• Projet de canal suspendu

    « Alors que le sort des Guignols de l'info paraît toujours en suspend [...] »
    (Thomas Janua, sur telestar.fr, le 3 juillet 2015)
     

     

    FlècheCe que j'en pense


    Doit-on écrire : en suspend ou en suspens ? Inutile de faire durer le suspense plus longtemps : c'est bien de suspens (prononcez suce-pan) qu'il s'agit !

    Le mot s'est dit en droit canonique d'un ecclésiastique qu'on a suspendu de ses fonctions : un prêtre suspens (ou, substantivement, un suspens). Dans la langue usuelle, on s'en est servi comme adjectif pour qualifier, au XIVe siècle, un phénomène dont la progression est interrompue et, à l'époque classique, une personne indécise, dans l'incertitude : « Et la plus pénible assiette [= disposition d'esprit] pour moi, c'est être suspens ès choses qui pressent » (Montaigne) ; « J'ay peur de tenir trop longtemps le lecteur suspens touchant la provision curieuse de notre langage » (Henri Estienne). Comme nom, il est (rarement) attesté au sens − volontiers qualifié de « vieilli » ou de « littéraire » (notamment sur canal TLFi) − de « pause, interruption » (« Cette palme que le vent de la mer par reprises après de longs suspens fait remuer », Claudel), de « indécision, incertitude » (« ce caractère d'imprévu et de suspens », Gabrielle Roy) et, vraisemblablement sous l'influence de l'anglais suspense, de « sentiment d'attente plus ou moins angoissé » ; mais il nous est surtout resté, depuis le XVe siècle, dans la locution adverbiale en suspens, qui signifie « en attente, dans l'incertitude » : « La défiance et l'inquiétude tenaient en suspens tous les esprits » (Voltaire) ; « Elle laissa cette phrase en suspens » (Julien Green) ; « Pendant douze jours mon destin serait en suspens » (Simone de Beauvoir).

    Il n'est que de survoler la Toile pour se rendre compte que le s final de suspens ne tient qu'à un fil. En clair, le bougre se voit régulièrement concurrencé par un d, parfois suivi d'un s, sous l'influence des formes conjuguées du verbe suspendre. Jugez plutôt : « la construction en suspend s'acheva en 2000 » (Paris Match), « de nombreuses questions restent en suspend » (Sciences et Avenir), « un autre volet du dossier reste en suspend » (Le Parisien), « un avenir toujours en suspend » (Public Sénat), « le sort de la SNCM reste en suspend » (La Tribune), « La question des quotas de pêche en suspend » (Le Monde), « La question qui reste en suspend » (L'Express), « 3 magasins en suspends » (Le Figaro), « au point de mettre pour l’instant en suspends sa candidature » (La Dépêche) − et je vous fais grâce de quelques graphies grand-guignolesques (suspent, suspan, etc.) qui exigent d'avoir le cœur bien... suspendu.

    La confusion, au demeurant, ne date pas d'hier : en 1787, Féraud pestait déjà contre un certain « M. de B. ou son imprimeur [qui] écrit toujours en suspend contre l'usage ». Elle s'explique d'autant plus aisément que nos homophones sont de la même famille : suspens est emprunté du latin suspensus qui, une fois décrypté, se révèle être le participe passé de suspendere (« tenir en l'air » et, au figuré, « tenir dans l'incertitude »), à l'origine du français suspendre. Circonstance aggravante, les mots dont la terminaison -ens se prononce an sont rares : gens, guet-apens, dépens (voire cens et sens, autrefois). Difficile dans ces conditions, convenons-en, de ne pas oublier le s étymologique dans la locution en suspens (calque du latin in suspenso, de même sens), lequel s'est logiquement maintenu dans suspenseur, suspensif, suspensoir... (et je mets un point d'honneur à ajouter ici des points de... suspension !)

    Remarque 1 : Rien à redire, cela va de soi, à cette phrase trouvée dans l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert : « La trêve [...] ne termine point la guerre, elle en suspend seulement les actes. »

    Remarque 2 : On notera que cependant résulte de la soudure de l'ancienne locution ce pendant, formée de ce et du participe présent de pendre (employé ici au sens d'« être en suspens ») : cela étant pendant − entendez, dans la langue juridique, ce délai étant en cours d'expiration.


    Voir également le billet Suspens / Suspense.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Le sort des Guignols de l'info paraît toujours en suspens.

     

    « Des avoir(s) et des intérêtsEnnemi public »

    Tags Tags : , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :