• Qui l'eût cru(e) ?

    « A titre de comparaison, aux élections européennes de 2014 marquées par une participation de 42,4 %, le Front national avait terminé en tête avec 4,7 millions de voix (24,86 %). L'étiage devrait être similaire pour l'emporter le 26 mai. »
    (dépêche AFP publiée sur lepoint.fr, le 9 mai 2019)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    L'anecdote est rapportée par Bernard Pivot dans son livre La Mémoire n'en fait qu'à sa tête (2017) : « Dans sa diatribe, l'académicien [Maurice Druon] avait écrit que le français s'était autrefois "élevé à cet étiage de clarté, de précision, de subtilité, d'élégance, de charme, de politesse [...] qui en a fait, longtemps, la langue universelle". Or l'étiage est "le niveau le plus bas atteint par un cours d'eau ou un lac" (Dictionnaire de l'Académie). Druon, coupable d'un méchant barbarisme, avait dit le contraire de ce qu'il voulait dire ! »

    La critique n'est pas nouvelle. En 1934, Abel Hermant s'en faisait déjà l'écho dans ses fameuses Chroniques de Lancelot : « Dans une histoire de la littérature anglaise parue voilà une dizaine d'années, on rencontre ceci : "La même ardente passion du beau qui marque ses sonnets et fait des meilleurs le plus haut étiage de beauté atteint par le vers anglais." [...] Que deux agrégés de l'Université, l'un professeur de lettres dans une faculté, l'autre à la Sorbonne s'il vous plaît (je ne les désignerai pas autrement), ignorent le sens du mot étiage et en fasse un emploi ridicule dans un livre destiné à l'enseignement, voilà qui passe l'imagination d'abord, et ensuite la permission. » (1) Pour autant, la jubilation revancharde de Pivot et le mea (minima) culpa de Druon (2) sont-ils fondés ? Voire. Car enfin, il n'est que de puiser dans les écrits de bons auteurs pour gonfler la liste des exemples de étiage employé au sens général et critiqué de « niveau, degré, hauteur ». Jugez-en plutôt : « Ces grands rochers blancs peuvent se suivre du regard à plusieurs centaines de pieds sous la transparence de l'azur dont ils sont baignés, ce qui produit un effet assez effrayant pour ceux qui les rasent dans une frêle barque, en donnant en quelque sorte l'étiage de l'abîme » (Théophile Gautier, 1853), « Depuis dix ans, depuis vingt ans, l'étiage prostitution, l'étiage mendicité, l'étiage crime, marquent toujours le même chiffre ; le mal n'a pas baissé d'un degré » (Victor Hugo, 1864), « Mettre de niveau toutes ces inégalité de civilisation, et les élever au plus haut point de l'étiage humain » (Ibid.), « Chaque fois que le sou ou le franc, jeté par l'ouverture, tombe au fond du vase, le bruit qu'il fait cause à l'enfant une commotion intime et profonde ; car ce bruit, plus clair ou plus sourd, plus proche ou plus éloigné, dit l'étiage de la tirelire, c'est-à-dire la hauteur où en est le trésor, le degré de plénitude de la caisse » (Ernest Legouvé, 1874), « Les forces spontanées ne dépasseront pas l'étiage qu'elles ont atteint » (Ernest Renan, 1876), « Il faut un clergé dont l'étiage concorde avec le niveau des fidèles » (Joris-Karl Huysmans, 1895), « Ces fleuves, dont l'étiage varie dans des proportions considérables depuis la saison sèche jusqu'à la saison pluvieuse » (Jules Verne, 1898), « Le mercure du thermomètre a regagné un étiage plus raisonnable » (Alphonse Allais, 1899), « Le chrétien ne se définit pas par l'étiage, mais par la communion. On n'est point chrétien parce qu'on est à un certain niveau moral, intellectuel, spirituel même » (Charles Péguy, 1911), « Le nombre des dérivés donne l'étiage de la vogue des mots » (Albert Dauzat, 1918), « Le niveau... que dis-je, l'étiage moral de la France ne fut jamais aussi haut » (Octave Mirbeau, 1918), « On ne peut juger objectivement si les hommes ont accru à un moment ou à l'autre la somme de leurs douleurs. Je crois que leur souffrance atteint un étiage constant qu'elle ne dépasse jamais » (André Thérive, 1926), « Les vivats de ses hommes [...] auxquels il pouvait mesurer l'étiage grandissant [...] de sa popularité » (Charles Le Goffic, 1927), « Il a vu baisser rapidement l'étiage de sa petite réserve d'argent » (Romain Rolland, 1933), « C'est là le bienfait de l'enfouissement, sous la carapace de sable, dont l'étiage se mesure, à quatre ou cinq mètres d'élévation, au mur du fond du Temple de Septime » (Émile Henriot, 1935), « Si j'étais mort il y a vingt-cinq ans, j'aurais emporté dans la tombe l'illusion que l'humanité suivait une courbe ou une spirale ascendante ; au lieu que je constate aujourd'hui que l'étiage est invariablement le même » (Maurice Maeterlinck, 1936), « La pensée nous paraît encore d'un haut étiage moral » (Julien Benda, 1948), « Le chiffre des privilégiés, lui, a eu des hauts et des bas, mais il s'est maintenu à un étiage élevé » (Georges Izard, 1957), « C'était là au contraire le sentiment le plus exact de la connaissance littéraire à son plus haut étiage » (Marc Fumaroli, 1985) (3). On peine à croire que pareilles autorités se soient à ce point fourvoyées. La langue littéraire serait-elle tombée à l'étiage ? Pis, aurait-elle touché le fond ?

    « L'emploi impropre d'étiage vient sans doute d'une vague confusion avec étage », avancent sans rire Dupré et Girodet. L'argument paraît bien faible (si j'osais, je dirais qu'il fait un flop...). Afin d'y voir plus clair, mieux vaut encore revenir aux sources − en l'espèce, au numéro d'octobre 1754 du Journal économique, où l'on peut lire la définition suivante : « L'étiage est une ligne tracée au bout du pont de la Tournelle. Quand l'eau y arrive (ce qui est son état ordinaire en été, d'où sans doute a été donné le nom d'étiage à cette ligne ou marque) on est assuré que la rivière [la Seine] est navigable ; et elle ne l'est pour ainsi dire point quand l'eau est au-dessous : aussi appelle-t-on cet état de la rivière, basses eaux. Une mesure graduée de six pouces en six pouces au-dessus et au-dessous de ladite ligne ou étiage annonce de combien les eaux sont basses ou hautes, et c'est de cette mesure que nous tirerons la connoissance de l'état de la rivière. » (4) Un mois plus tôt, le même journal apportait cette précision : « Crues et diminutions de la Seine prises à l'étiage [...]. L'étiage donne exactement les degrés de la crue ou de la diminution de la rivière. » Autrement dit, résume Éman Martin, « étiage se prend dans trois acceptions différentes : [état d'une rivière aux plus basses eaux ou, par extension,] temps des plus basses eaux ; point marquant le niveau le plus bas ; et échelle ayant ce niveau pour point de départ » (Le Courrier de Vaugelas, 1872). Et voilà qu'émergent aux pieds du Zouave du pont de l'Alma les premières contradictions. Car enfin, avouez qu'il n'est pas banal qu'un même mot puisse désigner un point fixe (le zéro de l'échelle d'étiage) aussi bien qu'un niveau fluctuant (Jean-Charles Laveaux n'observe-t-il pas fort justement, dans son Nouveau Dictionnaire de la langue française, que « l'étiage d'une rivière est susceptible de varier, car, s'il arrive que, dans une année, les eaux deviennent plus basses que dans celle où l'on a fait l'observation et marqué le zéro, le véritable étiage sera alors plus bas que celui qui est indiqué par l'échelle » ?). De là la remarque d'Abel Hermant, selon laquelle l'étiage « ne saurait être plus ou moins haut, mais peut être plus ou moins bas » : « Après la fonte des dernières neiges, les rios descendraient à leur plus bas étiage » (Jules Verne, 1906), « La rivière est tombée très bas au-dessous de l'étiage » (Henri Bosco, 1945), « Le Nil descendit de surcroît au plus bas de l'étiage » (Jean Dutourd, 1995).

