Il est des mots qui semblent avoir été forgés dans le seul but de tromper l'usager jusqu'aux os (si j'ose m'exprimer ainsi). Que l'on songe au substantif moelle et à l'adjectif dérivé moelleux. Comment doit-on les écrire et les prononcer ? Avec ou sans accent, avec ou sans ligature, avec un son ouvert ou fermé ? Avouez qu'il y a matière à se creuser la cervelle... Le doute est d'autant plus permis que les spécialistes de la langue ont longtemps peiné à accorder les boyaux de leurs violons sur ce coup-là.
Prenez Littré : « Moi-l' ; autrefois on prononçait mo-è-l', en trois syllabes, témoin les vers de Rotrou : Ce corps est épuisé de sang et de moelle. » Le lexicographe aurait-il été saisi d'un coup de mou lors de la rédaction de l'article « moelle » de son Dictionnaire (1863) ? En l'espèce, c'est bien plutôt en deux syllabes [mo-èl] que Jean de Rotrou devait prononcer ce mot, en 1632, afin de parfaire son alexandrin (1). Surtout, Littré oublie de préciser que le poète avait pris soin de coiffer le premier e de l'intéressé d'un tréma, comme le fera majoritairement l'Académie dans les premières éditions de son Dictionnaire (1694-1740). La graphie était ainsi cohérente avec la prononciation : moëlle, en faisant sonner après le o un e ouvert (comme dans Noël).
Mais voilà qu'en 1762 les huiles du quai Conti changèrent leur fusil d'épaule et abandonnèrent le tréma. C'est que des voix d'autorité avaient commencé à s'élever contre la prononciation dissyllabique de oe en [o-è] :
« On a tort d'écrire moëlleus, comme si moelleus et moelle étoient des mots de trois syllabes » (Bernard de La Monnoye, Noei borguignon, 1720).
« Moëlle, moëlleux. Prononcez moa-le, moa-leû » (Féraud, Dictionnaire grammatical, 1761), « Moelle, moelleux. La Monnoie a fort bien remarqué qu'on avait tort d'écrire moëlle, moëlleux avec deux points sur l'e, comme si c'étaient des mots de trois syllabes. Quelques-uns écrivent et d'autres prononcent mouelle, mouelleux, ce qui ne vaut rien non plus [2] » (Féraud, Dictionnaire critique, 1787).
Exit donc la diérèse (3)... mais pas la concurrence entre les sons [è] et [a]. Jugez-en plutôt :
« Moelle (moa-le). Moelleux (moa-leû) » (Pierre-Marie Gattel, Dictionnaire universel, avant 1812).
« Moelle (moâle). Moelleux (moâleuz) » (Nouveau Vocabulaire françois, édition de 1818).
« Aujourd'hui, on écrit [...] sans tréma moelle, moelleux, à cause de la double consonne qui rend l'e grave » (Victor-Augustin Vanier, Dictionnaire grammatical, 1836).
« Moelle. Prononcez moè-le » (Louis-Nicolas Bescherelle, Dictionnaire national, 1846).
« Le son è [tend à se changer] en a après le son ou : c'est ainsi que nous disons mouale pour moelle, et poâle pour poêle [...] ; mais ce sont des habitudes qu'il faut combattre et non encourager » (Bernard Jullien, Le Langage vicieux corrigé, 1853).
« Quand elle eut de mes os sucé toute la moelle, Et que languissamment je me tournai vers elle » (Baudelaire, Les Fleurs du mal, 1857) (4).
« Il en est qui prononcent à tort moale » (Ferdinand Talbert, Du dialecte blaisois, 1874).
« Moelle (mwal). Moelleux (mwa-leu) » (Hatzfeld et Darmesteter, Dictionnaire général, 1890).
« Dans les mots moelle, moellon et poêle, les deux anciennes voyelles o et e se sont contractées en une diphtongue qui est arrivée à se prononcer comme oi » (Léon Clédat, Grammaire raisonnée, 1894).
« [La voyelle o] vaut (w) dans moelle (mwɛl) ou (mwal), poêle (pwa:l), et quelques autres » (Paul Passy, Abrégé de prononciation française, 1897).
Un chien n'y retrouverait pas son os ! Tout porte à croire, selon Goosse, que ces hésitations ne sont pas étrangères à l'évolution de la prononciation du groupe orthographique oi : « L'histoire de oi [...] est complexe, lit-on dans Le Bon Usage. La prononciation [wa] est attestée dès le XIVe siècle, mais elle était encore tenue pour populaire au XVIIe siècle [...]. Elle a triomphé [de [wɛ]] à la Révolution : "En 1814, le Roi [Louis XVIII], en rentrant, se rendra ridicule, en disant à l'ancienne mode : Moe, le Roe" (Ferdinand Brunot). L'évolution [wɛ] > [wa] a entraîné certains mots où [wɛ] avait une autre origine : medulla(m) > moelle [5] prononcé [mwal]. » (6)
Du reste, la graphie moile a eu cours par le passé : « Je aide à tistre aux araignes leurs toilles [...] De queles sont leurs substances et moiles » (Jean Robertet, Les Douze Dames de rhétorique, fin du XVe siècle), « Voyla la moile, voila le but, et toute la substance de la Theologie » (Théodore de Bèze, Sermons, 1586), « Moîle, mouêle, moêle. Ce mot s'écrit de toutes ces façons » (Richelet, Dictionnaire françois, 1680), « Moileux, plein de moile en parlant des os » (Abel Boyer, Le Dictionnaire royal, 1699).
