• Revendications syntaxiques

    « L'agresseur de l'enseignant juif de Marseille se revendique de l'État islamique. »
    (Mélanie Faure, sur lefigaro.fr, le 11 janvier 2016) 

     

     FlècheCe que j'en pense


    Le sujet ne peut que paraître dérisoire, au regard de la gravité des faits relatés. Il n'en est pas moins digne d'intérêt pour un chroniqueur de langue. D'après le site Internet de la Mission linguistique francophone, « le verbe revendiquer n'est jamais pronominal » (1). Dupré se montre à peine plus mesuré : « On peut même dire que le verbe revendiquer ne s'emploie pratiquement pas à la voix pronominale. » Et pourtant, un rapide coup d'œil sur la Toile suffit à prouver que se revendiquer est attesté depuis... le XVIe siècle : « [Pour] se revendiquer un si beau, ample et magnifique païs » (André Theuvet, 1584), « Et le Pape se revendiqua sur tous son ornement de chef » (Histoire des papes et souverains chefs de l'Église, édition de 1653) (2), « Comme les rois de France et d'Angleterre se revendiquent en certaines églises de leur Royaume la collation des prébendes et autres bénéfices » (Traité singulier des régales, 1688), « Revendiquer ou Vendiquer. Les marchandises [...] volées peuvent se revendiquer en quelques mains qu'elles se trouvent » (Dictionnaire universel de commerce, 1723), « Se revendiquer, verbe pronominal » (Napoléon Landais, 1835), « Ce livre [...] est le monument immortel des efforts que faisait l'esprit humain pour se revendiquer lui-même » (Abel François Villemain, 1839), « Se conjugue avec le pronom personnel : Se revendiquer » (Louis-Nicolas Bescherelle, Dictionnaire usuel de tous les verbes français, 1842), « Se revendiquer, verbe pronominal. Être revendiqué » (Prosper Poitevin, 1856), etc.

    Ce que nos spécialistes voulaient peut-être dire, c'est que, si le verbe revendiquer est à peu près synonyme de réclamer (revendiquer un bien, un héritage, une augmentation de salaire, un titre, mais aussi revendiquer une cause, une action, une responsabilité, la paternité d'une œuvre), la langue soignée ne saurait donner à se revendiquer le sens de « se réclamer, se prévaloir », ainsi que le confirment les exemples précédemment cités : se revendiquer y est employé pour « revendiquer (quelque chose) pour soi » (3) ou « être revendiqué », et non pas pour « affirmer être partisan (d'une doctrine) » comme on le voit trop souvent de nos jours. Comparez : Il se réclame du gaullisme, il revendique son appartenance au gaullisme (et non Il se revendique du gaullisme).

    Même son de cloche chez Goosse, le continuateur de Grevisse : « Revendiquer quelque chose étant proche de réclamer quelque chose, revendiquer a acquis récemment une construction pronominale calquée sur se réclamer de : °Se revendiquer de la qualité de Français. Cela n'est pas dans les dictionnaires (4). » (Notez qu'est passé sous silence le fait que l'emploi pronominal de revendiquer est attesté depuis plus de quatre siècles.) Goosse ajoute : « Autre tour néologique, rare selon le Robert, se revendiquer comme "assumer le fait d'être" : Il se revendique comme noir, en face du blanc, dans la fierté (Sartre). » Et c'est là que les choses se compliquent : car enfin, si les tours se revendiquer de et se revendiquer comme sont à ranger parmi les néologismes (voire les barbarismes, selon le Wiktionnaire), on est fondé à se demander pourquoi l'Académie s'est résolue à accueillir le second (mais pas le premier) au sein de la neuvième édition de son Dictionnaire : « Pron. Se revendiquer comme, vouloir être connu, reconnu comme. C'est un amateur éclairé et qui se revendique comme tel. » Les Immortels persistent et signent sur leur site Internet : « Se revendiquer ne peut être construit avec la préposition de et un complément d'objet indirect. Il ne s'emploie en effet qu'avec la préposition comme et avec le sens de "s'affirmer comme, vouloir être reconnu comme" : Il se revendique comme poète avant tout. » J'avoue avoir du mal à m'expliquer cette différence de traitement entre les deux constructions : est-ce parce que revendiquer comme est depuis longtemps installé dans l'usage (5), contrairement à revendiquer de ?

    Il n'empêche, se revendiquer de est attesté jusque sous des plumes avisées, voire − horresco referens − académiciennes : « De quoi se revendiquer de sa trace » (Armand Silvestre, 1891), « Mais votre famille maternelle se revendiquait de la vielle tradition religieuse et royaliste » (Henry Bordeaux, 1939), « On ne saurait reprocher aux natifs et habitants d'une région d'aimer passionnément celle-ci, de s'en revendiquer fièrement » (Jean-Pierre Colignon, 2014), « Pour une marque qui se revendique de la "French Touch" » (Bruno Dewaele, 2015), « Il dénonçait ce péril en se revendiquant d'Orwell » (Hélène Carrère d'Encausse, 2017). Ces quelques cautions suffisent-elles à... revendiquer la légitimité de ladite construction ? Dans le doute, il est toujours possible d'opter pour l'irréprochable se réclamer de.


