• Un sac de "ne"

    La belle affaire !

    « Le dimanche 11 janvier, Dijon était le théâtre de la plus imposante manifestation qu'elle n'ait jamais connue » (après les attentats de janvier 2015).
    (Maryline Barate, sur francetvinfo.fr, le 7 janvier 2016) 

     


    FlècheCe que j'en pense


    Le Français aurait-il l'esprit de contradiction ? Il oublie plus souvent qu'à son tour la particule ne (n' devant une voyelle ou un h muet) dans l'expression de la négation − on ne compte plus les Il est pas là et autres raccourcis qui émaillent la langue relâchée −, mais ne rechigne pas à y recourir là où elle ne devrait pas apparaître.

    Sans doute est-ce le moment ou jamais de rappeler à notre journaliste que, si l'adverbe jamais est le plus souvent utilisé avec le sens négatif de « à aucun moment », il a conservé de ses origines latines le sens positif de « à quelque moment que ce soit, en un temps quelconque » (1) dans des emplois où le contexte, précise toutefois Grevisse, est « presque toujours plus ou moins négatif ou dubitatif » : hypothèse, interrogation, comparaison, spécialement dans une relative dont l'antécédent est modifié par un superlatif (le moins..., le plus..., le meilleur, etc.), comme dans l'exemple qui nous occupe. Ainsi pris positivement, jamais ne doit... jamais être accompagné de la particule ne, afin d'éviter toute confusion avec une négation véritable : « Le plus honnête homme que j'aie jamais rencontré » (Hanse), « C'est le plus grand chanteur qui ait jamais existé » (Thomas), « C'est le roman le mieux construit qu'on ait jamais écrit » (Girodet), « C'est la plus belle femme que j'aie jamais vue ! » (Bescherelle), « Il fut le plus malheureux des princes qu'il y ait jamais eu » (Grevisse), « C'est l'homme le plus abominable que la terre ait jamais porté, qui ait jamais existé » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie).

    On se gardera donc d'imiter cet exemple de Charles Péguy (cité par Grevisse ) : « Les plus beaux jardins / Qu'il n'y ait jamais eu au monde » ou encore ceux, plus anciens, du duc de Sully : « une des plus effroyables tempêtes qu'on n'ait jamais vues » ou d'Antoine-Hubert Wandelaincourt : « des livres qui contiennent la source des meilleures choses qu'on n'ait jamais écrites ». Il ne vous aura pas échappé, au demeurant, que l'emploi du pronom on dans ce type de constructions n'est pas étranger à la confusion : qu'on ait jamais ne se prononce-t-il pas, liaison oblige, comme qu'on n'ait jamais ? On peut encore invoquer, à la décharge des contrevenants, la tentation du ne dit explétif par analogie avec d'autres tournures comparatives : Il est plus riche qu'on ne le dit. C'est moins grave que je ne le pensais.

    A-t-on jamais vu langue plus piégeuse ? vous demandez-vous avec juste raison. Auriez-vous mis là le doigt sur le ne... du problème ?

    (1) C'est du moins l'opinion couramment admise, jamais étant composé des vieux adverbes ja (issu du latin jam) au sens de « déjà » et mais (issu du latin magis) pris dans son ancien sens de « plus, davantage », d'où proprement « dès ce moment plus, davantage à partir de maintenant ». Toutefois, Léon Clédat, dans un recueil de sa Revue de philologie française et de littérature daté de 1902, considère qu'il est impossible de rattacher directement le sens « à quelque moment que ce soit » à la signification étymologique de jamais. Il ajoute : « Mais après que ne jamais a eu pris la valeur de "ne... à quelque moment que ce soit", on a tout naturellement attribué à jamais sans ne la valeur positive de "à quelque moment que ce soit". » Grevisse penche pour le cheminement inverse : « À force de s'employer dans un contexte négatif, jamais [...] a pris le sens négatif "en nul temps". »


    Remarque 1 : Les frères Le Bidois, évoquant le cas de ces subordonnées relatives dépendant d'un superlatif, font observer une distinction entre le plus beau poème qu'il ait jamais écrit − où l'accent porte sur le superlatif au détriment de la valeur temporelle de jamais (le sens est proche de : le plus beau poème qu'il ait écrit) − et il n'a jamais écrit de plus beau poème − où l'indication temporelle passe au premier plan et où l'idée de comparatif se substitue à celle de superlatif (le sens est cette fois : jamais, en aucun temps, il n'a écrit de plus beau poème que celui-là).

    Remarque 2 : Selon Grevisse, le verbe de la proposition relative se met « souvent » au subjonctif quand l'antécédent contient un superlatif relatif ou un adjectif impliquant une idée superlative (seul, premier, dernier, principal, unique, etc.). Hanse se montre plus nuancé : « On retiendra que le subjonctif, sans être obligatoire, n'est pas rare [dans une proposition relative] après le premier, le dernier, qu'il est beaucoup plus courant, sensiblement plus fréquent que l'indicatif après le seul, l'unique ou une expression analogue (un des rares qui) et surtout après un superlatif relatif (le plus, le moins, le meilleur, le mieux) ; on semble alors marquer une légère réserve, une atténuation. » L'indicatif est toutefois possible, voire de rigueur, quand le locuteur s'engage sur la réalité du fait exprimé par la relative. Comparez : Il a épousé la plus belle femme que la terre ait jamais portée (la relative n'apporte qu'une information très générale) et « Il a épousé la plus belle femme qu'il a pu trouver » (Léon Bloy) ; « Quel est le plus long opéra que Wagner ait (ou a) écrit ? » (Bénédicte Gaillard).

    Remarque 3 : La différence, en français, entre jamais pris négativement et jamais pris positivement est comparable à la distinction, en anglais, entre never et ever.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La ville était le théâtre de la plus imposante manifestation qu'elle ait jamais connue.

     

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  • Commentaires

    1
    Michel JEAN
    Jeudi 28 Janvier 2016 à 22:30

    N' soirée, oui mais G.Mardel lui il dit  : " N'avoue jamais. Bye.

    2
    Vendredi 5 Février 2016 à 11:31

    C'est beaucoup plus clair, merci ! 

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