Qu'en est-il de la situation en français moderne, me direz-vous ? On pourrait croire qu'elle s'est stabilisée sur le plan de l'orthographe, les formes moelle, moelleux s'étant imposées – contre toute attente (7) – dans les ouvrages de référence (8). Mais il n'est que de consulter la substantifique Toile pour se raviser aussitôt :
« De la mœlle ! Avanti ! » (Roland Dorgelès, Partir..., 1926), « Un grand édredon moëlleux » (Maryline Desbiolles, Les Chambres, 1992), « Un lit moëlleux » (Robert Triomphe, Prométhée et Dionysos, 1992), « Des fauteuils moëlleux » (Alain Guillet et Christian Leclère, La Structure des phrases simples, 1992), « Les mœlleux au chocolat » (Rémi Dechambre, Quand les chefs rentrent à la maison, 2024).
« Ces pizzas ont le croustillant du gratiné et le moëlleux de la cuisson à l'étouffée » (La Dépêche, 2012), « La mœlle épinière » (Institut de formation en soins infirmiers, 2014), « Des madeleines extra-moëlleuses » (Ouest-France, 2015), « [Un] oreiller mœlleux et ergonomique » (Capital, 2017), « Karine nous livre ses secrets de génoise moëlleuse » (France Bleu, 2024), « Un excellent os à moëlle » (L'Observateur, 2025).
« Nombre d'artisans distributeurs vantent, certainement avec sincérité, qui le "mœlleux" de ses pâtes de fruits, qui le "mœlleux" de ses financiers [...]. Hélas, on goûte infiniment moins la vue de ces o et e indûment collés » (Jean-Pierre Colignon, revue Défense de la langue française, 2024).
Notez au passage que les contrevenants, dans ce cas, ne semblent pas faire le lien entre graphie et prononciation : moëlleux, dans les vidéos de recette de cuisine, n'est jamais prononcé [mo-èleu] comme attendu, ni mœlleux [mé-leu] ou [meu-leu]. Le son articulé oscille bien plutôt entre [mo(u)a-leu] et [mo(u)è-leu] – voire [mo(u)é-leu], en dépit des deux l.
C'est que la prononciation de moelle, moelleux reste un sujet toujours aussi... épineux. Certes, depuis le début du XXe siècle, la plupart des spécialistes s'accordent enfin sur celle avec [a] :
« C'’est oua qu’on entend, ouvert dans moelle [mwal] et dans ses dérivés, ainsi que dans moellon, fermé dans poêle [pwâl] et ses dérivés » (Philippe Martinon, Comment on prononce le français, 1913).
« Malgré la rime de V. Hugo et celle de Baudelaire, moelle se prononce généralement avec [a]. La prononciation avec [ɛ] est archaïque ou dialectale. Il faut en dire autant pour moelleux, moelleusement et moellon, moellonage » (Pierre Fouché, Traité de prononciation française, 1959).
« Ce qui contribue à rendre notre prononciation si difficile, c'est que notre orthographe est trompeuse. On ne prononce pas [...] rouelle comme moelle (mwale) » (René Georgin, Consultations de grammaire, 1964).
« Moelle et ses dérivés (moelleux, etc.) s'écrivent avec o et e séparés, sans accent (pas de tréma), et se prononcent moil', moi-leû, etc. » (Thomas, Dictionnaire des difficultés de la langue française, 1971).
« Moelle. Avec o et e séparés, sans tréma. Prononciation : [mwal], et non [mwel]. De même : moelleusement, moelleux » (Girodet, Pièges et difficultés de la langue française, 1981).
« Moelle, moelleux . Ni tréma ni accent. Prononciation à conseiller : mwa » (Hanse, Nouveau Dictionnaire des difficultés du français moderne, 1987).
« Moelle [mwal] et non [mwɛl]. Pas de tréma ni de œ lié (de même : moelleux, moellon) » (Jean-Paul Colin, Dictionnaire des difficultés du français, 1994).
« Moelle, moelleux (oe se prononce oi) » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie, 2011).
« La prononciation [mwɛl] passe aujourd'hui pour vieillie et provinciale » (Goosse, Le Bon Usage, 2011).
« Moelle [mwal], avec le son oi. Ne pas prononcer le groupe -oe- comme dans Noël. De même pour moelleux, moelleusement » (Larousse en ligne, de nos jours).
« Le mot moelle peut se prononcer [mwal] ou [mwɛl], mais cette dernière prononciation est vieillie » (Office québécois de la langue française, de nos jours).
Mais il se trouve quelques observateurs pour venir rompre cette belle unanimité :
« La prononciation en [wɛ], bien loin d'être archaïque, gagne du terrain dans moelleux et moellon » (Dupré, Encyclopédie du bon français, 1972).
