Pommier » (Jeannine Worms, 1956), « Supplier un regard » (Alfred Kern, 1960), « Mon visage [...] supplie un geste » (Marc Rombaut, 1964), « Il vient de supplier le secours de Marguerite » (André Landault, 1968), « Son regard suppliait la bienveillance de l'étranger » (Hubert Haddad, 1980), « Elle suppliait un rendez-vous pour l'autre semaine » (Jeanne Cordelier, 1981), « Le Canossa des chefs soviétiques allant à Belgrade supplier le pardon de Tito » (Arthur Conte, 1982), « Catherine le regardait d'un air de fatigue et d'abandon, suppliant de l'aide » (Viviane Deschamps, 1983), « Demander du pain comme on supplie l'aumône » (Christian Bernadac, 1994), « J'aurais supplié ton pardon » (Laurence Nobécourt, 1999), « [Les femmes] viennent supplier une aide pour leurs enfants » (Michel Benoit, 2003), « S'excuser, supplier le pardon » (Patrick Chamoiseau, 2007), « On s'exténue à supplier des moratoires » (Michel Tarrier, 2009), « Supplier un regard qui se dérobe » (Étienne Barilier, 2010), « [Elle] supplie son aide de ne pas l'abandonner » (Jean-Luc Allouche, 2012), « [Qu'il] supplie le pardon pour ses fautes » (Jean-Hugues Lime, 2015), « Deux appels désespérés supplient la charité » (Jean-Jacques Lucas, 2015), « J'ai supplié un miracle » (Sophie Chiasson, 2017), « Supplier une grâce » (Jean-François Chauvard, 2018), « [Ils ont été] battus dans la rue pour avoir supplié des moyens » (Victor Ojeda Mari, 2024).
Nous aurions là affaire à « un archaïsme, vraisemblablement involontaire » (selon Goosse), le verbe supplier « n'ayant plus pour complément qu'un nom de personne » (selon le Dictionnaire historique). Vous vous doutez bien que votre serviteur ne s'est pas fait prier pour y regarder de plus près.
À l'instar du latin supplicare (« prier, supplier » et, proprement, « plier sur ses genoux, se prosterner »), supplier s'employait dans l'ancienne langue avec le complément de personne au datif ou à l'accusatif. Au premier modèle ressortissent les constructions supplier à quelqu'un, supplier à quelqu'un que et supplier à quelqu'un (de) + infinitif – qui céderont le pas à supplier quelqu'un, supplier (quelqu'un) que et supplier quelqu'un de + infinitif –, mais aussi, avec un COD nominal ou pronominal, supplier quelque chose (à quelqu'un), attesté dès le XIIe siècle au sens de « demander humblement et instamment quelque chose (à quelqu'un) » :
« Iço atent, iço soplei » (Le Roman de Troie, vers 1165), « Jetez m'en, amis, ce vos soplei » (Chronique des ducs de Normandie, vers 1175), « Ce te soupploi je » (Le Testament, 1295), « Il n'ont rien fors chou k'a boines gens supplient » (Gilles Le Muisit, avant 1352), « Supplier pardon au saint esperit » (Statuts de l'Ordre du Saint-Esprit, 1352), « Je le vous suppli et requier » (Miracle du roy Thierry, vers 1374), « [Nous] vous en supplions le pardon » (Cartulaire de l'évêché d'Arras, 1381), « Ce que li moines li supplie » (La Vie de saint Évroult, XIVe siècle), « [Je] suppli humblement ton humaine debonnaireté » (Christine de Pizan, vers 1402), « En suppliant audit huissier pardon » (Nicolas de Baye, vers 1405), « Ce que vous ay humblement supplié » (Christine de Pizan, vers 1410), « Entendre [ce] qu'ilz vouldront dire ou supplier » (Antoine de La Sale, vers 1444), « Il supplia ung don [= une faveur] qui lui fut accordé » (Id., vers 1444), « Pour ce vous veux supplier une chose » (La Belle Maguelonne, 1453), « Je le te supplie humblemant » (Le Mystère de saint Bernard de Menthon, milieu du XVe siècle), « Je te requiers et te supplie ung don » (Jean Lemaire de Belges, 1510), « [Les Muses] Vont suppliant par très humble requeste Palme et couronne [...] pour leur filz » (Guillaume Cretin, avant 1525), « J'ai à vous supplier quelque chose pour lui » (Antoine Duprat, avant 1535), « Il commande De luy supplier [...] quelque beau don » (Ronsard, 1550), « [Il] a supplié justice » (Registres du Conseil de Genève, 1553).
