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Un petit air d('entr)e fête

« Madame [Untel] est arrivée sur ces entrefaits. »
(paru sur le site de L'Est républicain, le 20 octobre 2025.)

 

FlècheCe que j'en pense


L'Académie nous a pourtant mis en garde sur son site Internet : « [C'est] entrefaites, nom tiré d'une forme substantivée au féminin, qu'il faut écrire » (rubrique Dire, ne pas dire, 2024). Mais rien n'y fait, et l'expression sur ces entrefaites, dont le charme délicieusement suranné semble encore ravir quelques locuteurs d'aujourd'hui, se voit régulièrement écorcher à l'écrit. « [C'est] sans doute [en raison de l'usage qui s'est établi de prononcer le t final du nom fait dans certains cas (c'est un fait, au fait, en fait, etc.) que] la forme entrefaits se lit parfois, y compris chez de grands écrivains comme Jules Verne ou Jean-Paul Sartre », admet l'auteur de l'article. Voilà qui appelle plusieurs remarques.

D'abord, que l'oreille ne soit pas étrangère à la confusion qui règne dans cette affaire, cela se conçoit sans peine : « La forme masculine paraît due à l'identification de -faites avec le substantif masculin fait, prononcé fèt en français régional », observait déjà le linguiste Louis Gauchat dans son Glossaire des patois de la Suisse romande (1924). Pour autant, l'argument ne saurait constituer une explication satisfaisante. Car enfin, la prononciation du t de fait, si elle est tolérée dans certains emplois au singulier, est unanimement rejetée au pluriel.

Ensuite, l'information rabâchée selon laquelle Verne et Sartre (mais aussi les Goncourt, selon le TLFi) compteraient parmi les contrevenants paraît pour le moins douteuse. Loin de moi l'intention de jouer les trouble-faite, pardon fête, mais il n'est, par exemple, que de consulter la première publication en feuilleton de L'Île mystérieuse (1874) ou sa reprise en volume chez Hetzel (1875) pour constater que c'est « sur ces entrefaites [Cyrus Smith fut rejoint par un serviteur] » que l'on y trouve, et non pas « sur ces entrefaits [...] » comme l'affirme le TLFi (1). Pour autant, le masculin pluriel est bel et bien attesté de longue date, et jusque sous de bonnes plumes :

« Sur ces entrefaicts mourut [Untel] » (Annales indiques, 1590), « Sur ces entre-faicts mon somme se termina » (Le Pont-Breton des Procureurs, 1624), « [Il vint] sur ces entrefaictz à mourir » (Simon Le Boucq, Histoire de la ville de Valentienne, 1650), « Sur ces entrefaits Lanjuinais se met à braire » (Jacques-René Hébert, 1793), « Le succès du jeune candidat qui, sur ces entrefaits, obtint le premier prix » (Antoinette Drohojowska, 1887), « Comme son mari rentrait sur ces entrefaits » (Léon Lemonnier, 1946), « Sur ces entrefaits, Méresse partit pour le Bretagne » (Colonel Rémy, 1968), « Sur ces entrefaits, Aldo reçoit la réponse » (Yves Bridel, 1986), « Je me mariais sur ces entrefaits » (Laure Adler, 1986), « Le roi Naraï meurt sur ces entrefaits » (Morgan Sportès, 1995).

D'aucuns en viennent même à se demander, vous allez rire, si la graphie sur ces entrefaits ne serait pas « plus juste que le "sur ces entrefaites" du dictionnaire » (Claude Laplatte, Alsacianismes, 1950)...

