• Souvenir de quartier


    « Il aimerait bien que vous vous souveniez qui était ce Trostel. »
    (Patrick Modiano, dans son roman Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier)

     




    FlècheCe que j'en pense

    Il y a fort à parier que plus d'un lecteur du dernier roman de Patrick Modiano se sera posé la question suivante : Il aimerait bien que vous vous rappeliez qui était ce Trostel ne serait-il pas de meilleure langue ?

    C'est que, si tout a été dit sur la construction des compléments d'objet des verbes se souvenir (de quelque chose, de quelqu'un) et se rappeler (quelque chose, quelqu'un), le cas qui nous occupe est particulier : nous sommes ici en présence d'une proposition interrogative indirecte en fonction de complément d'objet indirect, ce qui est pour le moins inhabituel. Car enfin, est-on fondé à étendre aux verbes ou locutions verbales dont le complément est indirect le tour interrogatif dans la subordonnée, parfaitement régulier après des verbes transitifs comme savoir, ignorer, se demander et... se rappeler ?

    Force est de constater que, sur ce point, les avis divergent. Selon René Georgin, « ces constructions sont critiquées par des puristes intempérants, sous prétexte que s'apercevoir, se souvenir, avoir idée, se rendre compte se construisent normalement avec la préposition de. C'est pousser trop loin l'amour de l'analogie et de la symétrie syntaxiques. Le fait qu'un nom ou pronom compléments soient obligatoirement amenés par de n'entraîne pas automatiquement l'emploi de la même préposition devant une subordonnée qui a sa syntaxe propre. On dit fort bien : [Je me souviens que vous êtes venu à côté de : je me souviens de votre venue]. La variété et la souplesse des constructions sont une des qualités de notre langue... » (Jeux de mots : de l'orthographe au style, 1957).

    La question mérite pourtant que l'on s'y attarde. Si l'on en croit Goosse, le continuateur de Grevisse, la présence de la préposition de serait « régulière devant ce qui, ce que remplaçant, dans l'interrogation indirecte, que de l'interrogation directe, ou devant ce que exclamatif » : « Ce confrère (...) devrait se souvenir de ce que je fus alors » (François Mauriac). Jean-Paul Jauneau, dans N'écris pas comme tu chattes, partage les mêmes souvenirs : « Il faut dire : Je me souviens de ce que tu m'as dit et : Je me rappelle ce que tu m'as dit. »

    À l'inverse, l'absence de la préposition semble acquise devant les interrogatifs combien, comment, où, pourquoi, quand, si : « Je ne me souviens pas s'il y était, s'il y est venu. Je ne me souviens pas quand cela est arrivé, comment cela s'est fait, pourquoi il a fait cela, où cela s'est passé » (huitième édition du Dictionnaire de l'Académie) ; « Je me souviens combien il était prudent. Je ne me souviens pas s'il était là quand c'est arrivé » (Hanse) ; « Je me souviens à peine / Si je suis empereur, ou si je suis Romain » (Racine) ; « Vous souvenez-vous quand je vous emmenais à la campagne ? » (Flaubert) ; « Mais voilà qu'il ne se souvient plus comment déclencher le mécanisme du tourne-disque » (R. Pinget). Gide fait toutefois dire à une vieille bonne dans Les Faux-Monnayeurs : « C'est comme si vous me demandiez si je me souviens de comment je m'appelle. »

    Mais la belle unanimité vole en éclats dès lors qu'il est question des interrogatifs qui, quel. Jugez-en plutôt : « Je ne me souviens pas qui me l'a dit » (huitième édition du Dictionnaire de l'Académie) ; « Je ne me souviens pas qui m'a posé cette question » (Hanse) ; « Sans plus se souvenir quel il était jadis » (Théophile de Viau, 1621) ; « Un silence mélancolique, si l'on se souvient de qui l'on aime » (Saint-Exupéry) ; « Vous souvenez-vous de qui nous sommes ? » (Albert Camus) ; « Je ne me souviens pas de qui a dit cela ou Je ne me souviens pas qui a dit cela » (Hélène Huot, dans Constructions infinitives du français) ; « Quelqu'un, je ne me souviens pas de qui, se penche sur moi » (Dominique Maroger, dans Les idées pédagogiques de Tolstoï, Prix Jules Favre de l'Académie française) ; « Je ne me souviens pas qui » (Jean-Luc Benoziglio) ; « redressez-vous et souvenez-vous de qui vous êtes » (Elsa Godart) ; « Joséphine ne se souvient pas qui l'a emporté » (Daniel Picouly) ; « Je commis un calembour, je ne me souviens plus lequel » (Jean-Pierre Chabrol). Goosse croit toutefois se souvenir que ce serait là affaire de niveau de langage, la préposition étant conservée « dans une langue moins soignée, reflet de l'oral familier, devant [certains] interrogatifs ».

    La confusion entre les deux constructions est telle que nos spécialistes eux-mêmes en perdent leur (quartier) latin. Ne lit-on pas dans une ancienne édition du Robert : « L'emploi de de (ou en, dont) après se rappeler est possible en interrogation indirecte : Je me rappelle de quel ton Barrès jugeait Claudel (Mauriac) » ? L'exemple est pour le moins mal choisi, puisque la préposition de est ici à rattacher au verbe jugeait et non pas à me rappelle (De quel ton Barrès jugeait-il Claudel ?).

    Se rappeler, se souvenir... Une chose est sûre : ce n'est pas avec le tout nouveau Prix Nobel de littérature que l'usager de la langue trouvera la paix de l'esprit.


    Voir également le billet Se rappeler / Se souvenir.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Il aimerait bien que vous vous souveniez qui était ce Trostel (ou Il aimerait bien que vous vous rappeliez qui était ce Trostel).

     

    « L'arroseur arroséEt toc ! »

    Tags Tags : , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :