• Un coup du vent

    « Comme le rappelle Miloud Mansour, "Le Front de gauche rassemble tout ceux qui, à gauche, sont vents debouts contre les politiques d'austérité qui ont démontré leurs échecs". »
    (Denis Bersauter, sur lamanchelibre.fr, le 24 janvier 2015)  

     

    FlècheCe que j'en pense

    Quand elle serait à la mode dans le jargon médiatique − on ne compte plus les professions « vent debout » contre telle ou telle décision de nos politiques −, l'expression être vent debout contre n'a pas le vent en poupe, tant s'en faut, chez les spécialistes de la langue : elle ne figure, à ma connaissance, dans aucun dictionnaire usuel ni aucun ouvrage de référence. De quoi piquer ma curiosité et me pousser à mener l'enquête.

    Celle-ci m'a d'abord fait croiser la route du Dictionnaire des arts et des sciences, rédigé en 1694 par Thomas Corneille à la demande de l'Académie française : « On appelle vent contraire, ou aussi vent devant et vent debout, un vent que l'on prend par la proue, c'est-à-dire qui vient directement du lieu où l'on veut aller. » Dans son sillage, le Dictionnaire moderne des termes de marine (1843) apporte cette utile précision : « Vent debout. C'est celui qui souffle précisément du point de l'horizon vers lequel on voudrait se diriger : le vent debout est par conséquent le plus contraire de tous. » Vous l'aurez compris : vent debout est à l'origine un terme de marine qui désigne un vent directement contraire à la route qu'un navire voudrait tenir.

    Les auteurs du Dictionnaire de marine à voiles et à vapeur (1859) font observer que debout devrait s’écrire en deux mots « quand on dit qu’un navire est debout au vent, qu’il a la mer ou le vent debout, et autres cas pareils ; car alors, on veut exprimer que ce navire a le bout (la proue), ou qu’il se présente de bout, dans la direction du vent et que le vent ou la mer le frappe sur le bout (sur l’avant) : cependant, l’usage général veut qu’on l’écrive en un seul mot ». Au demeurant, note fort justement Littré, opter pour la variante vent de bout − également mentionnée dans la sixième édition (1835) du Dictionnaire de l'Académie − « n'est autre que résoudre le mot en ses éléments ». Aussi ne s'étonnera-t-on pas de voir, encore de nos jours, les deux graphies naviguer de conserve à l'occasion.

    « De la pluie, du calme, et le peu qui venta, ce fut vent debout » (Bougainville).

    « La mer est grosse et le vent de bout » (Alexandre Dumas).

    « La mer était mauvaise ; le vent debout » (Pierre Loti).

    « À chaque instant il s'arrêtait, soit que "ça montât", soit que "ça descendît", soit que le mistral soufflât "de bout", comme disent les marins » (Léon Daudet).

    « Le vent, debout contre nous, nous barre le passage » (Colette).


    Au passage, signalons à l'attention de notre journaliste que l'adverbe debout (en un mot) reste invariable, même quand il est employé adjectivement : « Depuis dix jours nous sommes contrariés par les vents debout et le mauvais temps » (Jean-Baptiste Charcot).

    Mais l'orthographe n'est pas le seul écueil que nous réserve ladite expression. Encore convient-il de s'entendre sur sa construction et sur son sens actuel. Les dictionnaires anciens n'enregistrent que les tours avoir (le) vent debout, être (aller) debout au vent, tous pris au sens propre. L'Académie, du reste, s'en tient toujours à ces seules constructions, ignorant tout emploi figuré dans la dernière édition de son Dictionnaire : « Un navire debout à la lame, debout au vent. Avoir le vent debout ou, elliptiquement, vent debout. Virer de bord vent debout (on dit aussi Vent devant). » Il faut attendre, semble-t-il, le milieu du XIXe siècle pour trouver les premières attestations de être vent debout : « Quand un bâtiment reçoit le vent directement par l'avant, on dit qu'il est vent debout. On dit aussi qu'il a vent debout quand le vent souffle directement du point vers lequel il veut marcher » (Histoire d'un navire de Charles Vimont, 1855) ; « les torpilleurs ont des rappels beaucoup plus francs quand ils sont vent debout que quand ils sont vent arrière » (Bulletin de l'association technique maritime et aéronautique, 1890). Il ne vous aura toutefois pas échappé qu'il s'agit toujours là d'emplois au sens propre.

    Le glissement de avoir (le) vent debout à être vent debout contre semble avoir été facilité par l'emploi de l'ellipse vent debout (souvent en incise) avec des verbes construits avec la préposition contre (lutter, naviguer, marcher, etc.) : « Luttant vent debout contre une grosse mer » (1852), «  J'ai lutté, vent debout, contre lames et ras » (1868), « Celui qui se plaît à mener sa barque, vent debout, contre la fortune n'aura jamais la réputation d'un sage » (1897), « C'est ainsi qu'on marche vent debout contre le flot des réalités qui vous assaillent » (1916), « [Ils] ne pouvaient pas s'empêcher de lutter, vent debout, contre leur destin » (1927), « elle s'avance vent debout contre les vagues » (1959). Il faut toutefois attendre 1986 pour trouver une attestation de (être) vent debout contre au sens figuré de « être farouchement opposé (à une décision, à un projet) », sous la plume d'Albin Chalandon : « Les organismes HLM [...] se dressèrent vent debout contre ce qu'ils ressentaient comme la révolution, la fin d'un monopole ! »