Enfin, et surtout, de quelle « forme substantivée au féminin » le mot entrefaite est-il tiré ? C'est là que les choses se compliquent. Selon la dernière édition du Dictionnaire de l'Académie, l'intéressé – dont l'emploi au singulier pour désigner l'« espace de temps qui s'écoule entre deux actions, deux évènements » est présenté comme vieilli – serait « composé d'entre et de la forme féminine substantivée du participe passé de faire ». Mais c'est à un tout autre son de cloche que nous avons droit chez Alain Rey, lequel tient entrefaite pour le « participe passé substantivé de l'ancien verbe entrefaire "faire dans l'intervalle" » (Dictionnaire historique de la langue française). Cette dernière étymologie, déjà proposée par Littré, se heurte pourtant à plusieurs objections. D'une part, on ne trouve nulle trace de l'emploi du verbe entrefaire dans un sens autre que celui de « faire l'un à l'autre, faire ensemble » (2) : « [Dans] l'ancien français (s')entrefaire, entre introduit le sens de réciprocité qu'il n'a pas dans entrefaites », fait observer le TLFi. D'autre part, l'analyse des exemples anciens apporte un éclairage différent sur la formation de notre substantif : « entre cest fait » (Denis Piramus, vers 1190), « entre ces faiz » (Poème anglo-normand sur l'Ancien Testament, vers 1200 ; La Résurrection du Sauveur, début du XIIIe siècle). Pour Eman Martin, l'affaire est entendue : « Le terme en question n'est point un participe, c'est [bien] un composé de la préposition entre et du substantif fait » (Le Courrier de Vaugelas, 1875).

Ce désaccord entre spécialistes (Littré, Dauzat, Robert, d'un côté ; Martin, Hatzfeld, TLFi, Larousse en ligne, Académie, de l'autre) (3) peut s'expliquer. L'intuition m'en est venue à la lecture d'un poème de Martial d'Auvergne (fin du XVe siècle), rapporté par Karl Bartsch dans sa Chrestomathie de l'ancien français (1875). Voici l'extrait en question : « Besiers se bailloient, Cueurs s'amollïoient Et puis se acolloient En ses entrefaictes. » Contre toute attente, Bartsch y donne à entrefaicte le sens de « action mutuelle », là où je m'en serais spontanément tenu à celui de « circonstance ». Aussi bien se pourrait-il qu'il ait existé à l'origine deux mots entrefaite ? L'un (depuis tombé en désuétude) dérivé du verbe entrefaire, avec le sens réciproque de « action mutuelle », d'où « entreprise, action (entre plusieurs personnes) » (selon le Dictionnaire du moyen français), « intrigue, manœuvre » (selon Pierre Borel, Dictionnaire des termes du vieux françois, avant 1671) (4), que l'on trouve dans les exemples suivants : « Entrefaites faites en lai prevostei » (Li Grief de la contei de Bair, 1338), « Et firent moult d'emprinses, de courses, d'entrefaictes et de maulx » (Olivier de La Marche, vers 1470), « Vous vous verrez hors la subjection Des infernaulx et de leurs entrefaictes » (Clément Marot, 1539), « [Je] n'ay oncques esté adverty ny du contenu, ny de la présentation de lad. requeste, comme aussy de tous aultres entrefaictz » (Floris de Pallandt, 1567 ; notez le masculin). Et l'autre (qui s'est maintenu jusqu'à nous) composé de entre et de fait, avec le sens de « intervalle de temps (où survient quelque chose) ; circonstance » (selon le Dictionnaire du moyen français), et qui entre dans la locution dont on se sert, surtout à l'écrit, pour assurer certaines transitions narratives, en situant un évènement nouveau dans une durée précédemment évoquée. Je laisse à chacun le soin de se faire sa propre opinion.

Mais revenons à nos exemples anciens : « entre cest fait » et « entre ces faiz ». Il ne vous aura pas échappé que la concurrence entre le singulier (fait) et le pluriel (faiz) y est déjà à l'œuvre, probablement selon que l'on a à l'esprit l'intervalle de temps considéré ou les faits, actions, évènements qui en marquent les limites. Pour ce qui est du genre, l'étymologie plaidait en faveur du masculin. Mais dès le XIIIe siècle, observe Eman Martin, « [la] locution, grâce probablement à son assimilation avec circonstances, a reçu la forme féminine, qu'elle a gardée depuis ». C'est plus encore, selon moi, par analogie avec la locution adverbiale entre ces choses (5) – pendant du latin interea (« pendant ce temps, dans l'intervalle »), formé du préfixe inter et du pronom féminin ea – que le féminin s'est imposé : « en ices entrefetes » (Li Fet des Romains), « en ces entrefaites » (Histoire de Guillaume le Maréchal), « antre ces entrefetes » (Le Roman de Merlin en prose), « entre ches entrefaites » (Robert de Clari), « entre ces entrefetes » (La Mort le roi Artu) – notez au passage la double présence de l'adverbe entre.
Il faut attendre la seconde moitié du XVe siècle, semble-t-il, pour voir apparaître les premières attestations avec la préposition sur, sous l'influence probable du tour sur ce marquant la coïncidence par succession immédiate : « Sur ces entrefaictes le roy de France molrut » (Les Chroniques de la ville de Metz, 1461), « Sur ces entrefaites la royne d'Angleterre se party de Bruges » (Georges Chastelain, avant 1475), « Sur ces propres entrefaictes » (Philippe de Commynes, vers 1490). Las ! le nombre de variantes n'a pas diminué pour autant. Je n'en veux pour preuve que les exemples suivants :

