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Débotté au musée des horreurs

« Alors je cite quelques vers au dépoté. Au débotté. Enfin sans prévenir quoi. »
(Polina Panassenko, dans son roman Tenir sa langue, paru en 2022 aux éditions de l'Olivier.)

 

FlècheCe que j'en pense


Avez-vous remarqué comme la locution au débotté est souvent déformée, par confusion paronymique ou simple manque de pot, en au dépoté, voire au dégoté ? Les exemples ne sont pas si difficiles à dégoter sur la Toile. En voici une pleine bottée : un intrus arrivé au dépoté, un remplaçant trouvé au dépoté, une réflexion lancée au dépoté, une bouteille ouverte au dépoté, des sketchs écrits au dépoté, une tarte faite au dégoté, une photo prise au dégoté – j'en passe et des pires ! À la décharge des auteurs de ces faux pas lexicaux, reconnaissons que le mot primitif qui se cache derrière ladite locution ne tombe pas spontanément sous le sens. Car enfin, je vous le demande, quel lien peut-il bien exister entre l'idée d'impréparation et... une paire de bottes ? Je vous sens hésitant sur ce coup, prêt à botter en touche. J'ai comme l'impression que vous êtes dans vos petits souliers, là. Vous donnez votre langue au chat (dûment botté) ?

La première attestation du substantif débotté dans un dictionnaire date de 1708 : « Action de se débotter. Au retour de la chasse, deux pages de la chambre doivent se trouver au débotté du Roi, pour lui tirer ses bottes » (Henri Basnage de Beauval, continuateur du Dictionnaire de Furetière) (1). Dans les faits, débotté, employé au propre, désigne aussi bien l'action de retirer ses bottes ou celles d'autrui (selon l'extraction du propriétaire) que le moment de cette action :

« Quand le roy est de retour de la chasse ou de la promenade, il trouve à sa chambre [...] un valet de chambre [qui] tire la bote du pié droit, et un valet de garderobe celle du pié gauche. Au dêboté du roy peuvent entrer les personnes qui ont les entrées au lever de Sa Majesté » (Nicolas Besongne, L'État de la France, édition de 1687), « [Le roi] permettoit qu'on l'entretînt librement au débotté » (Pierre-Joseph Thoulier d'Olivet, 1729), « Je trouvai [M. de Chevreuse] au débotté du roi » (Saint-Simon, avant 1755), « Il feroit sa visite chez elle le matin en habit de voyage et en bottes pour lui prouver plus d'empressement à la voir, qu'il venoit la saluer avant le débotté » (Françoise-Albine Benoist, 1767).

Par extension (ou par figure ?), le sens a évolué du moment où l'on se déchausse (en grande pompe, chez Louis XIV) à celui où l'on arrive chez soi (après une virée à pied, un voyage, etc.) :

« Lindor ici va sans doute se rendre Et de son débotté je viens d'être témoin » (Joseph-François-Édouard de Corsembleu, 1750), « Notre bon ami Praslin veut venir à Paris à mon débotté » (Louis-Jules Mancini-Mazarini, 1763), « [Le chancelier] l'a saisi à son débotté (c'est exact, il a été obligé de paroître devant lui à l'instant même de son arrivée) » (René-Nicolas de Maupeou, 1771), « Ce ne sont que [...] acclamations [...] au débotté du virtuose » (Journal de l'Empire, 1805), « Madame la marquise veut bien me recevoir à mon débotté ? » (Alexandre Dumas, 1834), « [Elle allait] prendre ses lettres, au débotté du courrier » (Jules Sandeau, 1834 ; notez l'emploi avec un nom de chose), « Cette conversation avait eu lieu entre le vieux serviteur et la comtesse Aurore, au débotté du premier, comme l'on dit, tout de suite après qu'il était sorti de chez le chevalier » (Ponson du Terrail, 1869).

Attelé à des verbes comme prendre, surprendre, recevoir, etc., au débotté en est venu à véhiculer l'idée de surprise et d'impréparation liée à une arrivée impromptue (alors que l'on a à peine eu le temps de retirer ses bottes). De là l'emploi figuré moderne au sens de « au dépourvu, sans avoir eu le temps de se préparer, à l'improviste »  :

