• Une grammaire des plus subtile(s)

    Une grammaire des plus subtile(s)

    « La nomination d'Elisabeth Borne [photo ci-contre] est des plus logiques dans ce début de quinquennat Macron saison 2. »
    (Patrick Pilcer, paru sur opinion-internationale.com, le 17 mai 2022.)  

    Photo Wikipédia sous licence GFDL

     

    FlècheCe que j'en pense


    Comment accorder l'adjectif (ou le participe passé) après des plus, des moins, des mieux ? me demande en substance un correspondant. La question n'en finit pas de diviser les spécialistes de la langue qui, renseignements pris, ne s'accordent guère (c'est le cas de le dire) que sur les points suivants :

    • L'adjectif s'accorde toujours en genre avec le nom auquel il se rapporte, et aussi en nombre quand ledit nom est au pluriel : Ces enfants sont des plus turbulents. Ces toiles sont des mieux réussies. Certains médicaments, et des plus usités, n'ont qu'une faible efficacité, ou quand des plus (des moins...) est précédé du pronom un(e) : Cette avenue est une des plus belles de Paris.
    • Il reste toutefois invariable (ce qui revient à dire qu'on le laisse au masculin singulier) − « c'est l'usage général et logique », selon Hanse, mais « ce [n'est] guère logique », selon Jauneau − s'il se rapporte à un sujet indéterminé (pronom neutre, infinitif ou proposition) : Ce n'est pas des plus facile, des mieux écrit. Cela est des moins certain. Parler avec toi est des plus agréable. Il lui était des plus pénible de l'écouter. 


    Autrement dit, l'hésitation ne porte que sur l'accord en nombre de l'adjectif qualifiant un nom au singulier : doit-on écrire une nomination des plus logiques ou des plus logique ? Trois camps s'opposent :

    • ceux qui préconisent l'accord au pluriel : « L'accord pluriel satisfait et la syntaxe et la logique » (G.-O. d'Harvé, Parlons bien, 1923), « Le singulier est pure distraction, ou imitation d'une négligence, qui a été érigée en élégance, parce qu'on l'a rencontrée chez quelque écrivain passant pour une autorité » (Léon Clédat, 1928), « Il y a longtemps que je rabâche [...] que des plus juste, sans s au bout de juste, est une faute d'orthographe évidente et [...] insensée » (Abel Hermant, 1938), « L'emploi [du singulier est] illogique » (Poul Hoybye, L'Accord en français contemporain, 1944), « L'adjectif qui suit des plus se met au pluriel quand il se rapporte à un nom » (Jacques Capelovici), « Que le nom soit au singulier ou au pluriel, l'adjectif se met normalement au pluriel » (Girodet), « L'adjectif se met presque toujours au pluriel, car on considère qu'il s'accorde avec le nom [pluriel] sous-entendu que l'on n'a pas voulu répéter » (Jean-Paul Jauneau), « Conformément à l'usage moderne, l'adjectif ou le participe passé qui se rapporte à un nom est toujours au pluriel » (Office québécois de la langue française).
    • ceux qui préconisent l'accord au singulier : « Il est logique d'écrire : un homme des plus brutal ("fort brutal"), parce qu'il n'y a là aucune comparaison, aucune idée de pluralité sous-entendue. [Cependant,] il n'y a pas lieu de se montrer intransigeant en raison des divergences que l'on constate chez les meilleurs écrivains » (Jean Boisson, Les Inexactitudes et singularités de la langue française moderne, 1930), « L'adjectif s'accorde avec le nom : C'est un panorama des plus splendide » (Grammaire essentielle du français, 2017).
    • ceux qui préconisent l'accord selon le sens : « L'orthographe de l'adjectif est douteuse dans : Cette question est des plus discutables. Compare-t-on la question à d'autres problèmes, ou veut-on exprimer que la qualité est portée à son plus haut degré ? Les deux interprétations sont possibles ; discutable peut donc ou non prendre une s » (Ferdinand Brunot, 1926), « Un accueil des plus cordiaux ou (avec la valeur de très) un accueil des plus cordial » (André Jouette, 1991), « Avec un nom au singulier, on accorde [au pluriel] comme si l'on disait parmi les plus ou on laisse l'adjectif au singulier, comme si l'on disait très » (Le Bescherelle des difficultés, 2011).


    Et l'Académie, dans tout ça ? Pas sûr que son analyse soit des plus éclairante(s)...
    Prenez les deux dernières éditions de son Dictionnaire. À l'article « plus », on peut lire :

    « Des plus, Parmi les plus. Il est des plus difficiles. Ce travail est des plus délicats » (huitième édition, 1935).

    « Des plus, suivi d'un adjectif au pluriel. Très, énormément. Ce personnage est des plus farfelus. Cette affaire est des plus banales. L'adjectif se rencontre au singulier lorsque le sujet est un pronom neutre ou un infinitif. Cela est des plus vraisemblable. Se conduire ainsi me semble des plus cavalier » (neuvième édition, 2011).

    Passons sur l'ambiguïté de l'exemple Il est des plus difficiles (s'agit-il d'une forme personnelle ou impersonnelle ?) pour nous intéresser au changement pour le moins radical de définition. Autant l'accord au pluriel paraît cohérent avec l'idée de comparaison et donc de pluralité impliquée dans l'acception « parmi les plus », autant il détonne avec la définition adverbiale « très, énormément ». Car enfin, si l'on écrit logiquement Cette affaire est parmi les plus banales, j'en étais resté pour ma part à la graphie Cette affaire est très... banale !
    Ce choix des académiciens de 2011 est d'autant plus troublant que l'accord au pluriel ici préconisé est loin d'être toujours respecté dans les autres articles de la neuvième édition. Je n'en veux pour preuve que ces quelques exemples : « Dans un avenir des plus lointain » (à l'article « fin »), « Sa compagnie est des plus recherchée ou des plus recherchées » (à l'article « recherché ») et aussi « Avec des mieux, le participe peut ou non prendre la marque du pluriel, selon la nuance de sens. L'exemple est des mieux choisis, ou avec une valeur absolue, des mieux choisi » (à l'article « mieux ») − pourquoi cette différence de traitement entre des plus et des mieux, je vous le demande ? Il faut attendre 2016 pour que la « Commission du Dictionnaire » clarifie la position du quai Conti :

    « Quand des plus précède un adjectif, ce dernier s'accorde toujours en genre et en nombre si l'on donne à cette locution le sens de "parmi les plus" : Cette femme est des plus loyales [1]. Il se met toutefois au singulier − c'est l'usage général et la logique − s'il se rapporte à un pronom neutre : Il lui était des plus difficiles de s'abstenir. Cela est des plus immoral.
    On rencontre aussi le singulier en rapport avec un nom au singulier. Cet emploi est logique quand des plus a le sens de "très". L'adjectif peut donc rester au singulier comme le nom : La situation était des plus embarrassante. Un accueil des plus cordial. On s'accordera pour convenir qu'il serait assez saugrenu de mettre l'adjectif content au pluriel dans la phrase : Il était des plus content de sa femme.
    Si un pluriel précède des plus, on emploi bien sûr le pluriel : Ils étaient des plus sages » (Dire, ne pas dire).

    Mais il y a plus surprenant encore. Dans Querelles de langage (1929), André Thérive paraît considérer l'invariabilité en nombre comme étant la règle, et l'accord au pluriel comme étant l'exception :

    « Doit-on écrire : une œuvre des plus remarquables ou des plus remarquable (sans s) ? Les grammairiens traditionnels tiennent qu'on doit écrire des plus remarquable, attendu que dans ce tour la formule des plus est adverbiale comme serait "tout ce qu'il y a de plus" ou "on ne peut plus". En pratique, cette expression s'entend aujourd'hui au pied de la lettre, non pas comme un superlatif mais bien comme un partitif. On range cette œuvre parmi l'élite des œuvres remarquables. Aucune raison de maintenir la vieille règle » (c'est moi qui souligne).