- au féminin singulier : « sur ceste entrefaicte » (Bertrand d'Argentré, 1588), « sur cette entrefaite » (Prosper de Barante, 1824 ; Christian Mégret, 1984), « sur l'entrefaite » (La Fontaine, 1668 ; Abel Hermant, 1914 ; Robert Monteilhet, 2003 ; Francine Noël, 2008) ;
- au masculin singulier : « sur cet entrefait » (Pierre de Cornu, 1583 ; Maximilien Perrin, 1860 ; François Jacquet-Francillon, 1999), « sur cest entrefaict » (Estat de tout ce qui s'est passé dans le Boullenois, 1657), « sur lequel entrefait » (Gouvernement du Pays d'Haynnau, après 1632), « sur l'entrefait » (Louis Vitet, 1833 ; Florent Gaboriau, 1997) ;
- avec d'autres déterminants ou épithètes au pluriel : « sur lesquelles entrefaictes » (André Thevet, 1588), « sur les entrefaites » (Jules Verne, 1872 ; De Gaulle, 1956), « sur les entrefaits » (Paul Nothomb, 1949), « sur ces longues entrefaites » (Théodore Ratisbonne, 1840), « sur ces entrefaites, – ou sur d'autres entrefaites, je ne saurais préciser » (Alphonse Allais, 1893), « sur de pareilles entrefaites » (André Pierre Staub, 1873), « sur de telles entrefaites » (Pierre Drieu La Rochelle, 1937 ; Frédéric Dard, 1978) ;
- avec d'autres prépositions que sur : « à ces entrefaittes » (Jean Froissart, avant 1410), « à ces entrefaictes » (Blaise de Monluc, avant 1577), « à ces entrefaictz » (Lettre des Jésuites d'Aix, 1611), « à ces entrefaites tragiques » (Emmanuel Loi, 1989), « dans ces entrefaites » (Marivaux, 1741 ; Mme de Staël, avant 1817 ; Ferdinand Brunetière, 1892 ; Paul Renaudin, 1923 ; Jean-Paul Clébert, 1994), « dans ces entrefaits » (Madeleine Vernet, 1947), « dans l'entrefaite » (Jean-Pierre Rioux, 1991), « dans l'entrefait » (Isabelle Laboulais-Lesage, 1999), « durant ces entrefaictes » (André de La Vigne, vers 1496), « durant ces entrefaits » (Nicolas Rolland du Plessis, 1588), « durant lesquels entrefaits » (Archives de la ville de Namur, 1626), « durant ces entrefaites » (Élias Regnault, 1846), « en ces entrefaites » (César Oudin, 1597 ; Vaugelas, avant 1650 ; Guy Millière, 1979), « en ces entre faytz » (John Palsgrave, 1530), « en ces entrefaicts » (Chronique de Jacques Genelle, XVIIe siècle), « en cette entrefaite » (Christian Mégret, 1984), « entre ces entrefaictes » (Archives de la ville de Mons, 1600), « entre ces entrefaites » (Charles Barthélemy, 1864), « pendant ces entrefaictes » (Gabriel Dupréau, 1573), « pendant lesquels entrefaictz » (Archives de la ville de Toul, 1598), « pendant les entrefaictes » (Carla Serena, 1880), « pendant ces entrefaites » (Valentine Desmouliez, 1934).

Avouez, n'en déplaise à certains (6), que l'on a connu locution plus figée... Quant à sa signification exacte, les avis sont tout aussi partagés. Chacun y va de sa définition, mettant l'accent tantôt sur l'espace de temps considéré, tantôt sur sa limite supérieure :

« Pendant ce temps-là, pendant que les choses estoient dans un tel estat » (Académie, 1694-1878), puis « Au moment précis où une action se passe, où un événement se produit » (Académie, depuis 1935) ;
« Pendant que cela se passoit » (abbé Prévost, Supplément à la première édition du Manuel lexique, 1755) ;
« Pendant que les choses étoient dans cet état, ou pendant que telle autre chose se passoit dans un autre endroit » (Féraud, 1787) ;
« Ces choses étant faites (accomplies) dans l’intervalle » (Auguste Scheler, Dictionnaire d'étymologie, 1862) ;
« Dans cette circonstance, en ce moment-là » (Littré, 1863) ;
« Pendant ce qui s'est fait dans l'intervalle, c'est-à-dire dans le cours d'une action » (A. Courtoy, Les Préfixes, 1894) ;
« Juste après, presque au même moment, dans ces circonstances » (TLFi, 1971) ;
« À ce moment » (Petit Robert, 1986) ;
« Au point où les événements en étaient arrivés, à ce moment-là » (Marc Fumaroli, Le Livre des métaphores, 2012) ;
« À ce moment-là (en ajoutant à la notion purement temporelle du moment précis la nuance d'une rupture apportée par un élément neuf, une circonstance nouvelle, dans le déroulement du récit) » (Sylvie Brunet, Ces mots qui n'existent pas... mais qu'on emploie quand même !, 2025) ;
« En cette circonstance, à ce moment-là (surtout dans un récit au passé) » (Larousse en ligne, de nos jours).

Entre nous, entrefaite... mon petit doigt me dit que, tout compte fait, l'usager lui ferait bien sa fête !
 

(1) De même, c'est « Jessica revient sur ces entrefaites » qui figure dans la première publication des Mains sales de Sartre, en 1948, dans la revue Les Temps modernes.
Signalons, par ailleurs, que La Curne de Sainte-Palaye relève un « sur ces entrefaits » dans l'édition de 1665 des Recherches de la France d'Étienne Pasquier, alors que c'est entrefaites qui est écrit dans celle de 1596.

(2) Seul Hilaire Van Daele enregistre l'acception temporelle... mais sans aucune citation à l'appui : « Entrefaire, verbe neutre : se passer, avoir lieu en même temps – verbe actif : entreprendre – verbe réfléchi : se faire mutuellement » (Petit Dictionnaire de l'ancien français, 1940).

(3) Arsène Darmesteter se montre hésitant : « Entrefaire (d'où entrefaites) », écrit-il dans son Traité de la formation des mots composés (1874), mais « Entrefaite (composé de la préposition entre employée adverbialement et fait, participe passé de faire) » dans le Dictionnaire général (1890, rédigé avec Adolphe Hatzfeld).

(4) Godefroy mentionne également le sens de « entremise », sur la foi d'une citation peu probante.

(5) Le tour est attesté dans Le Roman de Renart, La Légende de Girart de Roussillon, Amis et Amiles, etc.

(6) « L'adverbe sur ces entrefaites ne s'emploie que sous la forme pluriel. Il n'est donc pas correct de dire : sur l'entrefaite comme si ce mot était un substantif ordinaire, dans le genre d'entrecôte » (Théodore Joran, Les Manquements à la langue française, 1928), « Sur ces entrefaites est une expression toute faite, qui n'admet aucune épithète, ni aucun autre article que l'article démonstratif » (Grammaire française des continuateurs de Knud Togeby, 1982), « La langue n'a pas retenu les variantes anciennes en ces entrefaites et pendant ces entrefaites » (Marc Fumaroli, 2012), « [La forme] dans ces entrefaites, encore considérée comme courante à la fin du XIXe siècle par Littré, [a été éliminée par] sur ces entrefaites » (Sylvie Brunet, 2025).

 

Flèche

Ce qu'il conviendrait de dire


Elle est arrivée sur ces entrefaites (selon l'Académie).

 

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