• Un bref délai, de grâce !

    « Cazeneuve : "La France accueillera dans les meilleurs délais un millier de migrants". »
    (paru sur BFMTV.com, le 7 septembre 2015) 

    Bernard Cazeneuve (photo Wikipédia sous licence GFDL par Mahmoud)

     
    FlècheCe que j'en pense


    Est-il besoin de préciser que le sujet que je m'apprête à aborder ici pourra paraître, et à juste raison, fort dérisoire à côté de ce que vivent actuellement lesdits réfugiés ? Il n'en a pas moins sa place dans une chronique de langue.

    C'est que, à en croire Dupré, la locution dans les meilleurs délais, couramment employée dans la langue commerciale ou administrative au sens de « le plus rapidement possible, au plus vite », serait une impropriété : « Ce n'est pas la qualité des délais qui est en cause, mais leur longueur. Il faut dire : dans les plus brefs délais. » Si l'argument semble frappé au coin du bon sens − gageons que l'on y réfléchirait à deux fois avant de dire dans de bons délais (1) −, force est de constater qu'il n'est guère entendu de nos contemporains. Jugez plutôt : « Nous souhaitons vivement que soit établi dans les meilleurs délais […] un lexique orthographique de la langue française » (Maurice Druon), « ce que le roi demandait surtout à la Compagnie, c'était de venir à bout du dictionnaire dans les meilleurs délais » (Hélène Carrère d'Encausse), « Je vous laisse mener à bien la récupération d'un prépuce dans les meilleurs délais » (Yann Moix), « Marcello se fit un devoir de régler mon affaire dans les meilleurs délais » (Olivier Poivre d'Arvor), « obtenir dans les meilleurs délais le transfert de son camarade » (Pierre Lemaitre), « atteindre avec célérité, dans les meilleurs délais possible, le zéro rêvé » (Daniel Picouly).

    Il faut dire que les spécialistes de la langue sont plutôt divisés sur la question. Si les dictionnaires usuels semblent s'en tenir aux brefs délais (« À bref délai, dans les plus brefs délais : très bientôt », Robert illustré) Hanse répond sans détour à Dupré : « Pourquoi rejeter [l'expression dans les meilleurs délais] ? Ne peut-on, à la lettre, apprécier la qualité d'un délai ? » Voire. Et que penser de la position de l'Académie qui, à l'entrée « délai » de la dernière édition de son Dictionnaire, ignore ledit tour au profit de sans délai, sans plus de délai, à bref délai, dans les plus brefs délais, mais ne rechigne pas à l'employer à l'entrée « ce » : « Vous rejoindrez votre poste, et ce, dans les meilleurs délais » ? Allez comprendre.

    Pis : Goosse, le continuateur de Grevisse, n'hésite pas à taxer dans les meilleurs délais d'anglicisme ! À y regarder de plus près, rien n'est moins sûr : « L’influence de l’anglais n’est pas si évidente, fait judicieusement remarquer l'Office québécois de la langue française, les multiples façons de traduire dans les meilleurs délais (as soon as possible, as quickly as possible, promptly, at your earliest convenience, without delay, etc.) ne rappellent en rien la formule française. » Quant à ceux qui, à l'instar d'Abdallah Naaman dans son livre Le français au Liban, laissent entendre − sans plus d'argument − que sans délai serait également « inspiré de l'anglais », il leur sera rétorqué que ladite locution est tout de même attestée dans notre langue... depuis la seconde moitié du XIIe siècle : « Or faisons tost et sanz delai » (Chrétien de Troyes, Érec et Énide). La confusion provient, me semble-t-il, de ce que délai (proprement « temps accordé pour faire quelque chose » ou « prolongation consentie pour achever la réalisation d'un projet ») est un anglicisme sémantique quand il est employé au sens de « retard »... alors que l'on peut dire correctement sans délai ou sans retard pour « sur-le-champ, immédiatement ».

    Anglicisme ou pas, le succès de la locution dans les meilleurs délais s'explique surtout par son côté moins catégorique, moins autoritaire que dans les plus brefs délais, sans délai ou le plus tôt possible. Et il se trouve de beaux esprits pour s'en plaindre, me dites-vous ? C'est la meilleure !


    (1) Le tour se trouve toutefois chez quelques auteurs modernes : « En un temps où l'acheminement du courrier est un souci constant, il parvient toujours à faire parvenir ses lettres dans de bons délais » (Nicolas Schapira), « Pour avoir de bonnes statistiques, il fallait faire du chiffre, dans de bons délais » (David Messager), « les entreprises susceptibles de les [= les travaux] effectuer dans de bons délais » (Yvette Roudy), « pour pouvoir servir dans de bons délais les commandes des libraires » (Alban Cerisier).


    Voir également le billet Sans délai

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La France accueillera dans les plus brefs délais un millier de migrants.

     

    « Ça suffit !Les mystères du soir »

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  • Commentaires

    1
    Pingouin
    Dimanche 13 Septembre 2015 à 21:21

    Un petit commentaire, sans prétention, en passant.


    J'ai quelques réticences à faire de dans les meilleurs délais un synonyme de dans les plus brefs délais. Comme mentionné dans le dernier paragraphe du billet, le tour se veut moins impératif, mais cela procède plus souvent d'une précaution de forme (c'est plus poli) que d'une nuance de fond (ce n'est pas moins urgent).


    Me venait plus volontiers à l'esprit que meilleurs délais pouvait évoquer le compromis, qu'il s'agissait de faire au mieux, compte tenu - ne serait-ce qu'en partie - des obligations, des engagements et autres contraintes que l'on pourrait avoir par ailleurs. Bref, un curseur dans le dés que possible plutôt que dans le au plus vite.


    De plus, si les délais peuvent être perçus comme trop longs (pour qui attend leur terme), ils peuvent aussi être vécus (pour qui doit les tenir) comme trop courts. Dans ce deuxième cas, vouloir de meilleurs délais, c'est souhaiter un plus grand laps de temps, une prolongation. Et non l'inverse. L'adjectif meilleur contenant ici l'idée de plus favorable, plus à son avantage.


    A ce petit jeu, les délais ont vite fait de ne plus être les meilleurs pour tout le monde. Et partant de là, par contamination, ne sommes-nous pas tentés, en reprenant le tour dans les meilleurs délais, de nous demander pour qui sont-il les meilleurs ? Amplement suffisant pour nourrir mauvaise foi et chicanerie... mais aussi raillerie !


    Merci pour ce billet, et tous les autres car je passe souvent par ici.

    2
    Dimanche 13 Septembre 2015 à 22:35

    Votre analyse est pertinente : l'idée de "faire au mieux" n'est sans doute pas étrangère à notre affaire.

    3
    Michel JEAN
    Lundi 14 Septembre 2015 à 10:59

    Bonjour M. Marc, ne peut-on pas penser que l'emploi de termes tel que: meilleur, moindre et pire, et de trois autres termes qui dérivent de la forme neutre de ces trois adjectif: mieux, moins et pis ne traduisent pas forcément un accent d'une énorme sincérité ou d'une coutumiére (insincérité) ??? (!) Merci. Bye. Mich.

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