• Tirer tous azimuts

    « Le sénateur socialiste Jean-Pierre Sueur [photo ci-contre] estime ainsi qu’il est "tout à fait inapproprié de tirer des conséquences politiciennes" de ces arrestations »
    (Rémi Clément, sur publicsenat.fr, le 16 juillet 2015) 

    (photo Wikipédia)

     

    FlècheCe que j'en pense


    Notre sénateur ne croit pas si bien dire : n'est-il pas tout à fait inapproprié de tirer... des conséquences ? « On tire des conclusions ; les conséquences, elles s'imposent sans qu'il soit besoin de les tirer ou non ! » lit-on sur un forum consacré à la langue française. Les internautes, au demeurant, ne sont pas tendres avec ledit tour : « Que l’on cesse de nous rebattre les oreilles avec cette expression erronée qui est un contresens, s'enflamme un écrivain public sur son site. On observe les conséquences, on les subit, mais on en tire les conclusions qui s’imposent. »

    Mieux vaudrait, en l'espèce, ne pas tirer de conclusions trop hâtives. Car enfin, qu'en pensent les spécialistes de la langue ? « Tirer une conséquence de quelque proposition, de quelque fait » (Littré, à l'entrée « inférer »), « Tirer, déduire une conséquence » (Académie, à l'entrée « conséquence »), « Tirer des conséquences » (Petit Larousse et Robert illustrés, à l'entrée « argumenter »), « On dit très bien : Tirer (ou déduire) une conséquence » (Hanse). On le dit très bien − que ce soit avec conséquence ou avec conclusion − et depuis fort longtemps, du reste. Pour preuve, ces exemples... tirés du Littré et empruntés aux meilleures plumes : « D'où l'on peut tirer une conséquence infaillible » (Corneille) ; « Du premier principe il tire cette conséquence »  (Bossuet) ; « Pour en tirer des conséquences qui la déshonorent », « Il en tire des conclusions admirables » (Pascal). Ajoutons-y : « De ce principe [...], je pourrais encore tirer bien des conséquences opposées à la foi », « Peut-on de sang-froid tirer de pareilles conclusions ? » (Malebranche) ; « en prouvant que j'en tire des conséquences qui ne doivent pas en être tirées », « Mais enfin l'auteur tirera-t-il de là une conclusion claire et précise ? »  (Fénelon) ; « Quel dessein [de vouloir] mettre l'iniquité en système, d'en donner des règles, d'en former des principes et d'en tirer des conséquences ! », « si c'est le contraire, il faudra tirer une conclusion opposée » (Montesquieu) ; « des conséquences fausses que l'auteur en tire », « Il est vrai qu'il en tire une conclusion qui l'a fait siffler dans nos trois royaumes » (Voltaire) ; « Ils ne voient pas qu'ils devraient tirer une conséquence toute contraire », « et vous devez tirer de là une conclusion bien naturelle sur mes sentiments à votre égard » (Rousseau) ; « L'amour est sujet à exagérer les nuances les plus légères, il en tire les conséquences les plus ridicules »,  « les conclusions que le comte pair de France tirait des propos pleins d'humeur du général de province » (Stendhal) ; « [des commentaires] dont la longueur est parfois plus grande que celle de la Guemara elle même, et qui, tantôt lui apportent des précisions, tantôt en tirent des conséquences religieuses, morales ou pratiques » (Robert Aron).

    Sans doute est-il utile de rappeler que conséquence et conclusion sont ici deux termes de logique, que le Dictionnaire universel des synonymes (1802) présente comme « synonymes » en ce qu'ils désignent également une idée ou une proposition qui dérive d'une autre ou de plusieurs autres. La différence, précise Littré, est qu'un raisonnement n'a qu'une conclusion (proposition finale déduite des prémisses), mais peut avoir plusieurs conséquences (propositions intermédiaires et proposition finale). Autrement dit, on tire des conséquences pour arriver à la conclusion, qui n'est elle-même qu'une conséquence particulière (1), ainsi que le confirme l'Académie : « Conclusion, n. f. 2. Logique. Conséquence que l'on tire d'un raisonnement ou de l'exposé des faits. » C'est dans cette acception didactique que conséquence et conclusion sont entrés en composition, dès le milieu du XVIIe siècle, avec le verbe tirer, pris quant à lui au sens de « déduire, obtenir, inférer » : « On dit Tirer une conséquence, une conclusion, pour Inférer, conclure. De cela, je tire une conséquence. On tire de là un grand argument contre lui. La conclusion que vous voulez tirer de là n'est pas juste » lit-on dans la cinquième édition (augmentée) du Dictionnaire de l'Académie, parue en 1798.