    (1) Le ton se fait moins catégorique quelques lignes plus bas : « Si l'on peut à la rigueur, par audace de style, "se revendiquer", on ne peut en aucun cas "se revendiquer de". »

    (2) C'est « se vendiqua » qui figure dans l'édition de 1616, passé simple de l'ancien verbe se vendiquer employé au sens de « s'attribuer, réclamer pour soi, comme sa propriété ».

    (3) Sur le modèle du latin aliquid vindicare (« réclamer quelque chose à titre de propriété, le revendiquer »), avec ou sans sibi (« pour soi »).

    (4) Au train où vont les choses, gageons que cela ne saurait tarder. N'ai-je pas trouvé, au hasard de mes recherches, cet exemple dans le Robert & Collins super senior (édition 2000) : « Elle se revendiquait du féminisme she was a feminist and proud of it » ? Le même dictionnaire continue de semer le trouble en ne faisant guère de cas de comme dans se revendiquer comme : « Il se revendique (comme) Basque he asserts ou proclaims his Basque identity. » Il faut dire que la construction se revendiquer + adjectif se trouve sur le propre site de l'Académie : « Mais fidèles, oui, ils se revendiquent ainsi » (Frédéric Vitoux). Comprenne qui pourra !

    (5) « Cependant Timée n'a pu voir une si froide pensée dans Xenophon, sans la revendiquer comme un vol qui luy avoit esté fait par cet Auteur » (Boileau, 1674).

    Remarque 1 : On lit dans le Wiktionnaire : « Dans sa forme pronominale, le verbe (se) revendiquer est absent des dictionnaires de la langue française avant et pendant tout le vingtième siècle. Elle demeure refusée par l'Académie française. » Est-il besoin de préciser que ces deux affirmations sont fausses ? D'une part, ledit verbe est dûment attesté à la forme pronominale dans plusieurs dictionnaires du XIXe siècle ; d'autre part, l'Académie reconnaît désormais le tour se revendiquer comme (mais pas se revendiquer de).

    Remarque 2 : Bruno Dewaele perçoit une nuance de sens entre se réclamer de et se revendiquer de : « Je me réclame de quelqu'un quand j'ai besoin de lui pour justifier ma position. Le Petit Robert écrit "invoquer en sa faveur le témoignage ou la caution de (qqn)". Dans "se revendiquer de", il s'agirait bien plutôt, comme le souligne Robert, d'assumer une position, de crier à la face du monde que l'on adhère à un point de vue. De façon totalement désintéressée, voire provocatrice. »

    Remarque 3 : Selon le Dictionnaire historique, le verbe revendiquer serait apparu dans notre lexique à la toute fin du XIVe siècle − sous la forme reivendiquier (adaptation du latin rei vindicatio, proprement « action de faire valoir en justice son droit de propriété sur une chose ») − comme terme de jurisprudence (spécialement en parlant d'un juge qui demande à juger une affaire comme étant dans ses compétences).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    L'agresseur se réclame de l'État islamique.

     

    « De l'éducation syntaxiqueMais où est donc Omni... car ? »

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  • Commentaires

    1
    Miss L.F.
    Mardi 20 Septembre 2016 à 10:41

    Bonjour. Le fait que vous ayez pu glaner des textes entachés de l'usage fautif "se revendiquer" ne prouve pas que la tournure pronominale ne soit pas ici une faute, ni qu'il soit inexact de dire que la forme pronominale "n'existe pas" en (bon) français... Cela confirme simplement que cette méprise syntaxique piège bel et bien des auteurs et des orateurs en vue, et qu'il est utile de détromper le grand public, comme vous le faites ensuite, qui croit devoir reprendre à son compte cette construction fautive parce qu'il lue (même dès 1653) ou entendue.

    Bien amicalement, Miss L.F.

    CQFD.

     

    2
    Miss L.F.
    Mardi 20 Septembre 2016 à 10:49

    Vous citez notre ami Colignon, dans une phrase d'une construction acrobatique qui ne fait pas honneur à sa plume. « On ne saurait reprocher aux natifs et habitants d'une région d'aimer passionnément celle-ci, de s'en revendiquer fièrement » (Jean-Pierre Colignon, ancien chef du service correction du journal Le Monde)". JPC aurait bel et bien dû écrire "et d'en revendiquer fièrement l'appartenance" ou "et de s'en réclamer fièrement". Comme souligné précédemment : même les meilleurs orateurs et les auteurs les plus fins se prennent de temps à autre les pieds dans le tapis. Seuls les puristes (le purisme étant un travers) leur en feraient le reproche. De là à invoquer une bourde d'un grand francophone pour tempérer les protestations contre les progrès fulgurants d'un usage fautif, il y a une limite intellectuelle que nous nous garderons de franchir.  Miss L.F.

     

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