« Le citoyen des Ardennes qui vous écrit au débotté sait tout cela » (journal Le Républicain français, 1797), « Le jeune homme, arrivé par un autre chemin, avoit été reçu, au débotté, par un mari qu'il croyoit bien loin » (Étienne de Jouy, 1812), « Que c'est aimable à vous, mes amis, d'être venu me prendre au débotté ! » (Félix-Auguste Duvert, 1834), « Il nous offrit, au débotté, du tabac de sa récolte » (Edmond About, 1855), « Voyez tous ces gros personnages [...] qui viennent au débotté nous solliciter pour leurs fils » (Hippolyte Taine, 1863), « Je suis venu ici au débotté, – tant j'avais hâte de te voir, – et sans même savoir où je loge » (Louis Énault, 1873), « Il vous est arrivé [...] d'être happé, saisi au débotté par un ami campagnard » (Louis Jacolliot, 1876), « Il avait pris cette habitude d'arriver régulièrement avec des retards ou des avances de plusieurs jours, de façon à pincer son monde au débotté » (Georges Courteline, 1886).

Et voilà comment l'on est passé, à grandes enjambées, du cérémonial de cour à notre locution adverbiale.

Mais ce n'est pas tout. On observe dans l'usage de certains auteurs (ceux qui ne veulent pas avoir les deux pieds dans le même sabot ?) des hésitations entre d'autres graphies.

1/ Au débotter : « [Il arriva] après le débotté du roi », mais « Étant venus au débotter du roi » (Charles-Philippe d'Albert de Luynes, avant 1758) ; « La grande affaire de ce siècle-ci, c'est le débotté et le petit coucher » (Paul-Louis Courier, 1810), mais « Le lever, le débotter » (Id., 1820) ; « Le soir, au débotté, le maître [demande...] », mais « Les courtisans [guettaient], au débotter dans le cabinet, le regard du maître » (Pierre de Nolhac, 1903) ; « Mais le soir, au débotter [...], Madame n'est pas là » (Daniel Boulanger, 1965), mais « Nous recevions au débotté de temps en temps [...] un bel Oberst » (Id., 2000).
Ce phénomène n'a rien d'exceptionnel : « L'homophonie des finales [2] explique le remplacement des [infinitifs employés comme] noms déboucher, doigter, débotter par [les participes passés employés comme noms] débouché, doigté, débotté », écrit Goosse dans Le Bon Usage – à ceci près que, dans le cas qui nous occupe, c'est la forme avec qui est apparue, droite dans ses bottes, avant celle avec le -er attendu... (3) Toujours est-il qu'un consensus semble aujourd'hui s'établir en faveur de la première : « Les deux formes (au débotté et au débotter) sont admises, mais au débotté est nettement plus fréquent » (Girodet), « Au débotté. On écrit parfois au débotter » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie), en dépit de l'anomalie qu'il y a à écrire le lever, le déjeuner, le dîner, le souper, le coucher, mais le débotté.

2/ Plus rarement, à la débottée : « Cette lettre [...] jetée à la débottée, en hâte et d'un seul trait » (André Lamandé, 1932), « [Des] marelles à la française, à l'anglaise, à la débottée » (Jacques Galan, 1986), « [Une] comédienne douée pour le mensonge à la débottée » (Noël Burch, 2007). Cette variante en genre semble avoir été formée au pied levé sur le modèle du tour elliptique à la dérobée, alors que, manque de chance là encore, aucun substantif féminin (façon, manière, mode ou autre) ne peut être ici sous-entendu...

Allez vous étonner, après cela, que plus d'un usager en ait plein les bottes de cette fichue langue qui n'aime rien tant que lui tendre des pièges et lui casser les pieds...
 

(1) Selon Wartburg (et quelques autres pointures sur ses talons : TLFi, Dictionnaire historique...), débotté serait attesté comme participe passé substantivé au sens de « moment de l'arrivée » dès l'édition de 1701 du Dictionnaire de Furetière. Vérification faite, il n'en est rien : l'intéressé y figure encore comme simple « participe passé [du verbe débotter "ôter les bottes de quelqu'un"] et adjectif », sans plus de précision.

(2) Après l'amuïssement du -r final des verbes de la première conjugaison, dès la fin du XVIe siècle selon Kristoffer Nyrop.

(3) Comparez les exemples de Besongne (1687) et de Basnage de Beauval (1708) avec ceux de la deuxième édition du Dictionnaire de l'Académie : « Le desbotter du roy. Il se trouva au desbotter » (1718).

 

Flèche

Ce qu'il conviendrait de dire


Je cite quelques vers au débotté.

 

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Instinctivement, comme je le comprend, pas encore harnaché, ou juste dé-botté, c-à-d pieds nus en quelque sorte, ou plutôt en chaussettes, pas vraiment prêt, mais sur le vif?<br /> Avec respectueuses salutations et remerciements pour votre bon blog,<br /> _phil
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