    L'histoire nous persuade pourtant aisément du contraire. Jugez-en plutôt :

    « Cons fut de Rome des melz ki dunc i erent [Il était comte de Rome, des meilleurs qui y étaient alors] » (La Vie de saint Alexis, vers 1050), « [Un cheval] Qui n'estoit mie des plus fors C'onques vi, ne des plus vaillanz » (Jean de Boves, XIIIe siècle), « Met une ventouze des plus grans [ancien féminin pluriel de grand] aux mamelles » (Martin de Saint-Gille, vers 1365), « Une très belle jeune fille qui n'estoit pas des plus riches » (Les Cent Nouvelles Nouvelles, vers 1462), « Mon oncle nest ne des plus riches ne des plus povres mais des moyens » (Guy Jouenneaux, 1492), « Le plain païs de la Lombardie, qui est des beaux et bons du monde, et des plus abondans » (Philippe de Commynes, vers 1498), « Ceste ruse est des plus sublimes » (Henri Estienne, 1566), « Homme des plus sçavants de son siècle » (François de Belleforest, vers 1570), « Une très grande ville, des plus belles qu'on sçache et des plus fameuses de toute l'Afrique » (André Thevet, 1575), « Le peuple outre cela, estant de soy mesme des plus stolides [= stupides] de France » (Théodore de Bèze, 1580), « Le traict que je receu n'eut le fer espointé ; Il fut des plus aigus qu'Amour nous tire en l'ame » (Ronsard, avant 1585), « Qualité certes très belle, et des plus belles du monde » (Brantôme, avant 1614), etc.

    On le voit, des plus − et a fortiori un des plus [2] − est à l'origine une expression partitive, qui se décompose en de(s) (celui-là même qu'on trouve dans vous serez des nôtres) + superlatif relatif les plus, souvent renforcé par un complément précisant le groupe de comparaison (du monde, de France, qui soient, qu'on sache...) ; il équivaut à « d'entre les plus, parmi les plus, au nombre des plus » et appelle logiquement un pluriel. Est-ce à dire pour autant, comme l'affirme un article paru en 1936 dans Le Français moderne, qu'« à aucune époque, jusqu'à l'aube de ce siècle, ce moyen d'expression par des plus n'avait marqué la qualité comme portée à son plus haut degré » (3) ? Voire. Car si les inévitables fautes d'impression et divergences entre éditions (4) rendent difficile la localisation des premières attestations d'accord au singulier, tout porte à croire que des plus n'a pas attendu le début du XXe siècle pour s'affranchir de sa valeur relative originelle (à la faveur de la chute du complément de renforcement) et former une locution indécomposable à valeur de superlatif absolu, une sorte d'adverbe d'intensité équivalent à « très, fort, extrêmement, tout à fait, on ne peut plus », sans influence sur le nombre de l'adjectif (lui-même traité, selon Goosse, non plus « comme faisant partie d'un syntagme prépositionnel pluriel, mais comme un attribut s'accordant avec son sujet ou comme une épithète s'accordant avec le nom qui précède des plus »). Citons, avec toutes les réserves qui s'imposent : « L'hostesse n'estoit des plus contente de telz hostes » (Antoine de Saint-Denis, 1555) [à comparer avec « Vous n'estes ny des plus contentes ny des plus joyeuses du monde » (Nicolas Herberay des Essarts, 1552)] ; « Elle estoit des plus estimée et honorée » (Pierre Saliat traduisant Hérodote, 1556) ; « Tacite, autheur bon, et grave des plus, et certes croyable » (texte attribué à La Boétie et publié en 1577) ; « L'architecture y est des mieux observée » (Mathias de Saint-Jean, 1665) ; « Cela lui est tout des plus préjudiciable » (Louis Liger, 1715) ; « La Cour fut ce jour-là des plus brillante », « La Cour étoit nombreuse et des plus brillante » (La Clef du cabinet des princes de l'Europe, 1721 et 1722) ; « L'état sanitaire [...] de Lyon est des plus satisfaisant » (Stendhal, 1832). Mais de tous les arguments en faveur de l'interprétation adverbiale de des plus, le plus décisif est assurément son emploi pour modifier, non un adjectif, mais un verbe : « La personne ne lui plaizoit pas des plus » (Jean-Chrysostome Bruslé de Montpleinchamp, 1690) ou un adverbe : « Il disoit des mieux [= des plusbien[5] » (Claude Binet, 1597), « Il luy escrivit des plus amoureusement six ordinairs de suitte » (Le Grand Miroir des reformez, 1673), « Une année entière passée des plus tristement » (Guillaume Baillet de Saint-Julien, 1748), « Je réponds des plus fermement » (Benoît de Lyon, 1764), « [L'enfant] crioit aussi fort que s'il fût né des plus heureusement » (Jean-Louis Baudelocque, 1795), « Nous l'avons saisi des plus tard » (Musset, 1836). L'examen des deux premiers exemples laisse entrevoir le processus à l'œuvre : « La personne ne lui plaizoit pas des plus », « Il disoit des mieux » sont des raccourcis − mis pour « la personne est une de celles qui ne lui plaisaient pas le plus », « il est un de ceux qui disaient [= récitaient] le mieux, il disait aussi bien que ceux qui disent le mieux » − qui, en raison de leur syntaxe, ont vu leur valeur partitive être de moins en moins comprise au profit d'un nouveau sens adverbial : elle ne lui plaisait pas beaucoup, il récitait fort bien(6)

