• Un piège tabou

    Un piège tabou

    « Ce sont des violences sourdes, cachées et taboues. »
    (Anissa Boumediene, sur 20minutes.fr, le 6 mars 2018)

     

     

      FlècheCe que j'en pense


    Un lecteur de ce blog(ue) sollicite mon avis sur l'emploi du mot tabou : « Il existe une manie actuellement, consistant à l'accorder en genre et en nombre quand il est employé en apposition. Exemple : Il n'y a pas de questions taboues. Cela choque profondément mon sens de la langue française. Mais je constate que cette hérésie se répand et même le Larousse semble savoir flanché sur ce point. Merci de remettre les pendules à l'heure. »

    Au risque de décevoir mon correspondant, ce phénomène n'a, selon moi, rien que de très conforme à l'étymologie, dans la mesure où tabou est un emprunt, par l'intermédiaire de l'anglais taboo, au polynésien tabu, tapu (1) (et ses variantes kapu, tampu, tambu...), lequel aurait toujours été employé comme adjectif si l'on en croit le New English Dictionary (2). Pour autant, cela n'a pas empêché le bougre, aux accents si pittoresques, de s'implanter en français, sur le modèle de l'anglais, comme substantif (a taboo, un tabou), comme adjectif ou participe (a taboo or tabooed object, un objet tabou ou taboué) et comme verbe (to taboo, tabouer ou, plus rarement, tabouiser). 

    Seulement voilà : s'agit-il, dans notre lexique, d'un nom qui peut s'employer adjectivement ou d'un adjectif à part entière ? L'Académie a tranché en 1935, en n'enregistrant, contre toute attente, le mot tabou que comme nom : « TABOU. n. m. Mot d'origine polynésienne qui désigne, chez les peuples primitifs, chez les sauvages, les Êtres et les choses auxquels il n'est pas permis de toucher » (huitième édition de son Dictionnaire), quand Littré mentionne dès 1877 l'emploi adjectival (sans toutefois se prononcer sur l'accord) : « TABOU (ta-bou) s. m. Espèce d'interdiction prononcée sur un lieu, un objet ou une personne par les prêtres ou les chefs en Polynésie. Se dit adjectivement des personnes ou des choses soumises au tabou. Cela est tabou. » Plus curieux encore est l'exemple choisi par les académiciens pour illustrer ledit substantif : « Il est tabou. » Comprenne qui pourra !

    Soyons clair, l'invariabilité observée dans les premières attestations du mot, sous la forme anglaise taboo (dans les traductions du Troisième voyage de James Cook, 1785) ou sous la forme francisée tabou (dans Promenade autour du monde de Jacques Arago, 1822), le doit moins, selon moi, aux spécificités du nom employé comme adjectif en français qu'à celles de l'adjectif en anglais : « Lorsqu'il n'est pas permis de manger, ou de se servir d'une telle chose, ils disent qu'elle est Taboo » (Cook), « Quant aux petits temples enfermés dans les moraïs, ils sont tabou pour tout le monde, et celui qui oserait en violer la sainteté serait puni d'une manière cruelle » (Arago), à côté de « Certaines nourritures sont tabooées » (Cook), « Les maisons particulières des prêtres n'étaient pas tabouées » (Arago) − notez le recours à l'italique qui signale ici l'emprunt à une langue étrangère.

    À ma connaissance, les premiers exemples de variation − le plus souvent en nombre uniquement − de tabou comme adjectif datent des années 1830 : « Tout l'archipel accourait mettre à ses pieds les prémices des productions terrestres tabous jusque-là », « Tout ce que le capitaine put apprendre, c'est qu'ils étaient tabous » (Jules Dumont d'Urville, 1835, qui écrivait encore en 1832 : « Je demandai en riant à Finau s'il voulait me céder l'une d'elles pour femme : il répliqua qu'elles étaient tabou » et en 1834 : « Vos vergers et vos enclos étaient tabou (sacrés, inviolables) ») ; « Elles [les patates douces] sont essentiellement taboues de même que le poisson que l'on pêche pour les provisions d'hiver » (Auguste Wahlen, 1843) ; « On leur fait choisir deux ou trois jeunes filles, qui, à partir de ce moment, sont Tabous, elles ne peuvent, dès lors, appartenir à aucun autre homme » (lettre anonyme datée de 1846). Aussi me paraît-il exagéré d'affirmer, avec Girodet, que « tabou, comme adjectif, a été longtemps invariable » ou, avec Anne Gaïdoury et Antoinette Gimaret, que « l'adjectif tabou a été pendant longtemps invariable, mais on commence à l'accorder depuis peu » (QCM et exercices de français, 2005). On dira plus justement qu'« on a longtemps hésité sur cet accord » (Thomas) ou que « l'usage reste partagé » (Goosse), « même si la variation semble l’emporter » (Grevisse). Vous faut-il d'autres preuves de ce flottement ? En voici qui, je l'espère, viendront à bout des réserves de mon interlocuteur : (invariabilité) « La montagne est tabou » (Jules Verne, 1867), « Les trois personnages étaient tabou » (Abel Hermant, 1925), « Les auteurs se défendent de s’attaquer à la Société des Nations, qui est tabou » (Henry Bordeaux, 1929), « Un homme pour qui aucune pensée n'était tabou » (Jules Romains, 1944), « Je connais une maison d'édition dont tous les auteurs, poètes ou romanciers, sont tabou sur la route » (Jean Giraudoux, 1950), « S'il s'agit d'un poste important comme celui de directeur dans un ministère, l'appellation [directrice] est tabou » (René Georgin, 1957), « Des questions qui, en France, paraissent tabou » (Pierre Emmanuel, 1981), « L'hygiène est plus tabou que le sexe » (Philippe Sollers, 1983) ; (accord en nombre, voire en genre) « Nous abordons des sujets tabous » (André Maurois, 1918), « Quelques-uns de ces écrivains tabous » (Henri Bremond, 1920), « C'était habituellement peu de temps après que nos domestiques avaient fini de célébrer cette sorte de pâque solennelle que nul ne doit interrompre, appelée leur déjeuner, et pendant laquelle ils étaient tellement "tabous" que mon père lui-même ne se fût pas permis de les sonner » (Marcel Proust, 1920), « Ce sont deux animaux [l'ours et le saumon] que l'imagination populaire avait faits tabous » (Joseph Vendryes, 1921), « Il me faut à présent des gloires plus tabous » (Maurice Rostand, 1926), « Malgré mon rationalisme, les choses de la chair restaient taboues pour moi » (Simone de Beauvoir, 1958), « Des livres complètement nuls deviennent tout à coup tabous » (Nathalie Sarraute, 1963), « Les sujets que la masse considère comme classés ou même comme tabous » (André Thérive, 1970), « Se rapporter à la date taboue » (Jean-Paul Sartre, 1972), « La rue Labat n'était pas taboue » (Robert Sabatier, 1974), « Le nombre des sujets tabous va croissant » (Louis Aragon, 1980), « Il y a vingt ans, l'URSS, le PC étaient des sujets tabous pour tout ce qui n'était pas de droite » (Jean Dutourd, 1985), « La question − taboue − du maintien du servage » (Hélène Carrère d'Encausse, 2013), « Il y a des mots tabous et il y a des traîtres mots » (Bernard Pivot, 2016), « C'est d'ailleurs une question intéressante, et taboue dans nos syndicats » (André Comte-Sponville, 2018). Tout bien pesé, c'est le Grand Larousse (1978) qui me semble avoir le mieux décrit la situation : « L'adjectif [tabou] s'accorde au féminin et au pluriel. On trouve cependant chez certains auteurs l'invariabilité ou un accord pour le nombre seulement [3]. » Dans l'usage actuel, en effet, l'accord en genre et en nombre tend à se généraliser, avec la bénédiction de nombreux spécialistes : « On laisse parfois invariable l'adjectif. Mieux vaut l'accorder. Des institutions taboues » (Hanse), « De nos jours, en général, on accorde en nombre et, souvent aussi, en genre : Des sujets tabous. Des personnes taboues (ou tabous) » (Girodet), « Tabou s'accorde au féminin et au pluriel » (Thomas), « Des mots tabous. Des armes taboues » (Bescherelle), « Une pratique taboue. Une institution taboue » (Petit Larousse illustré), « L'adjectif s'accorde généralement en genre et en nombre » (Robert).

