• S'expliquer de quelque chose

    S'expliquer de quelque chose

    « Une trentaine de policiers de la brigade anti-criminalité des quartiers nord de Marseille vont devoir à présent s’expliquer de faits de corruption et de racket. »

    (Frédéric Ploquin, sur marianne2.fr, le 6 octobre 2012) 

     

     

    FlècheCe que j'en pense


    Encore une bizarrerie de la langue française... que je ne m'explique pas !

    À la forme pronominale, le verbe s'expliquer signifie « faire connaître, faire comprendre sa pensée en la développant » (Je me suis sans doute mal expliqué), « comprendre la raison, le bien-fondé de quelque chose » (Je ne m'explique pas son attitude) et « devenir intelligible » (Tout s'explique). Il s'enrichit d'être suivi d'une préposition : ainsi, s'expliquer sur prend le sens de « justifier un fait, un comportement, une opinion » (Il s'est expliqué sur son absence) ; s'expliquer avec, celui d'« avoir une discussion destinée à éclairer ou à justifier des intentions ou une conduite » (Il s'est longuement expliqué avec lui).

    Mais quid de s'expliquer de ? Ma brigade de dictionnaires usuels reste étonnamment muette sur la question. Et je ne me l'explique pas, tant il semble habituel, à Paris comme à Marseille, de dire d'un adolescent qui vient de rater son bac qu'il va s'en expliquer avec ses parents – ce qui suppose, vous en conviendrez, que l'on puisse s'expliquer de quelque chose.

    Littré est plus disert : « S'expliquer d'une chose, en dire ce qu'on en pense, en parler. Il n'était pas le seul qui s'expliquât d'un tel dessein (Bossuet). » Si le tour est clairement attesté au XVIIe siècle, on est fondé à se demander s'il est encore vivant de nos jours, tant Larousse et Robert semblent l'avoir enterré comme le dernier des criminels.

    Qu'en pense la BAC – entendez la bible de l'ACadémie ? Pas plus de trace, à première vue, de ladite construction dans son Dictionnaire, si ce n'est de façon détournée avec ce désormais classique Après s'en être expliqués, ils se sont réconciliés. Je dis « à première vue » car une recherche plus approfondie me mène sur une piste, dans les quartiers nord de l'article « préface » : Il s'est longuement expliqué de ses choix esthétiques dans sa préface. C'est à n'y rien comprendre... Si s'expliquer peut correctement être suivi de la préposition de, pourquoi ne pas le préciser clairement à l'entrée « expliquer » ? Je ne me l'explique toujours pas... mais l'Académie se justifie, elle, en précisant qu'elle n'a pas vocation à « indiquer explicitement toutes les constructions verbales possibles ». Dont acte. Le mystère n'en reste pas moins épais, à mes yeux, en ce que je ne perçois pas davantage la différence entre s'expliquer sur ce fait et s'expliquer de ce fait.

    La chose qui me rassure, dans cet univers policé où la violence des mots supplante parfois celle des actes, c'est que je ne suis pas seul à m'interroger. Féraud, déjà, en 1787, écrivait dans son Dictionnaire critique de la langue française :

    « S'expliquer se dit, ou tout seul, expliquez-vous ; ou avec la préposition sur. Il faut vous expliquer sur cette proposition, ou là-dessus. Bossuet [encore lui !] lui donne l'ablatif pour régime. N'est-ce pas vouloir tout embrouiller que de s'expliquer si foiblement du libre arbitre. — On dirait aujourd'hui, sur le libre arbitre. — On dit, à la vérité, s'en expliquer, mais l'ablatif n'est bon qu'avec ce pronom. »

    Voilà peut-être un début... d'explication.

    Remarque 1 : Le tour est pourtant attesté de longue date : « Et encore après tout cela ils ajoutent qu'ils n'oseroient s'expliquer de ce qu'ils pensent de tant de belles maximes » (Vaugelas, 1647), « Pour s'expliquer de ses sentimens anciens sur cette matière » (Jean Chapelain, 1665), « S'expliquer de quoi que ce soit qui regarde sa liberté » (cardinal de Retz, avant 1679), « S'expliquer de rien avec le roi » (Saint-Simon, avant 1825), « Il avait raison de vouloir s'expliquer de ses projets avec mademoiselle d'Estorade » (George Sand, 1859).

    Remarque 2 : Curieusement, le TLFi ne mentionne, pour le sens de « justifier une attitude, un comportement, une opinion », que les constructions « s'expliquer (de qqc.), s'en expliquer » (aucune trace de s'expliquer sur !), sans toutefois citer d'exemples avec de.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    « Ils vont devoir s’expliquer de faits de corruption et de racket » ou, plus couramment, « Ils vont devoir s’expliquer sur des faits de corruption et de racket ».

     

    « Sans compter surSe rappeler de la victoire »

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  • Commentaires

    1
    Jean L'Esquine
    Vendredi 3 Août à 11:11

    'Elementary, my dear Watson !', as Sherlock never said...

    1 - Il a raté son bac, il doit s'en expliquer... Oui, il doit s'expliquer   d'   avoir raté son bac !

    2 - L'échec de son bac ? Il doit s'en expliquer... Oui, il doit s'expliquer   sur   cet échec  !

    Il semblerait qu'on s'explique d' -une action (verbe), mais sur -un acte (nom)... Du coup, le "en" de "s'expliquer de" coule de source, mais le "en" de "s'expliquer sur" n'est "bon", comme dit Féraud, qu'en tant que... béquille : parce qu'on ne peut décemment prendre "sur [=à ce sujet]" pour "sur [=en ce lieu]", le français ne peut substituer à ces deux faux-frères un même "y" qui, lui, est univoque - J'y suis, j'y reste! alors, va pour en : puisque En marche, tout va bien...........

    ..... ben quoi ?

    ...n'est-il pas, my dear ?

    Post scriptum - ô Assurancetourix, ne subsisterait-il pas quelque trace du traumatique de bello gallico dans notre idiome ? de facto, je le pense....

      • Samedi 4 Août à 10:14

        Il semblerait qu'on s'explique d' -une action (verbe), mais sur -un acte (nom).

        Ce n'est pas ce que laissent entendre Littré et l'Académie : « S'expliquer d'une chose, en dire ce qu'on en pense, en parler. Il n'était pas le seul qui s'expliquât d'un tel dessein (Bossuet) » ; « Il s'est longuement expliqué de ses choix esthétiques dans sa préface ».

    2
    Jean L'Esquine
    Samedi 4 Août à 14:16

    Dont acte, Marc81.

    Je me suis exprimé sur ce sujet délicat et ne saurais m'en expliquer plus avant - si ce n'est en persistant à proposer mon allusion à l'ectoplasme du de latin, si rémanent et prégnant dans nos esprits classiques ; ce de latin lui-même porteur d'une copieuse sémantique dont l'héritage lui vaut sa présence dans bien des expressions françaises.

    Alors pourquoi celle-ci, après tout, ne hanterait-elle pas jusqu'aux annales de la BAC ?

    3
    Sylvaine
    Samedi 4 Août à 21:16

    Bonjour,

    Ne serait-il pas préférable d'écrire ci-dessus tant Larousse et Robert semblent l'avoir enterré comme le dernier des criminels ?

    Sylvaine

     

      • Dimanche 5 Août à 23:36

        En effet ! Je vous remercie de votre vigilance.

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