• « A quoi tient cette ébulition culinaire du nord-est de la capitale ? »
    (Virginie Félix, sur télérama.fr, le 6 mars 2015) 

     

     

    FlècheCe que j'en pense


    Difficile, je l'avoue, de répondre à cette question sans bouillir. C'est que j'en étais resté, pour ma part, à ébullition, avec deux l. Ledit substantif, ici employé au sens figuré de « état caractérisé par une vive agitation, une effervescence d'idées et de sentiments », n'est-il pas membre d'une famille avec double consonne − que l'on songe au latin ebullitio (« jaillissement par ébullition »), supin de ebullire (« bouillonner »), lui-même composé de ex- (« hors de ») et de bullire (à l'origine de bouillir), dénominatif de bulla (à l'origine de bulle) ?

    Mais voilà : force m'est de constater que l'on trouve trace de la variante orthographique ébulition dans la première édition du Dictionnaire de l'Académie ainsi que dans le Dictionnaire de Richelet (« Une grande ébulition de sang »). La faute à une prononciation paresseuse, qui ne rend pas justice à l'étymologie ? Mystère et bulle(s) de savon...

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    À quoi tient cette ébullition ?

     


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  • Dépi-t

    « Il intervenait au lendemain de la décision de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) de maintenir son quota de production en dépis d’une baisse de 35% du prix du baril depuis la mi-juin » (à propos de Vladimir Poutine, photo ci-contre).
    (paru sur lemonde.fr, le 1er décembre 2014) 


    (photo Wikipédia sous licence GFDL par eng.kremlin.ru/news/4817)

     

    FlècheCe que j'en pense

    Voilà ce qui arrive quand on s'obstine à recopier les dépêches de l'AFP en dépit du bon sens − entendez : sans prendre la peine de les relire ! Car enfin, l'étymologie aurait dû mettre notre journaliste sur la bonne voie : dépit, nous apprend le Dictionnaire historique de la langue française, « est issu, sous la forme despit (1140), du latin despectus "action de regarder de haut en bas", d'où "fait de mépriser" et "paroles méprisantes" ». Le t étymologique − qui ne se prononce pas, sauf en cas de liaison (le dépi-t-amoureux, si l'on en croit Littré...) − ne se retrouve-t-il pas, au demeurant, dans le verbe dépiter ? À moins de verser dans le patois bourbonnais − la forme en depis (pour depuis) résonnerait encore dans nos campagnes de l'Allier, selon Bernard Gilliet  : « En depis le temps, te devrais ben avoir fini de bêcher ce chetit bout de terre » −, on veillera à correctement orthographier la locution prépositive en dépit de, avec un t final à dépit.

    Mais là n'est pas la seule difficulté que nous réserve notre affaire. Dupré note ainsi que, dépit ayant pris le sens étendu d'« irritation », ladite locution rejoint la signification de malgré : « "Quelle que soit l'irritation de", comme "quel que soit le mauvais gré de" ». Selon cette valeur, en dépit de (comme malgré) devrait nécessairement s'employer avec un nom de personne pour complément, dépit (comme gré) impliquant un sentiment (1) : « el despit le rei » (1174) ; « en dépit de tout le monde » (Molière) ; « Et les Romains, enfans d'une impure déesse, / En dépit de Vénus, admirèrent Lucrèce« en dépit des malins » (Voltaire). Ce n'est donc que par extension − pour ne pas dire par dépit − que en dépit de s'emploie couramment au sens de « sans tenir compte de », quel que soit le complément : en dépit de ses efforts, de ses protestations, du bon sens, de tout.


    (1) Même son de cloche dans le Dictionnaire des synonymes de Lafaye (1858) : « [En dépit] signifie non seulement qu'on ne craint pas de se porter contre l'opposition de quelqu'un et qu'on la détruit, mais encore qu'on se soucie peu de lui faire de la peine, de lui causer du dépit. »

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    En dépit d’une baisse.

     


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  • « La présence de plus en plus nombreux des oiseaux sur le site est annonciateur de l'arrivée du printemps » (dans le parc du Marquenterre).
    (Guillaume Desplanques, sur TF1, le 6 mars 2015) 

    Cigognes (photo Wikipédia sous licence GFDL par Mindogas Urbonas)

     

    FlècheCe que j'en pense

    Entendu ce midi, au journal de treize heures de TF1, cet accord de l'attribut du sujet, qui bat quelque peu de l'aile. Car enfin, s'il est vrai que l'Académie, dans la dernière édition de son Dictionnaire, ne donne aucun exemple au féminin à l'entrée « annonciateur », il suffit de se rendre à l'entrée « fixe » pour trouver cette définition : « Beau fixe, indication portée sur les baromètres, qui correspond à une haute pression anticyclonique, annonciatrice de beau temps durable. » Preuve, s'il en était besoin, que l'adjectif annonciateur (« qui annonce, qui présage ») devient annonciatrice au féminin.

    Mais là n'est pas la seule ambiguïté qui plane au-dessus de notre affaire. Je veux parler de ce « de plus en plus nombreux », que la logique pousse à accorder avec oiseaux mais dont la position à la suite de présence incite à mettre au féminin. N'est-on pas tenté de dire : la présence de plus en plus nombreuse des oiseaux ? Les exemples, au demeurant, ne sont pas rares sur la Toile : « la présence de plus en plus nombreuse d'îliens à la soirée » (Ouest-France) ; « dénoncer la présence de plus en plus nombreuse des faux taxis à Roissy-CDG » (Le Figaro) ; « la présence de plus en plus nombreuse de grands et lourds bateaux » (La Voix du Nord) ; « La présence de plus en plus nombreuse de panneaux photovoltaïques » (Sud Ouest) ; « La présence de plus en plus nombreuse de femmes policiers » (Le Point). Et pourtant... est-on fondé à qualifier une présence de « nombreuse » ? Abondante, constante, inattendue, prolongée, pourquoi pas, mais nombreuse ? L'honnêteté m'oblige à reconnaître que le tour se rencontre sous la plume de Michel Foucault − « présence de plus en plus nombreuse dans les académies et dans les sociétés savantes » (à propos des médecins au XVIIIe siècle) − et sous celle de Bernard Pivot − « la présence nombreuse de ceux-ci [les téléspectateurs d'Apostrophes] dans les librairies dès le lendemain ». Ces cautions, si éminentes fussent-elles, suffiront-elles à clouer le bec aux esprits rebelles dont je fais partie ?

    Vous l'aurez compris : loin de moi l'intention, sur ce dernier point, de voler dans les plumes de notre journaliste, mais, face à un tel flottement, sans doute aurait-il été bien inspiré de repenser la construction de la présente phrase.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La présence (sur le site) d'oiseaux de plus en plus nombreux est annonciatrice de l'arrivée du printemps.

     


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  • « Interrogé sur un éventuel poste ministériel à briguer, afin de pouvoir mettre en pratique ses idées, Philippe Torreton répond "Non". Avant d'ajouter, "ça demande énormément de travail, de compétence, cela étant dit quand je vois le parcours de certains ministres, je serais capable de faire aussi pire..." »
    (paru sur lexpress.fr, le 3 mars 2015) 

     

    Philippe Torreton (photo Wikipédia sous licence GFDL par Georges Biard)

     

    FlècheCe que j'en pense

    L'interprète de Capitaine Conan ferait-il son... barbare avec la langue ? C'est que l'on a du mal à croire que Philippe Torreton ait ainsi oublié que pire, étant lui-même un comparatif − il signifie « plus mauvais » (par opposition à meilleur) −, ne saurait admettre de variation de degré. Dirait-on sans hésiter : je suis capable de faire aussi mieux ? Partant, la langue soignée évitera les tours plus pire, moins pire, aussi pire, qui signifient « plus plus mauvais », « moins plus mauvais », « aussi plus mauvais » et constituent de « graves incorrections » aux yeux de l'Académie comme de la plupart des spécialistes (*).

