• Quand les poules auront des clefs...

    « Le secrétaire d’État chargé des Sports Thierry Braillard se rappelle au bon souvenir des grincheux ayant poussé des cris d’orfraie face au maintien des rassemblements de supporteurs malgré la menace terroriste : "Ceux qui ont voulu polémiquer sur les fans zones se rendent compte que la ­prochaine fois, il leur faudra fermer leur caquet." »
    (Baptiste Desprez et Guillaume Loisy, sur lefigaro.fr, le 9 juillet 2016)   

     

    FlècheCe que j'en pense


    Loin de moi l'intention de clouer le bec à notre secrétaire d’État − voilà qui risquerait de faire jaser dans le landerneau politico-sportif −, mais j'en étais resté, pour ma part, à rabattre (ou, moins couramment, rabaisser) le caquet de quelqu'un.

    Déverbal de caqueter, lui-même dérivé du radical onomatopéique kak- reproduisant le piaillement de divers oiseaux, caquet désigne le cri particulier de certains animaux, spécialement le gloussement de la poule sur le point de pondre (1) : « J'ai bien peur que ceci n'approche fort de leur style [des mauvais poètes] et que vous n'y reconnaissiez plutôt le caquet importun des pies que l'agréable facilité des muses » (Racine), « les caquets assourdissants d'une populace de poules, d'oies et de canards » (Hugo), « Il aimait mieux cela [= le bruit des cuisines], et le caquet des poules par surcroît, que les conversations des gens » (Simenon). Il se dit figurément, en parlant des humains (et plus particulièrement des femmes, insinueront les mauvaises langues), d'un bavardage indiscret, importun, souvent malveillant ou suffisant, qui n'est pas sans évoquer les bruits de basse-cour : « sans faire plus long quaquet » (Villon), « le caquet des envieux » (Ronsard), « Vous avez le caquet bien affilé, pour une paysanne ! » (Molière), « M. de Grignan a bien du caquet » (Mme de Sévigné), « Les femmes parlent beaucoup, mais elles n'ont que du caquet » (Furetière), « Paris est plein de ces petits bouts d'homme / Vains, fiers, fous, sots, dont le caquet m'assomme » (Voltaire), « Le grand caquet vient de la prétention à l'esprit » (Rousseau), « cela ne troublait point son caquet inlassable » (Romain Rolland), « Il y a le flirt verbal, tout en caquet et minauderie » (Claude Duneton). Sa puissance expressive lui valut même d'apparaître dans des proverbes, aujourd'hui hors d'usage : Bon vin fait les hauts caquets (« le bon vin suscite les prétentions ») ; Il a trop de caquet, il n’aura pas ma toile (pour dire qu’on ne veut point avoir affaire à de beaux parleurs) ; Beaucoup de caquet et peu d'effet, etc. Vous l'aurez compris, caquet a fini par exprimer en un mot deux vilains défauts : le bavardage et la suffisance.

    De là l'expression rabattre (puis rabaisser) le caquet de quelqu'un, où le verbe s'entend avec la valeur figurée de « abaisser (l'orgueil, la fierté, les prétentions, etc.) ». Le tour se dit à propos d'un m'as-tu-vu qui prend la parole avec trop d'assurance et signifie littéralement « lui faire baisser le ton et l'insolence » (« faire tomber la jactance », écrit Littré), d'où « le faire taire, le remettre à sa place » − ou, pour filer la métaphore aviaire avec Panckoucke, « lui imposer le silence en lui montrant son béjaune, en lui prouvant qu'il se trompe » : « Je vous abaisseray vostre cacquet si je vis » (John Palsgrave), « Un lion en passant rabattit leur caquet » (La Fontaine), « Je voudrais bien qu'il y eût ici quelqu'un de ces messieurs, pour rembarrer vos raisonnements et rabaisser votre caquet » (Molière), « Mais j'ai de quoi rabattre son caquet » (Voltaire), « Il n'est pas mal de leur rabattre leur caquet à ces nobles » (Marcel Proust), « il n'y a personne pour rabattre l'impudent caquet de sa vanité » (Valery Larbaud), « les apocopes rabaissent le caquet de substantifs bien installés » (Bernard Pivot), « histoire de rabattre le caquet d'un baratineur » (Claude Duneton), « rabattre le caquet des Diafoirus économistes et financiers, prévisionnistes qui n'ont jamais rien prévu » (Régis Debray).