« Quand on demande à son boucher "un os à moelle", on prononce [mwal], sans penser à la graphie ; mais l'adjectif moelleux (ou son adverbe), qui relève d'un langage plus recherché, un peu littéraire, se détache difficilement de sa forme écrite : on entend le plus souvent [mwɛlø], et le Dictionnaire du français contemporain note ce glissement (en donnant toutefois, à tort, un e fermé) » (Charles Muller, Langue française et linguistique, 1979).
« Moelle. On prononce [mwal]. Moelleux. On devrait prononcer [mwa] comme dans moelle, mais la prononciation avec [mwɛl] est courante » (Claude Kannas, Le Bescherelle pratique, 2006).
« Moelleux fait partie de ces adjectifs dont la publicité use et abuse [...]. Pas une brioche ni [un camembert] qui ne soit réputé moélleux plutôt que moualleux [...] parce qu'il paraît que l'on prononce moélleux dans les chaumières, les gens de chez nous vivant toujours, comme chacun sait, sous l'Ancien Régime » (Jean Maillet, 5 minutes par jour pour ne plus faire de fautes, 2018).
« Le changement est massif : [mwelø] s’impose à la fin du [XXe] siècle comme prononciation la plus courante, au détriment de la prononciation considérée comme la norme, [mwalø], devenue minoritaire » (Camille Martinez, site Orthodidacte, 2023) (9).
Vous l'aurez compris : c'est bien, cette fois, à la graphie que la prononciation avec [è] (voire [é]) doit d'avoir sauvé sa peau et ses os.
De là à considérer que les Français se montrent parfois aussi capricieux que leur langue, il n'y a qu'un pas que cette ancienne publicité Lustucru diffusée à la télévision en 2020 pousse irrésistiblement à franchir : la marque y vantait les qualités de ses fameux gnocchis à poêler (prononcé [poalé]), croustillants et moelleux (prononcé [moèleu]) à souhait, sans que nul ne s'avisât qu'il y avait là... comme un os !
(1) Même constat avec ces vers d'Agrippa d'Aubigné : « Mais apres il souffrit brusler à la chandelle La peau, la chair, les nerfs, les os et la moëlle » (Les Tragiques, 1616).
(2) Cette dernière remarque est d'autant plus savoureuse que les graphies en ou sont attestées de longue date : « La mouele et la mie » (Gautier de Coinci, vers 1223), « L'espine de la mouelle » (Martin de Saint-Gille, avant 1365), « Les mouelles des os » (Laurent de Premierfait, 1409), « Le cerveau doncques est mol en sa substance et moueleux » (Nicole Prevost, 1492), « Rompre l'os et sugcer la substantificque mouelle » (Rabelais, 1534), « L'os du bras est [...] rond, mouëlleux » (Ambroise Paré, avant 1590), « Il faut dire indubitablement [...] mouelle et non pas moëlle » (Gilles Ménage, Observations sur la langue françoise, 1672), « Mouelle, mouelleux, voyez moëlle » (Dictionnaire de l'Académie, 1694-1740).
(3) Ou presque... On la perçoit encore chez Hugo, dans une rime avec cruelle : « Vous desséchez mes os jusque dans leur moelle » (Cromwell, 1827).
(4) Afin d'exclure la prononciation avec [a], Baudelaire aurait d'abord écrit moëlle, selon Henk Nuiten, avant de se raviser.
(5) Plus précisément : medulla > medole > meole > moele (par métathèse, c'est-à-dire par interversion de deux sons à l'intérieur d'un mot) > moelle (selon le Dictionnaire général) ; medulla > mëule > moêle > moelle (selon le Dictionnaire historique).
(6) Même son de cloche du côté de Liselotte Pasques : « La prononciation de ce mot [moelle] a été assimilée à [wɛ] – puis [wa] – issu de oi » (L'Ancienne Diphtongue oi, 1975) et de l'Office québécois de la langue française : « Cette dernière prononciation [mwɛl] est probablement issue de l’époque où la diphtongue oi se prononçait [wɛ], et non [wa], et c’est sans doute par analogie avec l’évolution phonétique de cette diphtongue que l’on dit aujourd'hui [mwal] plutôt que [mwɛl]. »
(7) La chose n'allait pas de soi : « Cette orthographe [avec oe], qui fut longtemps aussi celle de boîte (boette), se maintint [pour moelle], grâce aux essais de réforme du XVIe siècle, époque où oi se prononçait oué. La réforme n'ayant pas réussi, malheureusement, mieux eût valu unifier l'orthographe et écrire moile et poîle, comme boîte » (Philippe Martinon, Comment on prononce le français, 1913).
(8) Le TLFi laisse tout de même échapper un « lit moëlleux » à l'article « lit »...
(9) Plus surprenante, cette remarque selon laquelle la prononciation [mwɛl] du mot moelle serait « apparue récemment » (Camille Martinez, 2020).
/image%2F0649480%2F20251206%2Fob_5a6477_moelle.jpg)