    Jean Tribouillard, contributeur de la revue Défense de la langue française, émet toutefois de sérieuses réserves quant au choix du verbe tirer : « Fréquemment employée par les hommes politiques, l'expression "tirer des conséquences" est à déconseiller, les conséquences se tirant, étymologiquement, d'elles-mêmes. » L'argument repose sur le fait que le mot conséquence − tiré du latin consequentia (« suite, succession », puis « lien d'argument, conclusion ») à partir de consequens, participe présent de consequi, lui-même formé de cum (« avec ») et sequi (« suivre ») − comporte déjà « une idée de mouvement où [des faits font suite à d'autres faits], leur sont consécutifs ». L'auteur conclut : « Mieux vaut donc remplacer ce verbe malvenu, suivant le cas, par attendre, espérer, redouter, prévoir... » ou bien user d'autres formules, « telles que "tirer un enseignement, une leçon, des conclusions" ». C'est oublier, me semble-t-il, que tirer est ici employé avec une valeur logique (« déduire d'un ensemble de prémisses, inférer ») et non spatiale. On écrira tout aussi correctement tirer une conjecture, l'idée de mouvement contenue dans conjecture − emprunté du latin conjectura, dérivé de conjicere, lui même composé de cum et jacere (« jeter »), littéralement « jeter ensemble », d'où ici, au figuré, « combiner dans l'esprit, présumer » − n'étant en rien incompatible avec le verbe tirer.

    L'Académie, au demeurant, enregistre sans barguigner les expressions tirer les conséquences, tirer les conclusions, lesquelles se sont répandues hors du champ de la logique : « Par extension. Tirer les conclusions d'un retard, d'une absence, d'un échec. J'en tire la conclusion qu'il ne viendra pas » (neuvième édition de son Dictionnaire, à l'entrée « conclusion ») ; « À bon entendeur salut, que celui qui a compris ce que je viens de dire en tire les conséquences » (Id., à l'entrée « entendeur »). Le TLFi, de son côté, a beau vouloir faire une distinction, ô combien subtile, entre tirer des conclusions (obtenir par déduction, par raisonnement) et tirer les conséquences (obtenir par voie de conséquence) − parce que conséquence, dans son sens courant de « suite qu'un acte ou un évènement a ou peut avoir », a perdu sa valeur logique ? −, la logique, justement, voudrait que l'on tirât toutes les conséquences d'un fait avant de tirer la conclusion. N'en déplaise aux fustigeurs de tout poil...

    (1) Les logiciens ajoutent une distinction, que Littré s'emploie à tirer au clair : « À un autre point de vue, la différence est que la conséquence est le lien intellectuel entre les prémisses et la conclusion ; la conclusion [...] est la proposition même qui est déduite. » Les choses sont tout de suite plus limpides avec un exemple : Toutes les cartes sont noires ou vertes ; or l'as de cœur n'est pas noir ; donc il est vert. Les deux premières propositions sont appelées les prémisses. La conséquence (liaison ici marquée par donc) est très exacte : si l'as n'est pas noir, il est donc vert. La conclusion, en revanche, est fausse, puisque l'as de cœur est, comme chacun sait, rouge. « Cela vient de ce que la majeure [= la première proposition du syllogisme] est fausse. Les cartes sont noires ou rouges, et non pas noires ou vertes » conclut Littré. Autre exemple, fourni cette fois par Victor-Augustin Vanier dans son Dictionnaire (1836) : « De ce que telle puissance est en guerre avec [l'Empire ottoman], on peut tirer la conséquence que telle autre puissance, amie de cette dernière, lui prêtera des forces ; mais on n'affirme pas le fait pour cela. La conclusion ne viendra que plus tard ; ce n'est que lorsqu'on aura la certitude du fait qu'on pourra conclure en disant : Cette puissance a secondé, ou elle a abandonné [l'Empire ottoman]. » Vous l'aurez compris : on peut tirer des conséquences − vraies ou fausses − d'un fait, sans rien conclure. Partant, pourquoi refuserait-on à nos élus, confrontés à un fait de la vie quotidienne, d'en tirer toutes les conséquences avant de prendre (ou non) les mesures qui s'imposent ? Je vous laisse tirer vos conclusions personnelles...