En 1553, Ronsard remplaça « de luy supplier » par « de lui requerir » dans son Ode à Michel de L'Hospital, preuve (selon Louis Terreaux) que la construction supplier quelque chose à quelqu'un était déjà vieillie à cette époque. Est-on fondé pour autant à considérer, avec le Dictionnaire historique, que ledit tour a disparu de l'usage général ? Disons, plus prudemment, que les exemples de supplier accompagné à la fois d'un objet direct de chose et d'un objet indirect de personne se font rares à partir du XVIIe siècle : « Je le supplie aux Dieux » (Alexandre Hardy, 1607), « Je suis obligé de vous supplier votre assistance » (Leonhard Euler, 1747), « Je vous le supplie » (Pablo Antonio Novella, Nueava Gramatica de la lengua francesa y castellana, 1813), « [Ils] vinrent supplier la paix à Heinsius » (Joannes Alexander Hubertus Michiels van Kessenich, 1849), « Fais-le, je te le supplie » (Le Télégramme, 1914), « Répondez-moi, je vous le supplie » (Marie-France Moulun, 1959), « Suffit [...] qu'on te supplie des trucs et tu les exauces » (Frédéric Dard, 1972), « Je vous supplie le pardon ! » (Henri Kubnick, 1986), « [Ils] avaient l'air de supplier un renseignement à l'homme en uniforme » (Renaud Ehrengardt, 2014), « Je ne sais pas à qui supplier un peu de sympathie » (Tristan Garcia, 2019). Surtout, ce que les spécialistes oublient de préciser, c'est que le tour supplier quelque chose, lui, s'est maintenu sans discontinuer – fût-ce occasionnellement suivi, quand le nom COD désigne une disposition intérieure de la personne suppliée, d'un infinitif introduit par de, sur le modèle de supplier quelqu'un de + infinitif. Pour preuve les exemples suivants :
« [Ceux qui] supplient quelque chose » (Gabriel Dupréau, 1583), « Ainsi que tres humblement le supplie [votre serviteur] » (Olivier de Serres, 1600), « Supplier pardon » (Philibert Monet, Abbregé du parallele des langues françoise et latine, 1620), « Daignez supplier la misericorde du Seigneur » (David Blondel, 1649), « Je supplie la clemence de vostre Majesté Impériale de commander [que...] » (Léonard de Marandé, 1656), « Supplier sa bonté [celle de Dieu] de vouloir [...] » (Louis Coulon, 1660), « Supplier grace pour eux » (L'Histoire de la vie du pape Sixte cinquième, édition de 1704), « Je supplie la clémence incomparable de Votre Sainteté de recevoir [...] » (Mercure de France, 1730), « Vous que j'ai vu [...] supplier ma vieillesse » (Jean-François de La Harpe, 1799), « [Faut-il] Du grand Napoléon supplier la clémence » (J. Leroy, 1807), « [Tel oiseau] supplie les faveurs de sa femelle » (Michel Étienne Descourtilz, 1809), « Je supplie la générosité de François Ier de faire en sorte que [...] » (Pierre-Louis Ginguené, 1819), « Voyant qu'il suppliait une grâce » (Anna-Maria Yung, 1828), « Suppliant mon pardon » (Victor Escousse, 1831), « Je viens supplier votre clémence infinie [...] de vouloir bien [...] » (Alexandre Dumas, 1861), « [Je dois] supplier l'indulgence de mes lecteurs » (Mary Carpenter, 1876), « [Une foi] suppliant la charité de tous » (Paul Féval, 1879), « [Les anciens locataires viendront] supplier la clémence du nouveau propriétaire » (Théodore de Banville, 1884), « Je supplie ton amitié de l'exaucer [une prière] » (Charles Simond, 1889), « Son regard semble [...] supplier le coup de grâce » (Le Journal du Midi, 1891), « Elle se met à supplier la clémence divine » (Paul Benoît, 1892), « Supplier la pitié des vainqueurs » (René Émery, 1896), « Elle supplia le pardon de la reine » (Joseph de Baye, 1898), « Supplier la bienveillance » (J.-Wladimir Bienstock, 1901), « Quand j'aurai supplié l'indulgence » (Renée Gouraud d'Ablancourt, 1903), « Supplier ton amour » (Mme Bourdanchon traduisant Heine, 1903), « Supplier la paix, en courbant l'échine » (Henri Roux-Costadau, 1917), etc.