    Alors certes, il est toujours loisible de condamner cette extension de sens comme inutile et abusive : « À quoi bon souder, bloquer en un seul mot, à sens nouveau, ces deux petits mots [des plus], simples, nets, pour en faire un adverbe composite, et surtout inutile ? S'il faut à tout prix un adverbe, n'avons-nous pas très ou fort ou tout à fait ou parfaitement ou même extrêmement ? » proteste, non sans quelque apparence de raison, Camille Dudan dans Le Français, notre langue (1943). Mais enfin, les faits sont là : l'accord au pluriel a beau prévaloir de longue date, l'usage montre des signes d'hésitation depuis au moins quatre siècles. C'est assez, nous semble-t-il, pour que l'interprétation absolue (ou intensive) − tout aussi défendable, du point de vue de la logique, que l'interprétation relative (ou partitive), selon Grevisse − ne soit pas balayée d'un revers de main au simple motif que ce n'est pas « la règle la plus suivie » (7).
    Écrire au pluriel Cet homme est des plus sympathiques, c'est s'autoriser une triple ellipse : celle du pronom un devant des, celle du nom homme déjà exprimé et que l'on n'a pas voulu répéter au pluriel après des, et celle du complément qui suit le superlatif. Cet homme est un des hommes les plus sympathiques que je connaisse (qui existent, qui soient...), autrement dit il fait partie du groupe des hommes les plus sympathiques (8).
    Écrire au singulier Cet homme est des plus sympathique, c'est reconnaître que ladite qualité est, chez lui, portée à son plus haut degré : l'homme est tout à fait sympathique, extrêmement sympathique, aussi sympathique que possible, sans idée de comparaison.
    Las ! force est de constater, avec Christiane Berthelon (L'Expression du haut degré en français contemporain, 1955), que ces subtilités peinent à s'imposer. D'abord, en raison du poids de la tradition : « Des plus suivi d'un adjectif le transpose au pluriel, par simple contact, et nous nous plions à cette règle d'accord extérieur » même quand l'interprétation intensive s'impose à l'esprit du scripteur. Le prouvent assez les (contre-)exemples suivants : « Un homme du plus grand mérite et des plus savants, qui l'est presque trop » (Sainte-Beuve, 1858), « C'était un intérieur des plus féminins, presque trop féminin » (Henry Rabusson, 1890), « Vous vous montrez des plus aimables avec moi − presque trop » (Charles de Peyret-Chappuis, 1938), où la mention presque trop établit la valeur intensive de des plus ; « Ce n'est pas des plus commodes » (Jules Romains, 1932), « Ceci, qui me paraît des plus importants, il ne le dit pas » (André Gide, 1946), « Trouver un coin paisible n'y est pas des plus faciles » (Jean Echenoz, 1999), où des plus, en rapport avec un sujet indéterminé, ne peut se résoudre en « parmi les plus » (et impliquer l'ellipse d'un nom exprimé auparavant). Ensuite, poursuit la linguiste, parce que « la différence d'accord se réduit le plus souvent à une variante orthographique que l'oreille ne perçoit pas » (9). Alors quoi ? Est-il désespérément vain, comme n'est pas loin de le penser Hanse, de vouloir établir une nuance de sens entre les deux accords ? L'adjectif prendrait-il ou ne prendrait-il pas la marque du pluriel, indifféremment ? (10) Il est pourtant des cas où la distinction graphico-sémantique a toute son utilité : que l'on songe à la fameuse phrase d'Émile Henriot « [Il] était des plus satisfait de sa femme », où le singulier laisse la morale sauve (à l'écrit, du moins), et, à l'inverse, aux tours avec complément du superlatif explicite (une femme des plus belles du monde, une recette des plus simples qui soient), qui exigent le pluriel.