    Remarque : Histoire de se tirer d'affaire dans les conversations, on veillera à distinguer les constructions tirer une conséquence d'une chose (« en déduire une conséquence ») et tirer une chose à conséquence, tour attesté dès 1253 au sens de « faire valoir quelque chose pour obtenir quelque chose de pareil », d'où « lui faire produire une conséquence » et, au figuré et absolument, tirer à conséquence (« avoir de l'importance par ses suites ou ses résultats ») : Cela ne tire pas à conséquence, ce n'est pas grave.

     

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  • Commentaires

    1
    Dico Tommy
    Vendredi 27 Novembre 2015 à 11:11

    Bonjour. On peut approcher la langue en statisticien - ce que vous faites ici avec une rigueur qui vous honore ("voyez le nombre de bons auteurs ont commis cette bévue indéniable, et le nombre de dictionnaires se sont à leur suite fourvoyés à l'entériner" ) - ou en esthète et en logicien, double ennemi de ce qui est laid et faux. Je me range dans la seconde catégorie, non pas en observateur savant mais passif qui dénombre, mais dans une attitude assumée d'idéaliste en action, qui refuse l'entêtement dans l'erreur et s'efforce de l'endiguer. Même ou surtout, lorsque cet entêtement dans l'erreur fait fi de l'évidence pour s'appuyer sur des statistiques dépourvues de valeur probante quant à la justesse d'une tournure vide de sens (mot pour mot, "tirer des conséquences" ne veut RIEN dire ; à l'instar de "loin s'en faut" qu'on trouve pourtant chez des orateurs en vue et dans des dictionnaires en vogue)

    Bref, vous en tirer les conclusions que vous voudrez et j'en assumerai les conséquences !

    Mais un article comme celui-ci pose toutefois la question de l'utilité même d'un écrit dissertant doctement sur une bévue sans la voir ni la comprendre, et invitant les locuteurs indécis à se prosterner devant les figures éminentes qui propagent une ineptie par mégarde ou par routine.

    Bien confraternellement.

    D.T.

     

    2
    Vendredi 27 Novembre 2015 à 15:35

    Pourquoi devrait-on se limiter à une seule approche de la langue ? Il ne vous aura pas échappé que, si la première partie de l'article énumère des références littéraires, la seconde s'intéresse au sens des termes de l'expression étudiée.

    "Tirer des conséquences" ne veut RIEN dire ; à l'instar de "loin s'en faut" qu'on trouve pourtant chez des orateurs en vue et dans des dictionnaires en vogue > Voilà votre côté statisticien qui s'exprime. Il n'empêche : l'expression fautive loin s'en faut ne se trouve (sauf erreur de ma part) ni dans mon Robert illustré 2013, ni dans mon Petit Larousse 2005, ni dans le Dictionnaire de l'Académie... contrairement à tirer des conséquences.

    Un écrit dissertant doctement sur une bévue sans la voir ni la comprendre > L'essentiel est sans doute que vous l'ayez vue et comprise.

    3
    Michel JEAN
    Samedi 28 Novembre 2015 à 12:08

    Bonjour M. Marc, selon M. G. Gougenheim: Les mots Français, tirer, c'est envoyer son projectile simplement et donc ainsi par voie de conséquence on ne tire pas des conséquences ok. De là à me faire traiter de (prosterné!) par bien plus (opiniâtre!).  "Mais l'excellent art. de Mme. Irène Tomba-Mecz ( Sens figuré et changement de sens), lui me rabiboche avec des formulations identiques, Persée." Merci. Bye. Mich.

    4
    Michel JEAN
    Samedi 28 Novembre 2015 à 12:13

    R' jour, espère avoir ("casser") du mauvais silence. Bye.

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