• Proto-type

    « Le procès de Bernard Tapie a rouvert mardi devant la Cour d'appel, sans le principal protagoniste. »
    (sur bfmtv.com, le 29 septembre 2015) 

    (photo Wikipédia sous licence GFDL par JJGeorges) 

     
    FlècheCe que j'en pense


    Voilà qui est plutôt cocasse, pour qui connaît le sens... premier de protagoniste. Emprunté du grec prôtagônistês − composé de prôtos (« premier ») et agônistês (« qui lutte dans les jeux, athlète », puis « orateur, acteur »), d'où « qui combat au premier rang » −, le mot désigne l'acteur qui joue le premier rôle d'une tragédie dans le théâtre antique grec, par opposition à Deutéragoniste et Tritagoniste. Par extension, il se dit du personnage principal d'une pièce de théâtre, d'un film (ou d'une œuvre littéraire, selon le Dictionnaire historique de la langue française) : « Dans "Tartuffe", de Molière, le protagoniste n'apparaît qu'au troisième acte » (Dictionnaire de l'Académie). Partant, il ne devrait y avoir, sur scène ou à l'écran, qu'un protagoniste, deux tout au plus si l'on en croit Thomas : un personnage principal masculin et un féminin.

    Las ! les Français qui savent leur grec n'étant pas légion par les temps qui courent, le mot a peu à peu perdu son sens étymologique dans des emplois figurés où le pluriel est désormais admis (1). J'en veux pour preuve l'affaiblissement de la définition donnée par le Dictionnaire de l'Académie : « quelqu'un qui joue le rôle principal dans une affaire quelconque » (huitième édition), puis « toute personne qui tient une place importante dans une affaire » (neuvième édition). Aussi ne s'étonnera-t-on pas de voir fleurir çà et là − et jusque sous des plumes avisées − des protagoniste principal, protagoniste central, premier protagoniste et autres attelages qui, de l'avis de plus d'un spécialiste (2), versent dans le pléonasme : « voilà les deux premiers protagonistes » (Paul Claudel), « en espérant qu'un des principaux protagonistes ait un coup de sang » (Georges Simenon), « le principal protagoniste est une femme » (Claude Lévi-Strauss), « Elle campe [...] les figures des principales protagonistes du drame » (Jean-Jacques Gautier), « imposer la divinité comme principal protagoniste du récit » (Gerald Messadié), « ils en [= de cette histoire] étaient les premiers protagonistes » (Jean-François Josselin), « ce personnage de narrateur qui devient dans votre film le principal protagoniste » (Henry Chapier), « les principaux protagonistes [de la réunification allemande] » (Jacques Attali), « ce que le public retenait de ce colloque, c'était que son principal protagoniste disait des poèmes » (Jean-Marie Rouart), « les protagonistes majeurs et mineurs de l'“affaire Camus” » (Renaud Camus), « le protagoniste central du roman » (Jean-Philippe Domecq), « chez les principaux protagonistes [de la Résistance] » (Alexandre Adler), « il a été un protagoniste de premier plan au sein de cette "voyoucratie politique" » (Serge Raffy), « écrire une histoire de la Révolution qui fasse la part belle à ses protagonistes de premier plan » (Michel Biard), « la réputation sulfureuse de son principal protagoniste » (Marcela Iacub), « premier protagoniste de la grande East Side Story » (Christine Montalbetti), « deux des principaux protagonistes du procès » (Marie Darrieussecq).

    On le sait : Bernard Tapie, homme de théâtre à l'occasion, n'aime pas jouer les seconds rôles. S'il fait assurément figure de protagoniste dans l'affaire Adidas, nul besoin ici de forcer le trait avec l'inutile principal.


    (1) Dupré note à ce sujet que « l'étymologie latine est plus directement perceptible que l'étymologie grecque, accessible seulement à une fraction de gens cultivés ».

    (2) « C'est donc un pléonasme que de dire le protagoniste principal ou le premier protagoniste » (Thomas),  « On évitera les pléonasmes principal protagoniste, premier protagoniste » (Girodet), « On ne peut parler de premier ou principal protagoniste »  (Hanse), « Premier est donc inutile et tautologique » (Étienne Le Gal).

    Remarque 1 : Les mêmes observations valent pour héros principal.

    Remarque 2 : Les spécialistes ne s'accordent pas sur le genre de protagoniste : « masculin ou féminin » (Hanse, Girodet, Rey-Debove), « généralement employé au masculin » (TLFi), « masculin » (Académie).

    Remarque 3 : On peut lire dans les Mémoires (1787) de Goldoni ces quelques lignes consacrées au mot protagoniste : « Je demande pardon à mes lecteurs si j'ose me servir ici d'un mot grec qui doit être connu, mais n'est guère usité : ce mot ne se trouve ni dans les Dictionnaires François ni dans les Dictionnaires Italiens. Cependant, des Auteurs célèbres de ma Nation s'en sont servi et s'en servent communément. Castelvetro [...] et tant d'autres ont employé le terme de Protagoniste pour dire le sujet principal de la Pièce. » Pour autant, il ne faudrait pas croire, avec le Dictionnaire historique et le TLFi, qu'il s'agit là de la première attestation du mot dans notre lexique. On le trouve déjà en 1652 chez Gilles Ménage : « C'estoit par là que venoit d'ordinaire sur le Theatre le Protagoniste, c'estadire le principal Acteur. »

    Remarque 4 : Ce n'est pas parce que deux (personnes) antagonistes sont les protagonistes d'une lutte, d'un conflit qu'il faut confondre ces deux paronymes.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Sans le principal intéressé (plus couramment que : sans le protagoniste).

     

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