    Allez vous étonner, après ça, que le commun des plus mortels s'empresse de passer son chemin et de faire sienne la suggestion de Dudan...
     

    (1) Cet exemple me paraît des plus mal choisi(s), dans la mesure où des plus peut y être interprété au sens de « parmi les plus » aussi bien qu'au sens de « très, énormément ».

    (2) Les constructions un (une, deux...) des plus et aucuns (ceux, plusieurs...) des plus, attestées dès la fin du XIe siècle, appellent logiquement le pluriel à l'adjectif : « Blancandrins fut des plus saives [= sages] paiens » (un est ici sous-entendu), « Cels de France des plus saives qui sunt », « E vint [= vingt] hostages des plus gentilz », « Des plus feluns dis [= dix] en ad apelez » (Chanson de Roland, vers 1080-1100), « Li dux de Venise a ostel un des plus bials del monde » (Geoffroi de Villehardouin, vers 1208). Mais, même dans ce cas, l'adjectif se trouve parfois au singulier par l'attraction irrationnelle de un(e) : « [Un roy] qui n'estoit pas seulement un des plus vaillant et sage prince de son siecle, mais aussi des plus noble du monde » (Renaud de Beaune, 1588), plus encore quand la variation en nombre est perceptible à l'oral : « Je vous donnerai une idée du sujet que je regarde comme l'un des plus théâtral que l'esprit humain puisse combiner » (Jacques Le Scène-Desmaisons, 1789), « [Un] ouvrage plein de finesse et d'esprit, mais en même temps un des plus immoral et des plus dangereux qui puisse [sic] tomber dans les mains d'une femme honnête » (Jean Fenouillot, 1821).

    (3) De même, René Georgin tient l'emploi adverbial de des plus pour « une tendance assez récente dans la langue » (Difficultés et finesses de notre langue, 1952).

    (4) Par exemple : « L'histoire de votre Vinceguerre est des plus pitoyables » (Mme de Sévigné, Lettres, 1676, texte établi par Charles Capmas en 1876 ; pitoyable, par Émile Gérard-Gailly en 1955). Le phénomène, du reste, n'épargne pas les textes plus récents : « Il lui était des plus pénible de recevoir leurs adieux » (Alphonse de Châteaubriant, Monsieur des Lourdines, paru en 1911 chez Grasset ; pénibles, chez La Gibecière à Mots en 2022), « Le gros public s'étonne toujours qu'un homme, sur un point, puisse être extravagant, et sur tous les autres, des plus normaux » (Montherlant, Carnets, 1932, paru chez La Table ronde en 1956 ; normal, chez Gallimard en 1957), « La situation était des plus embarrassante » (Georges Duhamel, Les Maîtres, publié en 1937 au Mercure de France ; embarrassantes, chez Flammarion en 2013 et dans mon Petit Robert 1987)...

    (5) Vaugelas jugeait « très basse [quoique fort commune] cette façon de parler, il danse des mieux, il chante des mieux, pour dire il danse fort bien, il chante parfaitement bien ». Le tour se trouve toutefois chez Corneille, Molière, Mme de Sévigné, Racine, etc.

    (6) On peut encore citer cet exemple emprunté à Adrien Baillet : « Il parloit des moins mal de son temps » (Jugemens des sçavans, 1686), où des moins à valeur partitive (« il est de ceux de son temps qui parlaient le moins mal ») peut aisément être interprété dans un sens adverbial (« il ne parlait nullement mal »), une fois débarrassé du complément de son temps.

