• Position inconfortable

    « "Cela me réconforte dans mon objectif", assure [le trampoliniste français] Allan Morante, qui vise le podium aux Jeux Olympiques de Tokyo 2020. »
    (Aziz Oguz, sur lejsd.com, le 14 novembre 2018)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    J'en étais resté, pour ma part, à conforter quelqu'un dans (une attitude, une conviction, une disposition...) pour « faire qu'il se sente plus fort, plus assuré dans son opinion, son raisonnement, sa prise de position » : « Vous me confortez dans mon sentiment, ma conviction » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie), « Être conforté dans son analyse, son interprétation. Cette expérience l'a conforté dans ses certitudes. Cela l'a conforté dans son idée que... » (Robert), « Ceci m'a conforté dans mon opinion » (Larousse, Bescherelle), « Ces révélations m'ont conforté dans la piètre opinion que j'avais de lui » (Larousse en ligne) (1). Réconforter, de son côté, s'est spécialisé dans l'idée de consolation, de soutien dans l'adversité ou devant la lassitude : « Réconforter quelqu'un par de bonnes paroles. Il est si abattu que rien ne peut le réconforter » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie). Comparez : conforter [= encourager, soutenir] quelqu'un dans son choix, dans sa décision et réconforter [= remonter le moral, consoler] quelqu'un dans l'épreuve, dans sa tâche, dans sa douleur, dans son chagrin.

    Mais voilà que la confusion gagne des plumes que l'on pensait avisées : « Dès qu'on veut se réconforter dans son droit avec des gens de loi » (Arsène Houssaye, 1885), « La marquise était de son côté trop âgée pour lui, ce qui le réconforta dans son idée que seuls les tendrons sont bons à être aimés » (Pierre-Jean Remy, 1978), « Lui tenir tête ne ferait que le réconforter dans son statut de salopard » (Yasmina Khadra, 2004). À la décharge des contrevenants, reconnaissons que la distinction entre conforter et son dérivé préfixé n'a pas toujours été nette. Ainsi lit-on dans le Dictionnaire historique de la langue française que « le verbe [conforter], après une attestation isolée (v. 980) au sens d'“encourager (quelqu'un) à faire quelque chose”, effet d'une confusion entre confortare et cohortari [2], s'est employé en ancien français au sens de “soutenir moralement” (v. 1050) avant de sortir d'usage au XVIe ou au XVIIe siècle sous la concurrence de réconforter ». Voilà qui mérite d'y regarder de plus près.

    Tout d'abord, n'allez pas croire avec Alain Rey et son équipe que le sens initial de « encourager, exhorter (quelqu'un) à faire quelque chose » (autrement dit : « le renforcer dans l'intention de faire quelque chose ») ne se trouve que dans le seul manuscrit de La Vie de saint Léger (puisque c'est à ce texte de la fin du Xe siècle qu'il est fait référence). Non ! Quand elle serait isolée en ancien français, cette acception est abondamment attestée en moyen français (3). Ensuite, si conforter a pu s'employer jadis avec le sens aujourd'hui dévolu à réconforter (4), il serait tout aussi faux de croire, comme on le lit trop souvent (5), que l'ancienne langue ne lui donnait qu'une acception morale. Vérification faite, conforter a conservé jusqu'au XVIe siècle environ toutes celles héritées du latin chrétien confortare (formé de cum et de fortis, « fort, courageux »), à savoir « apporter un supplément de force, rendre plus fort », que ce soit par des encouragements, des consolations (« consoler, réconforter ») ou par une aide matérielle (renforts militaires, argent, vivres, remède...) (« renforcer, consolider ; revigorer ; soigner, guérir ») : (aide concrète ou médicale) « [Ils] menguent [un petit tourtiel] pour conforter lor estomach » (Jean Froissart, XIVe siècle), « Cilz-là le conforta grandement de gens et d'amis » (Id.), « Quel medecine Pour confforter ung pacient ! » (Arnoul Gréban, vers 1450), « Le Roy incontinent envoya grant partie de son host pour conforter et secourir sadicte cité de Londres » (Philippe de Commynes, fin du XVe siècle), « Mais le repos consolide et conforte Les membres las » (Charles Fontaine, 1552), « Ni faire ouvrage en icelles qui les puissent conforter, conserver ou soutenir » (Juridiction de la voirie, 1600) ; (soutien moral prodigué par autrui ou courage trouvé en soi-même) « Nus ne le puet conforter Ne nul bon consel doner » (Aucassin et Nicolette, fin du XIIe siècle ?), « Por conforter ma pesance Faz un son [= Pour soulager ma peine, je compose un air] » (Thibaut de Champagne, XIIIe siècle), « [Il] se conforta en soi meismes et reconforta moult sagement ses gens » (Jean Froissart, XIVe siècle), « Qui me pourroit de ce dueil conforter ? » (Alain Chartier, 1424), « Votre présence me conforte » (François Villon, 1458), « Qui confortera ce cœur las ? » (Marguerite de Navarre, vers 1530). Au cours du XVIIe siècle, conforter a peu à peu abandonné ladite acception morale à son concurrent réconforter (et au verbe consoler(6), sans se défaire pour autant de ses autres emplois, comme nous allons le voir, et pas seulement en médecine quoi qu'aient pu laisser entendre les académiciens : « Conforter. Fortifier, corroborer. Cela conforte l'estomac, conforte le cerveau. Il signifie aussi encourager, consoler ; il commence à vieillir en ce sens [On dit plutôt réconforter] » (Dictionnaire de l'Académie, 1740-1932).