    Les tenants de l'invariabilité (4) objecteront, avec la caution des académiciens, que tabou est d'abord un nom et qu'en tant que tel il n'est pas censé varier quand on l'emploie comme adjectif (que l'on songe à des yaourts nature). Voire. Car enfin, ne lit-on pas à l'entrée « miniature » de la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie : « En apposition. Des autos miniature ou miniatures » ? C'est que, explique Bescherelle, « quand le nom n'est plus reconnu comme tel sous l'adjectif [5], l'usage tend à "normaliser" l'accord. Ce fut le cas pour un mot comme tabou : des pratiques taboues ». Même constat chez Henri Briet : « Certains noms employés adjectivement tendent à devenir des adjectifs et peuvent varier en nombre [...]. Rares sont ceux qui varient aussi en genre : une réunion taboue [6] » (L'Accord de l'adjectif, 2009). Vous l'aurez compris, que tabou soit considéré comme un nom en apposition ou comme un véritable adjectif, rien ne s'oppose à ce qu'il prenne les marques usuelles de genre et de nombre. Mais brisons là (et je ne parle pas des tabous) en attendant de voir si l'Académie reviendra sur sa position dans la dernière édition de son Dictionnaire...

    (1) Selon certaines sources (Salomon Reinach, Daniel de Coppet), le polynésien tapu serait lui-même formé de ta (« marquer ») et de pu, adverbe d'intensité, d'où « fortement marqué » − comprenez : « porteur de signe(s) distinctif(s), différenciateur(s), pour alerter d'un danger et imposer le respect ou l'évitement » (Élise Thiébaut, Ceci est mon sang, 2017).

    (2) « The use of the word [taboo] as substantive and verb [is] English ; in all the native languages the word [...] is used only as an adjective, the substantive and verb being expressed by derivative words and phrases. »

    (3) L'accord en nombre seulement, admis par Girodet (« Des personnes taboues (ou tabous) »), n'est pas du goût de Dupré : « La citation de Maurice Rostand [cf. supra] est inexplicable. On peut écrire des gloires plus tabou ou taboues mais en tout cas pas tabous. » Cet exemple n'est pourtant pas isolé : « Les prémices des productions terrestres tabous jusque-là » (Jules Dumont d'Urville, 1835), « Les Atouas forment la première classe des personnes tabous » (Thomas Bernard traduisant Adolf Edward Jacobi, 1846), « Les étrangers, d'ailleurs, font souvent partie des choses tabous » (Cahiers internationaux de sociologie, 1958), « Mais ce sont des choses tabous dont on ne doit pas parler ! » (Pauline de Broglie, 1968), « Tous les mâles américains tremblent devant les femmes totems, les femmes tabous, les femmes castratrices, ces dévoreuses » (Jean Lartéguy, 1972), « J'ai peur de faire des choses tabous » (Hélène Giguère, 1999), « Le texte tourne sournoisement autour des pensées tabous » (Catherine Douzou et Paul Renard, 2002).

    (4) Rares sont les grammairiens actuels qui prônent la stricte invariabilité, à l'instar de Françoise Bidaud : « Certains adjectifs sont invariables, les plus courants sont : snob, chic, standard, tabouNous n'avons pas abordé les sujets tabou » (Nouvelle grammaire du français pour italophones, 2008).

    (5) Ou quand il n'est plus senti comme une expression elliptique (une montagne tabou pour « une montagne frappée d'un tabou ») ?

    (6) L'honnêteté m'oblige à préciser que l'auteur se contredit quelques pages plus loin : « Certains mots qui jouent le rôle de l'adjectif n'ont qu'une forme identique pour le masculin et le féminin : angora, bien, chic, grenat, kaki, rococo, snob, standard, tabou, vermillon. » Autre inconséquence, relevée cette fois dans le TLFi : « Le substantif et l'adjectif admettent généralement les marques usuelles de genre et de nombre, mais on rencontre des exemples où l'adjectif est invariable » (à l'entrée « tabou » de l'onglet « Lexicographie »), alors que l'adjectif est présenté comme variant uniquement en nombre dans l'onglet « Morphologie ».