    Reste encore à s'entendre sur la formulation la plus correcte : je suis capable de faire aussi... mauvais ? Convenons que, en l'occurrence, c'est plutôt l'adverbe mal qui vient spontanément à l'esprit ! Cherchez l'erreur... L'Académie, une fois de plus, vole à notre secours : dans l'expression faire pire, apprend-on en consultant la dernière édition de son Dictionnaire, pire est en fait mis pour quelque chose de pire. D'où, avec un adverbe de renforcement, faire quelque chose de plus mauvais, de moins mauvais, d'aussi mauvais.

    J'entends déjà les aboiements de la meute : le niveau de langue serait-il devenu aussi mauvais chez les comédiens que chez les politiques ?


    (*) Le TLFi précise toutefois que ces locutions fautives peuvent apparaître dans la langue populaire ou parlée, notamment au Québec, ou si l'on recherche un effet de style particulier. Ainsi Malraux, dans L'Espoir, fait-il dire à l'un de ses personnages : « Même un fascisme très pire, c'est moins pire que d'être mort ! »


    Remarque : Concernant l'emploi de capable dans un contexte ironique, voir le billet Capable. Voir également le billet Pire / Pis

     

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    Ce qu'il conviendrait de dire


    Quand je vois le parcours de certains ministres, je serais capable de faire aussi mal...

     


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  • « Les singes du Nouveau Monde (...) se distinguent des espèces africaines par un certain nombre de caractéristiques dont un pouce moins opposable et une queue préhensible. »
    (Joël Ignasse, sur sciencesetavenir.fr, le 21 juillet 2014) 

     

    Platyrhinien (photo Wikipédia)

     

    FlècheCe que j'en pense

    Je tombe des nues, pour ne pas dire de l'arbre. Que voulez-vous, une queue préhensible, voilà une information qui n'a guère d'intérêt, ne manqueront pas de faire remarquer les mauvaises langues : car enfin, ne le sont-elles pas toutes ? Il n'est que trop clair, en l'espèce, que notre journaliste s'est emmêlé les suffixes entre préhensile, qui se dit d'un organe qui a la faculté de saisir (sens actif), et préhensible, qui signifie « qui peut être saisi » (sens passif). Vous... saisissez la différence ? Comparez : « Le caméléon se sert de sa langue préhensile pour attraper les insectes » (Académie) et «  Cette idée de contravention, aussi nette, aussi aisément préhensible qu'un caillou qu'on serre dans la main » (Maurice Genevoix).

    À la décharge du contrevenant, reconnaissons que la confusion entre ces deux dérivés savants du latin prehensum, supin de prehendere (« saisir, prendre, atteindre »), ne date pas d'hier : que l'on songe à Littré qui s'étonnait que Buffon (1) se fût parfois laissé aller à écrire, à tort, « queue préhensible » ; ou encore à Georges Duhamel, qui aurait dû éprouver quelque appréhension à rédiger cette phrase : « De toutes mes forces je m’agrippais aux poignées et je sentais mes orteils, touchés de vertu préhensible, étreindre le marchepied à travers le cuir de mes brodequins. » Il faut dire que, sous l'influence de compréhensible, préhensile est plus souvent qu'à son tour déformé en préhensible, forme pourtant qualifiée de « rare » par le TLFi − et carrément ignorée des dictionnaires usuels comme de celui de l'Académie (2). Aussi l'usager soucieux de respecter la langue veillera-t-il à bien distinguer les deux paronymes, s'il ne veut pas être pris pour un sagouin.

    (1) On doit au célèbre naturaliste français la première occurrence de préhensile (1758).

    (2) Selon Dupré, préhensible (attesté dès 1595) est « à peu près sorti de l'usage ». De fait, l'adjectif ne figure, à ma connaissance, que dans le Littré, le Dictionnaire historique de la langue française, le TLFi et d'anciennes éditions du Petit Larousse.

    Remarque : Un pouce est dit opposable s'il peut être mis en face et en contact des autres doigts.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Une queue préhensile.

     


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