    (7) « Certains grammairiens [...] ont préconisé une personne des plus brillante, sans s (= une personne brillante au plus haut point). Cette règle peu logique n'est plus suivie de nos jours » (Larousse en ligne).

    (8) Déjà, en 1750, on pouvait lire dans Les Principes de la langue latine de Fleuriau : « Si je dis il est des plus sages, c'est ici un superlatif [relatif], parce que c'est comme s'il y avoit un de ceux qui sont le plus sages. »

    (9) Est-il besoin de préciser que les spécialistes ne s'accordent pas davantage sur le traitement des adjectifs dont le pluriel est phonétiquement distinct du singulier ? Selon Charles Bally, « la tradition [veut que l'on dise] un conte des plus immoraux ; mais cela est particulièrement dur, et -al l'emporte le plus souvent » (Linguistique générale, 1944). « On dirait que les partisans de l'accord hésitent devant un pluriel que l'oreille perçoit », renchérit le Danois Sverker Bengtsson (La Défense organisée de la langue française, 1968). Maurice Grevisse doit avoir l'oreille moins délicate : « Puisque l'usage a nettement marqué sa préférence pour le pluriel, nous dirons et nous écrirons : "un homme des plus loyaux" ; toutefois, nous ne condamnerons pas ceux qui prétendraient dire et écrire : "un homme des plus loyal" » (Problèmes de langage, 1961). René Georgin, de son côté, conseille de tourner la phrase autrement, quand on a affaire à un adjectif en -al après des plus, car « les deux constructions surprennent également l'oreille : un accueil des plus amical, à cause du voisinage du pluriel des plus et du singulier amical, un accueil des plus amicaux parce que l'oreille est restée sur l'impression du singulier un accueil ».
    Ces hésitations, qui ne sont pas sans rappeler celles observées à propos des constructions du type J'ai un de ces mal de tête et C'est un des plus bel endroit, se retrouvent sous la plume des écrivains (même si, là encore, le pluriel l'emporte très nettement) : « Un dîner des plus cordiaux et des plus gais » (Goncourt, 1877), « Je la tiens pour un écrivain des plus moraux » (Anatole France, 1890), « L'accueil que je reçus [...] fut des plus cordiaux » (Pierre Benoit, 1947), mais « Un [ouvrage] des plus immoral et des plus dangereux » (Jean Fenouillot, 1821), « Un accueil des plus cordial » (Henri Escoffier, 1887), « Le cas est des plus normal » (Paul Féval fils, 1927), « Un acte des plus immoral » (Marcel Péguy, 1934), « Ce serait des plus normal à ton âge » (Guy des Cars, 1974), « Un Je suis perdu ! des plus théâtral » (Françoise Lalande, 2004).

    (10) Le doute est permis chez Stendhal : « L'état sanitaire [...] est des plus satisfaisant » (1832) à côté de « L'intérêt était des plus minimes » (Correspondance, 1835) et chez Georges Duhamel : « La situation était des plus embarrassante » (1937) à côté de « La question est des plus simples » (Défense des lettres, 1937).

     

    Remarque 1 : Avec meilleur, moindre, pire, l'accord au pluriel est « très fréquent » (selon Goosse), « indiscutable » (selon Dupré) : « J'en passe, et des pires » (Georges Clemenceau, 1899), « Un nouveau genre de supplice débute et non des moindres » (Jean Cocteau, 1947), « Au grand dommage de son foie qui n'avait jamais été des meilleurs » (André Maurois, 1952). Hanse ajoute que le pluriel est également de rigueur après des plus mal : « Ce couple était des plus mal assortis. »

    Remarque 2 : Dans Un peu de grammaire (1900), Léon Maréchal observe avec juste raison que les équivalents grec et latin de des plus ont connu la même évolution adverbiale. Comparez : « Rhetor in primis nobilis [un rhéteur des plus célèbres] » (Cicéron) et « In primis bene habitavit [il fut fort bien (des mieux ?) logé] » (Cornélius Népos).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La nomination d'Élisabeth Borne est des plus logiques (ou, selon la nuance de sens, des plus logique ou encore, plus simplement, très, tout à fait, on ne peut plus logique).

     

    « Victoire d'un nouveau genreUn puit sans fond ? »

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