    Et c'est là que les esprits chagrins se mettent d'ordinaire à tempêter. Car enfin, arguent-ils non sans quelque apparence de raison, la métaphore ne tient pas debout ! Quand un bateau à voile a le vent debout, donc qu’il fait face à un vent absolument contraire, sa voile est dégonflée et il n’avance plus : il est pour ainsi dire au point mort (1). Aussi la logique voudrait-elle que l'idée d'immobilité, de passivité se retrouvât au figuré : « Lorsqu'un orateur politique nous annonce aujourd'hui que ses partisans sont "vent debout contre" telle ou telle réforme, il s'imagine nous annoncer qu'ils s'y opposent avec vigueur, comme redoutablement campés sur leurs deux jambes dans un vent funeste. Mais il dit exactement le contraire : il nous apprend qu'ils sont réduits à l'impuissance et immobiles dans une mer qui s'agite sans eux... » lit-on ainsi sur le site Internet de la Mission linguistique francophone. Mais n'est-ce pas oublier − nous souffle le Manuel des marins (1773) − qu'un bateau ayant le vent debout par grosse mer se met à tanguer violemment « car la proue est élevée par la poussée verticale de la lame qui la choque, de manière qu'elle retombe souvent entre deux flots, ce qui produit un mouvement vif et continuel, le plus fatigant de tous ceux que la mer fait éprouver à un vaisseau » ? Autrement dit, naviguer vent debout, donc contre la force du vent, n'est pas chose aisée et exige de la part du navigateur une très forte détermination. De là sans doute l'idée de lutte et de résistance obstinées désormais attachée à l'expression, quel que soit le contexte envisagé.

    À bien y réfléchir, ajoute Marc Fumaroli, « le sens figuré − qui s'applique aux mouvements d'une minorité se dressant contre la force du pouvoir ou de l'opinion − s'est en quelque sorte dédoublé » : non seulement ladite minorité affronte un vent contraire − c'est là le sens figuré de avoir le vent debout (« rencontrer beaucoup d'obstacles dans l'accomplissement de ses desseins, ou dans les efforts que l'on fait pour les mener à un heureux résultat », d'après le Dictionnaire de marine à voiles et à vapeur déjà cité) −, mais elle s'emploie en même temps à faire souffler un vent hostile à la mesure envisagée.

    Toujours est-il que la construction être vent debout contre semble désormais bien ancrée dans les esprits terriens. Elle est courte, imagée et d'autant plus efficace que la polysémie du mot debout lui confère un supplément de panache : celui du vieux loup de mer, droit dans ses bottes de caoutchouc, refusant obstinément de s'incliner devant la force des éléments déchaînés. Gageons qu'elle poursuivra sa progression... contre vents et marées.

    (1) « le vent debout qui les [= les bateaux] condamne à l'immobilité » (Larousse, qui sème à tout vent).

    Remarque 1 : Surprise en découvrant cette définition dans le Dictionnaire d'expressions idiomatiques (2011) de Daniel-Gilles Richard : « Être vent debout (contre quelque chose). "Si opposer avec vigueur, farouchement". » J'en ai eu le souffle coupé, si si !

    Remarque 2 : Curieusement, quelques emplois de (être) vent debout pour font leur apparition au sens de « (être) farouchement favorable à » : « des officiers supérieurs vent debout pour défendre leurs collègues de l'état-major » (Serge July). Preuve, s'il en était besoin, de la confusion de sens entre debout (dans son acception nautique) et debout (dans son acception figurée « en  gardant une attitude digne et fière »).

    Remarque 3 : Avoir une figure à vent debout (ou de vent debout), avec t souvent sonore, c'est − selon les sources, le sens du vent et l'âge du capitaine − « avoir l'air ennuyé » (Vie et Langage) ou « avoir une physionomie renfrognée, peu amène, rébarbative » (Les mots de la mer).

    Remarque 4 : D'après le Dictionnaire historique de la langue française, « c'est tardivement que le mot [debout] passe dans le vocabulaire maritime en parlant d'un vent (1718) ». Cet emploi est pourtant attesté dès 1609 dans l'Histoire de la Nouvelle-France de Marc Lescarbot : « Nous avions eu vents assez à propos et depuis presque toujours vent debout. »

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Le Front de gauche rassemble tous ceux qui, à gauche, sont vent debout contre les politiques d'austérité (ou, plus sûrement, sont opposés aux politiques d'austérité).

     

    « Un sac de "ne"Quel cirque, ce flexe ! »

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  • Commentaires

    1
    Michel JEAN
    Vendredi 5 Février 2016 à 22:10
    Bonsoir M. Marc, quand marin nous avons le vent de dos/arrière, nous disons : "il adonne". De bout, de face, de devant, nous disons : " il refuse". C'est du langage de marine. Merci. Bye. Mich.
      • Vendredi 5 Février 2016 à 23:23

        Merci de ces précisions, que j'ignorais.

    2
    Perrine
    Vendredi 12 Février 2016 à 12:44

    Je ne saisissais pas non plus pourquoi on utilisait "être vent debout", alors que "avoir le vent debout" me semblait tout à fait compréhensible. C'est donc plus clair, merci !

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