Avouez que l'on a connu archaïsme plus moribond... Mais ce n'est pas tout. Il se trouve une autre construction qui est employée depuis le XVe siècle pour exprimer l'objet de la demande : supplier quelqu'un de quelque chose. En voici quelques exemples :
« Et de ce il supplioit affectueusement le pape » (Jean Froissart, vers 1400), « Je vous en suppli très humblement » (Christine de Pizan, 1405), « De ce le vueil je supplier » (Jean Régnier, avant 1468), « Si vous supplie d'amour begnivolente » (André de La Vigne, 1496), « De rien les Dieux ne supplie » (Mellin de Saint-Gelais, avant 1558), « [Il] le supplia de quelque bienfaict pour marier ses filles » (Jean Papon, 1585), « [Elle] la supplia de trois choses » (Brantôme, avant 1614), « Je vous supplie d'une douce et favorable recompense » (François Béroalde de Verville, 1616), « Il me reste à vous supplier d'une faveur » (Nicolas-Claude Fabri de Pereisc, 1620), « Ce dont je vous supplie seulement, c'est [...] » (Vincent Voiture, avant 1648), « Je me jette à vos pieds pour vous supplier d'une chose » (Molière, 1673), « Je vous supplie d'un petit delay » (Gabriel de Foigny, 1676), « Comme quand on supplie de quelque chose que l'on désire et qui est nécessaire » (René de Froulay de Tessé, 1701), « C’est la dernière grâce dont je supplie Votre Excellence » (Charles Rehbinder, 1707), « Pour le supplier de telle chose » (Honoré Lacombe de Prezel, 1766), « Nous vous supplions d'une décision favorable » (Registres du Conseil de Mulhouse, 1788), « La seule chose dont je te supplie, c'est [...] » (Charlotte du Tertre, 1807), « Je vous supplie d'une chose » (Balzac, 1822 ; Édouard Corbière, 1834), « Je t'en supplie, c'est-à-dire je te supplie de cela » (Benjamin Legoarant, 1832), « Tout ce dont je vous supplie, c'est [...] » (Eugène Sue, 1848), « Je vous en supplie, ou plutôt je ne vous supplie de rien » (Adolphe Crémieux, 1861), « Il y a une chose dont je vous supplie, [c'est...] » (Alexandre Dumas, 1864), « Ce dont je te supplie, [c'est...] » (Charles Lebaigue, 1870 ; Jacques Soldanelle, 1892 ; Henri de Régnier, 1909 ; Paul Margueritte, 1909 ; André Lebey, 1922 ; Thyde Monnier, 1956 ; Aké Loba, 1990), « S'ils supplient de quelque chose leurs frères libres, c'est [...] » (journal La Révolte, 1887), « Je suppliai quelqu'un de quelque chose » (Françoise Sagan, 1954), « Supplier d'amour la personne inconnue » (Jean Mambrino, 1986), « La seule chose dont je pourrais te supplier, c'est [...] » (Les Seigneurs de l'ombre, 2014), « Je vous supplie d'une chose : avançons ! » (Nicolas Hulot, 2017), « Il l'avait suppliée d'une chose » (Claire Jouanneau, 2018), « C'est la seule chose dont je te supplie » (Céline Maurice, 2020), « Je te supplie d'une seule chose » (Matthieu Poupart, 2024). (1)
Là encore, on a vu archaïsme moins continûment attesté au cours des siècles...
Non, décidément, je ne comprends pas l'obstination des lexicographes modernes à ignorer les constructions supplier quelque chose (à quelqu'un) et supplier quelqu'un de quelque chose qui, certes, ont vieilli mais se sont maintenues bon siècle mal siècle jusqu'à nous, en raison de la proximité sémantique de supplier avec demander (quelque chose à quelqu'un), implorer (la clémence, la grâce, la pitié, le pardon... de quelqu'un) et prier (quelqu'un de quelque chose). L'affaire prend même des allures de traitement de défaveur, quand on s'avise par exemple que la construction prier quelqu'un de quelque chose, elle, figure dans toutes les éditions du Dictionnaire de l'Académie – fût-ce assortie, dans la dernière, de la mention « vieilli ». Et que penser encore de l'article du TLFi qui, plutôt que de traiter le cas de supplier quelqu'un de quelque chose, préfère passer sous silence la série des je t'en supplie, je vous en supplie..., pourtant d'usage courant (2) ? Prière de ne pas lever les yeux au ciel.