    Remarque : Tabou, adjectif ou nom employé comme adjectif, signifie à l'origine « frappé d'interdit du fait d'un caractère sacré ou impur ». Relayé par la psychanalyse (cf. l'ouvrage de Freud Totem und Tabu, 1912), le mot est passé dans la langue courante aux sens figurés de « qui ne peut être fait, prononcé, touché par crainte, par pudeur, par respect (des convenances sociales ou morales) », « qui est l'objet d'un respect qui ne se discute pas ou, par ironie, qui paraît exagéré, quasi sacré ».

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose (ou des violences tabou, voire tabous).

     

    « Pris sur le fait(e)Un adjectif qui fait mal »

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  • Commentaires

    1
    pédant
    Mercredi 7 Mars à 23:40

    C’est moi qui ai posé cette question à EKABLOG.

    Je suis baba de la formidable réponse que j’ai reçue. Ca alors! Vraiment c’est très impressionnant. Quel travail! Quelle érudition!

    Et comment avez-vous pu faire toutes ces recherches pour trouver toutes ces ‘’occurrences’’ du mot ‘’tabou’’ depuis des siècles et jusqu’aux publications les plus récentes? C’est presque incroyable.

    Merci beaucoup.

    Instinctivement pour moi le problème était très simple. Tabou est un nom masculin. Quand un nom est employé en adjectif, ou en apposition, il est invariable. Point barre, circulez y a rien à voir comme disait Coluche. Ceci dit, après avoir lu ce texte brillant je suis devenu perplexe. Finalement la question ne se laisse pas trancher si facilement.

    Personnellement je préfèrerais m’en tenir à la position de l’Académie française qui dans sa grande sagesse a statué que tabou est un nom masculin. C’est aussi mon sentiment et peut me chaut que le mot polynésien originel ait été un adjectif. Qui se soucie de ça? Ceci dit, il y a tout de même plusieurs théories et de bons écrivains ont employé le mot de plusieurs manières différentes. Donc on n’est pas sortis de l’auberge. Grevisse doit se retourner dans sa tombe. La langue française n’est plus aussi claire que de son temps, elle commence à devenir pluraliste. Trop à mon goût.

     

    Merci encore à l’érudit anonyme qui s’est fendu de ce travail stupéfiant!

      • Jeudi 8 Mars à 07:53

        C'est moi qui vous remercie de m'avoir soumis cette intéressante question de langue.

    2
    Jean
    Jeudi 8 Mars à 07:23
    Jean

    Article très clair et impressionnant d'érudition, bravo !

    Par le tempo possédée, sur la piste verglassée, da da dap dap 
    Par le tempo possédée, ma Suzy dansait 
    Au Taboo, pas besoin de bagou 
    Son épaule est tattoo, tattoo ...

    comme disait Bashung....

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    3
    Chambaron
    Vendredi 9 Mars à 22:57

    Comme correcteur, voilà un moment que j'ai pris ma décision pour tous les mots clairement lexicalisés : accord systématique au pluriel (le s régulier), qu'il soit substantif ou adjectif. C'est l'un des attributs intangibles de la francisation – avec l'accentuation, le trait d'union et les lettres de l'alphabet latin. À tabou ou à la liste figurant dans l'article s'ajoutent chaque jour des mots importés et pour lesquels les dictionnaires tergiversent. Je viens de le faire pour cool ou sexy donnés comme invariables par certains dictionnaires, sans aucune raison. Il semble décidément plus facile d'y faire entrer des anglicismes que de leur faire respecter la grammaire de base !

    La féminisation est un autre sujet puisque la forme n'est pas standardisée et que les mots épicènes sont fréquents.

    4
    Michel Jean
    Mardi 24 Avril à 11:51

    Bonjour M.Marc,  de nombreux jurons ou termes furent frappés. de très bonne-heure, d’un tabou linguistique: chap. 756. D’amourette & Pichon.

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