• Quand cagoulés et encagoulés s'écharpent

    « Au moins une cinquantaine de casseurs vêtus de noir, cagoulés, masqués et brandissant des gourdins et des pierres se sont invités (...) dans le centre-ville de Milan » (à l'occasion de l'Exposition universelle).
    (paru sur leparisien.fr, le 24 avril 2015) 

     

    FlècheCe que j'en pense


    Sans doute vous demandez-vous si votre serviteur ne travaillerait pas un peu du chapeau. Car enfin, une fois n'est pas coutume, la prose journalistique vous paraît claire et irréprochable.

    Et pourtant... Figurez-vous que, contre toute attente, l'Académie − ainsi que quelques autres gros bonnets de la planète lexicographique (Larousse, Dictionnaire historique de la langue française...) − ne reconnaît pas l'adjectif cagoulé. Seul encagoulé figure dans les colonnes de son Dictionnaire, avec le sens de « qui porte une cagoule sur le visage pour le protéger ou le dissimuler » : Un skieur encagoulé. Les agresseurs étaient encagoulés. Alain Rey, dans le Dictionnaire historique, ajoute que le verbe encagouler − pour le coup ignoré de l'Académie − « est d'abord attesté au participe passé (têtes encagoulées, 1949) ». Soit dit en passant, cette datation me laisse perplexe : ne trouve-t-on pas trace dudit participe (en fonction adjectivale) au siècle précédent, chez Henry Havard (« un millier de pèlerins déguenillés, le visage caché, "encagoulés" », 1883) et chez Jacques Le Lorrain (« le chef [= la tête] encagoulé d'un moine », 1894) ? Mais ce qui me surprend plus encore, à dire vrai, c'est d'avoir croisé l'adjectif cagoulé à visage découvert... à l'entrée « cagoule » de mon Robert illustré 2013 ! Preuve supplémentaire, s'il en était encore besoin, du manque de cohérence des ouvrages de référence, jusqu'au sein de la même maison d'édition. Aussi ne s'étonnera-t-on pas de trouver les deux formes sous des plumes célèbres : « Qui l'entranglera le beugleur monstre ? hululeur ! cagoulé féroce fendeur d'âmes, l'hiver baltave ! » (Céline) ; « quatre hommes, cagoulés et armés » (Dominique Jamet) ; « Puis les hommes cagoulés se lèvent » (Danielle Mitterrand) ; « une conférence de presse cagoulée du FLNC » (Jean-Pierre Chevènement) ; « une dizaine de jeunes, cagoulés » (Fabrice Humbert) ; « trois hommes encagoulés » (Bernard-Henri Lévy) ; « quatre hommes encagoulés » (Marc Levy) ; « une femme se montre, encagoulée dans un voile intégral » (Yasmina Khadra) ; « les trois types avaient la tête encagoulée » (Fred Vargas) ; « certaines [paysannes], malgré la saison, étaient encagoulées de châles sombres » (Robert Sabatier).

    Alors, cagoulé et encagoulé, est-ce bonnet blanc et blanc bonnet ? Tout porte à croire que ces deux dérivés de cagoule sont apparus à la même époque (« des processions de moines "cagoulés" de blanc et drapés de violet », Gaston Deschamps, 1894), sans véritable différence de sens ou d'emploi − la forme préfixée insistant sur le phénomène d'adjonction d'un élément à un autre (en l'espèce, sur le recouvrement de la tête par la cagoule). On observe, au demeurant, le même flottement à propos des doublets turbané et enturbanné (voir Littré), capuchonné et encapuchonné, mailloté et emmailloté... voire casqué et encasqué : « malheur au misérable, ou couronné, ou encasqué, ou tonsuré, qui la [= la terre] trouble » (Voltaire) ; «  il est impassible , et pourtant un imprudent, encasqué d'une salade ornée d'une couronne de feuilles de chêne » (Maxime Du Camp) ; « et surgit, basketté à peu, casqué à demi, (...) le livreur (...) et voilà que l'ambiance est gâchée, mon concile rompu par un encasqué » (Philippe Bordas). D'aucuns feront remarquer que dans la langue courante, que l'on sait encline à la surenchère, c'est souvent la forme préfixée qui l'emporte sur sa concurrente (enturbanné, encapuchonné, emmailloté), mais parfois l'inverse se produit (casqué, casquetté, voilé). À croire que, près du bonnet, on ne sait plus où donner de la tête...


    Remarque : On notera que Littré et le TLFi ignorent l'une et l'autre forme.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Une cinquantaine de casseurs vêtus de noir, encagoulés (selon l'Académie).

     

    « Je (dis)pense, donc je suisLa chose en question »

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  • Commentaires

    1
    paulang
    Mardi 5 Mai 2015 à 04:05

    Bonjour,


    Dans l'extrait du texte ci-dessus : "..., mon concile rompu par un encasqué "


    on ne ressent pas le besoin de préciser de qui l'on parle. Par contre si l'on employait "casqué" il semblerait nécessaire de préciser le porteur.


    ..., mon concile rompu par un individu  casqué »


    Donc, le en n'est peut-être pas si anodin, et les deux termes ont peut-être leur raison d'être. Cette remarque vaut pour tous les mots et plus particulièrement pour cagoulé et encagoulé.


    un individu cagoulé...     un encagoulé


    Si mon ressenti est exact, cela ne justifie-t-il pas l'acceptation des deux mots ?


    Peut-être ne suis-je pas aussi clair que je le souhaiterais.

    2
    Mardi 5 Mai 2015 à 09:29

    Vos propos sont clairs... mais ne semblent pas confirmés par l'usage : "les cagoulés filent" (Bernard Desportes) ; "Le cagoulé se rapprocha" (Claude Kayat) ; "Le cagoulé de blanc ouvrit la porte" (Métin Arditi) ; "Le cagoulé en chef" (Martin Winckler) ; "un cagoulé de quatorze ans" (Patrick Cauvin)...

    3
    ste
    Dimanche 29 Novembre 2015 à 16:42
    A fins d'enrichissement de notre langue, je propose de réfléchir à conserver les 2 orthographes pour les deux acceptions suivantes : cagoulé = encadrer la tête et laisser le visage découvert pour garder la chaleur (d'un enfant par ex.), encagoulé = en vue ou à effet de dissimuler le visage (comme lors d'un braquage). Différents précédents existeraient : roulé/enroulé, coloré/colorié, accueillir/recueillir, porter/déporter(un poids)/reporter(une réunion), manger/démanger, féconder/ensemencer (il existent de meilleurs exemples je pense). Je pense un peu comme Paulang (différence subtile, une connotation en devenir).
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