    C'est peut-être par confusion avec l'acception « rabaisser ce qui se plie » (rabattre le capot d'une voiture) − ou plus vraisemblablement sous l'influence des tours familiers fermer le clapet, fermer la bouche à quelqu'un − que rabattre se voit abusivement remplacer dans notre expression par le verbe fermer : « Elles [= les poulettes] ont fermé leur caquet » (Albert Bensoussan, traduisant Frederico Garcia Lorca), « Devant lui, Gorrigen fermait son caquet et filait doux » (Raymond Guérin), « Et le blanc-bec de fermer son caquet » (Daniel Appriou), « Il suffit d'un froissement d'herbe pour leur fermer le caquet » (Jean-Paul Malaval), « sa manière de fermer le caquet des membres de l'opposition au Reichstag » (Frédéric Mitterrand). Et que dire des « fermer le claquet » qui sévissent sur la Toile et nous laissent sans voix, ou encore de ce « rebattre le caquet » déniché dans le Nouveau Dictionnaire portatif en trois langues (1813) d'un certain J. J. Deuter ? Gageons que les plumes les plus affutées veilleront à ne pas imiter ces exemples, dont on n'a pas fini de nous rebattre les oreilles.

    (1) Si caquet se dit surtout des oiseaux... braillards (pie, corneille, perroquet, volaille, etc.), le mot s'est aussi employé à propos des grenouilles, des chiens (cf. Dictionnaire du moyen français) et des chats : « Un chat miauleur, qui "parle beaucoup", est un très mauvais chasseur, parce que son caquet aura mis en garde les proies éventuelles » (Jean-Pierre Colignon).

    Remarque 1 : Caquet s'écrit d'ordinaire au pluriel au sens de « propos futiles ou médisants » : « À tous les sots caquets n'ayons donc nul égard » (Molière), « Il y a une chose [...] qu'on ne verra jamais : c'est une petite ville [...] d'où l'on a banni les caquets » (La Bruyère), « On y trouvait une occasion de bonnes rencontres et de joyeux caquets » (Anatole France). On a dit autrefois faire des caquets, écouter des caquets, etc.

    Remarque 2 : L'Académie, le TLFi, Hanse, Larousse et Robert admettent les deux constructions : rabattre le caquet de quelqu'un ou à quelqu'un. Le Larousse en ligne ajoute : « Dans [ce dernier cas], à ne marque pas la possession (ce qui serait un emploi fautif) mais introduit le complément d'objet indirect (= "je rabats le caquet à lui"). »

    Remarque 3 : On dit aussi dans le même sens rabattre la crête : « Vous faites les fiers ; mais le temps approche où l'on va vous rabattre la crête sur le jabot » (Ferdinand Fabre).

    Remarque 4 : Au Canada, avoir le caquet bas signifie « avoir la tête basse, avoir l'air abattu ».

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Il leur faudra rabattre leur caquet.

     

    « De l'intérêt du circonflexeAntre... deux genres »

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  • Commentaires

    1
    Michel JEAN
    Vendredi 15 Juillet 2016 à 11:29

    Bonjour M.Marc, dans la Bible une expression voisine indique concernant des personnes: "Avoir la nuque raide", elle se jumelle ou complète peut-être celle de: " Rabattre leur caquet" (???) Merci. Bye. Mich.

      • Vendredi 15 Juillet 2016 à 17:13

        Avoir la nuque raide signifie "refuser de baisser la tête", d'où "refuser de se soumettre", "se montrer inflexible, intraitable".

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