    Mais ce n'est pas tout. Par ellipse, étiage s'est également employé très tôt pour « hauteur de l'eau relevée à l'échelle d'étiage de tel pont ». Je n'en veux pour preuve que ces exemples clairs comme de l'eau de roche : « Étiage de la rivière [la Seine]. Du jeudi 1er avril, la rivière étoit à 6 pieds 9 pouces au-dessus des plus basses eaux [...]. Nota. L'étiage de la rivière se prend sur une échelle gravée à la culée du pont de la Tournelle » (revue Le Négociant, 1762), « Les eaux de la Seine montent dans de fortes proportions. Voici l'étiage de ce matin : Pont-Royal, 3 m. 22 ; Pont de la Tournelle, 3 m. 16 [...] » (journal La France, 1878). Gageons qu'il n'a pas dû couler beaucoup d'eau sous lesdits ponts parisiens avant que le sens de l'intéressé ne verse de « niveau mesuré à partir de l'étiage » à « niveau (tout court) », au propre comme au figuré. Alors oui, sans doute est-il regrettable, pour la limpidité de la langue, qu'un même mot puisse en venir, selon le contexte, à signifier une chose et son contraire. Mais de là à crier au barbarisme avec Bernard Pivot, il y a un fleuve que je me garderai bien de franchir...
     

    (1) Citons encore : « Le mot étiage est pris au sens général de hauteur. Il y a là une impropriété contre laquelle on ne saurait trop tôt protester avant que le nouveau sens s'enracine dans la langue par les journaux » (Revue critique d'histoire et de littérature, 1910), « Combien de fois lisons-nous dans les journaux : la Seine était ce matin à l'étiage de tant, alors même qu'elle sort de son lit. Cet été, en première colonne, Le Temps publiait un article [où j'ai lu] avec tristesse que nos effectifs [militaires] avaient été maintenus, depuis le début de la guerre, à un "étiage constant". Ce qui signifierait que nos effectifs étaient toujours restés au chiffre minimum. [...] Moralité : avant d'employer un mot qui n'appartient pas au langage courant, ou qui se rapporte à une branche spéciale qui n'est pas de notre compétence, consultons le dictionnaire. Nous éviterons ainsi bien des erreurs » (P. Morel, 1917), « Ce mot [étiage] est souvent pris, fautivement, au sens de "niveau le plus élevé", ou même de "niveau" tout court, ce qui conduit à des étiages élevés et à des bas étiages » (Adolphe Thomas, 1956), « Étiage et degré ne sont synonymes que si le mot degré est assorti du superlatif "le plus bas" » (Fernand Feugère, 1963), « C'est une erreur constante de parler d’"étiage élevé" ou de "bas étiage" quand il s'agit de la crue ou de la décrue d'un cours d'eau. L'étiage est le plus bas niveau d'un fleuve ou d'une rivière. On retrouve aussi cette confusion dans le sens figuré attaché parfois au mot étiage pris dans le sens de niveau (étiage des finances, des personnalités, de la popularité) » (Claude Vallette, 1978), « [Étiage] ne doit en aucun cas être employé comme synonyme de niveau, ni au propre ni au figuré » (Jean Girodet, 1981), « [Ne dites pas :] L'eau a atteint un étiage très élevé (contradiction). [Dites :] L'eau a atteint un niveau bien au-dessus de l'étiage » (Code du bon français, 1991), « Bas étiage est un pléonasme. Haut étiage est un non-sens » (Pascal-Raphaël Ambrogi, 2005), « Les commentateurs politiques utilisent volontiers ce mot, qu'ils comprennent pourtant de travers. Nous les invitons donc à consulter un dictionnaire à cette entrée. L'étiage est le niveau le plus bas des eaux d'une rivière. Quand ils parlent d’"étiage électoral" [...], c’est dans le simple sens de "niveau" ; or les deux ne sont pas synonymes » (blog des correcteurs du monde.fr, 2015), « Ne pas employer le mot [étiage] au sens de "niveau quelconque" ou de "niveau le plus haut" » (Larousse en ligne).