Cela dit, et pour ne pas prêter le flanc à la critique, il est toujours loisible de passer son chemin en substituant à supplier un verbe de sens voisin (demander, implorer, prier, réclamer, requérir, solliciter, etc.), éventuellement suivi du gérondif en suppliant – comparez : « Je supplie ton pardon » (Gabriel Mourey traduisant Edgar Allan Poe, 1889) et « Il vient [...] demander en suppliant le pardon de ses fautes » (Albert Montémont traduisant Walter Scott, 1838). Les bonnes âmes, quant à elles, ne manqueront pas d'aller brûler un cierge dans l'espoir (naïf ?) que nos dictionnaires se décident à revoir leur copie.
(1) Et aussi : « En suppliant iceulx mes chiers et especiaulx seigneurs et amis de toute amour et especialité que ami doit avoir à autre » (Testaments enregistrés au Parlement de Paris, 1415), « Et d'une grace vous supplie » (Le Mystère de saint Bernard de Menthon, milieu du XVe siècle), « Pardonne moy, je t'en supplie ! » (La Passion d'Auvergne, 1477), « Par plusieurs foys la suplia d'amours [= lui demanda des témoignages d'amour] » (Guillaume Tardif, vers 1490), « [Ils] fussent venuz luy supplier de paix » (Jean Lemaire de Belges, 1511 ; notez la construction doublement indirecte supplier à quelqu'un de quelque chose), « Mais d'une chose vous supplie » (Perceval en prose, 1530), « D'un cas je te veulx supplier » (Responce par un greffier de la maison d'Orléans, vers 1540), « Je te supplie de ton accoustumee benignite envers Sion » (Paraphraste sur tous les psalmes, 1542), « Pour le supplier de cela mesme » (Gabriel Chappuys, 1577), « Je vous supplie de cela comme si c'estoit pour mon faict propre » (Joseph Juste Scaliger, 1585), « Le [= le roi] supplier des choses concernans le bien publicq » (Registre d'Abbeville, 1594), « Vostre dicte Saincteté, laquelle nous supplions de deux choses » (Henri IV, 1607), « Je vous veux supplier d'une chose entre les autres » (César Oudin, 1614), « Je la veux supplier d'une chose assez grande » (Gautier de Costes de La Calprenède, 1638), « [Je] vous supplie d'une seule grâce » (François de Bassompierre, avant 1646), « Je ne vous supplierai plus de rien que de vous garder » (Lettre de M. de Saint-Aignan, 1650), « Je vous supplie d'une seule chose » (Jean Bourgeois, 1655), « Tout ce dont je vous supplie, [c'est de...] » (Angélique Arnauld, 1656), « Faites-moy la grâce dont je vous supplie » (Henri de Beauvau, 1659), « Afin qu'il prenne la résolution dont je le supplie » (Jules Mazarin, avant 1661), « Nous vous supplions d'une seule chose » (Michel de Marolles, 1668), « Se jetter aux piez de quelqu'un pour le suplier de quelque grace particuliere » (Dictionnaire de Richelet, 1680), « To petition one, [...] le supplier de quelque chose » (The Royal Dictionary d'Abel Boyer, 1699), « Je me permettrai [...] de vous supplier d'une seule chose » (Emmanuel Blanc de la Bottière, 1842).
(2) Rappelons en effet que, des deux constructions concurrentes supplier quelque chose à quelqu'un et supplier quelqu'un de quelque chose, c'est la seconde qui s'est imposée dans la combinaison avec deux pronoms (je vous en supplie, je l'en supplie vs je vous le supplie, je le lui supplie).
Elsa Landin introduit quelques raffinements : « On dit en français moderne je l'en supplie, ce dont je le supplie [mais on ne dit pas] je le supplie de telle ou telle chose » (Étude sur les constructions de certains verbes exprimant la prière, 1938). Comprenne qui la suppliera à genoux !
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