    (2) « L'avantage d'être "empesé, figé, hautain, sinistre", c'est de me laisser de marbre devant la longue, longue diatribe de M. Pivot. Je ne lui concède qu'un point, sur "étiage". L'horreur de la répétition, souci trop français, m'a fait employer ce mot, pour ne pas redire niveau, en oubliant son sens précis » (Le Figaro, 1er mars 2004).

    (3) Et aussi : « Lorsqu'elle [= la crue du Nil] dépasse de beaucoup l'étiage maximum » (Grand Dictionnaire d'Adolphe Bitard, 1884), « Le Paraguay atteint son étiage minimum en février, et son maximum à la fin de juin » (Dictionnaire de Larive et Fleury, 1889), « Quitte à embourgeoiser son sujet pour le ramener à l'étiage des médiocres partenaires dont il dispose » (Benjamin Crémieux, 1922), « Quel que fût l'étiage de ses finances » (Gustave Fuss-Amoré et Maurice Des Ombiaux, 1925), « Le saint-simonisme, une philosophie sociale qui atteint alors son étiage le plus haut » (Jean Lebrun, 1981), « Maintenir la littérature française dans son plus haut étiage » (Alain Borer, 2014), « En hausse de 69 % en 2018, les actes antisémites ont retrouvé en France leur tragique étiage de 2015 » (Cécile Guilbert, 2018). Avec le sens de « échelle » : « Ce procédé servirait aisément d'étiage pour qui voudrait mesurer la profondeur psychologique des divers écrivains » (Paul Bourget, 1883), « Elles faisaient assaut de faste, comme pour mesurer l'intensité de leur passion à l'étiage de leurs moyens financiers » (Michel Peyramaure, 2009).

    (4) La définition proposée par Jean-Charles Laveaux dans son Nouveau Dictionnaire de la langue française (1820) est de la même eau : « On entend ordinairement par ce mot le plus grand abaissement connu des eaux d'une rivière. Sur les échelles destinées à indiquer l'accroissement ou l'abaissement des eaux d'une rivière, l'étiage est indiqué par un zéro, et les chiffres marqués au-dessus de ce zéro indiquent les diverses hauteurs des eaux au-dessus de l'étiage. [...] On entend aussi, par ce mot, le plus grand abaissement des eaux d'une rivière dans chaque année. C'est dans ce sens qu'on dit le temps de l'étiage. Les eaux sont à l'étiage. L'étiage de la Loire dure environ trois mois. »

    Remarque 1 : Les spécialistes de la langue ne s'accordent pas davantage sur l'étymologie de l'intéressé. Littré, toujours très au courant, rattache ce dernier au latin aestus (« été ») par l'intermédiaire de estivaticus, sous le prétexte que l'été est ordinairement la saison des plus basses eaux, quand l'Académie, le TLFi et le Dictionnaire historique y voient plutôt un dérivé irrégulier de étier (« petit canal reliant la mer à un marais salant »).

    Remarque 2 : Dans son livre Navigation intérieure (1957), René Jenoudet distingue utilement, en un point déterminé d'un cours d'eau, l'étiage de l'année (« le niveau des plus basses eaux au cours de l'année »), l'étiage moyen (« la moyenne des étiages annuels au cours d'une période donnée ») et l'étiage minimum (« le niveau des plus basses eaux connues »).

     

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  • Commentaires

    1
    Michel Jean
    Mercredi 29 Mai à 20:24

    Bonsoir M. Marc, alors à propos du mot “étiage” peut-on parler d’un «canard» des étiers (?)

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