    Mais poursuivons la lecture du Dictionnaire historique. Conforter, y explique-t-on, « a été repris récemment avec les sens de "donner des forces à (un régime, une thèse)" et "raffermir (quelqu'un) dans sa position" (v. 1970) qui bénéficient d'une grande vogue dans le discours politique ou journalistique. L'origine d'un tel regain est obscure : réfection régressive à partir de réconforter, influence (peu probable) de l'anglais to comfort, allusion vague à l'ancien français ; l'effet est une recherche d'élégance rapidement tournée à la prétention ». Là encore, j'avoue avoir du mal à cacher ma perplexité. Car enfin, le sens figuré de « soutenir avec force, encourager (une opinion, une position) » − qui va de pair avec les constructions conforter quelqu'un dans (autrefois en) ladite opinion, position (7) et, jadis, conforter quelqu'un de (+ infinitive), que (+ complétive) − est attesté sans discontinuer depuis le XIIIe siècle. Qu'on en juge : « Si comme cascune partie allegue resons de droit et de fet ou de coustume, por conforter l'entention » (Philippe de Beaumanoir, 1283), « Il les [= les ennemis] a confortés dans leurs mauvaisetés, crimes et délits » (Lettre de grâce datée de 1365), « Nul ne doit son ami conforter ne soustenir en erreur » (Nicole Oresme, 1370), « Lesquelz il maintenoit, conseilloit et confortoit en leurs meffais contre lui » (traduction de la Chronographia de Jean de Beka, milieu du XVe siècle), « En toutes ces choses le soustenoit et confortoit l'evesque » (Jacques Duclercq, avant 1467), « N'esse pas pour conforter à mon propos que je vous dis l'autre fois ? » (Robert Macquéreau, 1521), « Il aymoit mieulx gaingner de l'argent, en le confortant en ses follies, que de faire office de bon serviteur » (Marguerite de Navarre, avant 1549), « Pour le conforter en son entreprise » (Antoine de Noailles, 1554), « Le Roy [...] ne trouvant conseil [qui] confortast son opinion » (Martin Du Bellay, avant 1559), « [Il] les conforte en l'execution de leurs jugemens » (Pierre de La Primaudaye, 1577), « L'Ambassadeur d'Espagne, qui l'avoit conforté en cette opinion » (Pierre de L'Estoile, 1584), « [Ils] lui firent une tres sage et belle remonstrance, pour le conforter en sa resolution » (François de La Noue, 1587), « [Ce] qui conforte leur cause » (Montaigne, 1588), « Je ne l'ai pas ôté de cette opinion, mais au contraire l'y ai conforté » (Pierre Jeannin, 1607), « [Il] les a principalement confortés en cette resolution depuis sa venue » (Antoine Le Fèvre de La Boderie, 1607), « [Il] fut le premier qui conforta Aubigné en la resolution d'y donner » (Agrippa d'Aubigné, 1616), « Je vous conforte dans le dessein que vous avés de [...] » (Jean Chapelain, 1640), « Pour maintenant conforter l'opinion de ceulx qui le califient [...] » (Simon Le Boucq, 1650), « [Supplier Dieu] de vouloir vous consoler, ou du moins conforter en ce dessein » (Nicolas Pavillon, 1664), « Il l'a conforté dans le dessein de faire penitence » (Dictionnaire de Furetière, 1690), « Conforter les conclusions de ladicte demanderesse » (Martial d'Auvergne, 1731), « Le traitement conforte cette opinion » (Christian Gottlieb Selle, 1801), « Pour conforter cette idée » (Jacques-François Caffin, 1818), « Nous sommes confortés dans notre opinion par l'auteur lui-même » (Jean-Baptiste Sirey, 1822), « On peut encore s'aider de la percussion et de l'auscultation, qui [...] pourront conforter le diagnostic » (Antoine Limosin, 1827), « Ces femmes étaient confortées dans leur résistance » (Charles-Henri Helsen, 1833), « Ce fait [...] n'était point de nature à m'étonner, mais seulement à conforter mon opinion » (Christophe Reverdit, avant 1843), « Chose étrange ! pour conforter son idée sur les Juifs, M. Renan appelle les Mahométans à la rescousse » (Pierre Leroux, 1866), « [Un homme] qui se conforte dans une conviction » (Jean Richepin, 1895), « Le besoin que nous avons tous de fortifier une opinion préalable et de conforter une thèse » (Henri Bouchot, 1906), « Pour conforter l'opinion que j'émets ici à la hâte » (Edgard Capelin, 1922), « Charmant ami, qui me devines et me confortes dans mon dessein d’un art limpide » (Maurice Barrès, 1926), etc. S'il est vrai que ces emplois se sont raréfiés au XVIIIe siècle, ils n'ont jamais cessé d'exister, notamment dans la langue médicale, juridique, administrative, mais aussi littéraire. Quant à leur prétendu retour en grâce, il ne date pas de 1970 mais bien plutôt du début du XIXe siècle.

    Aussi bien, je peine à comprendre le mauvais procès fait sur certains forums au tour conforter quelqu'un dans : « [Conforter est] un mot qui a été ressuscité dans un sens erroné », « On a ressuscité je ne sais trop quand conforter dans le sens de "renforcer", "confirmer" ou "raffermir" (le Petit Larousse de 1977 entérinait déjà cette résurrection) », « Dans la neuvième [édition de son Dictionnaire, l'Académie] s'aligne sur l'erreur. [Elle] n'est plus "la gardienne de la langue", elle se fait l'écho des barbarismes à la mode », « Le sens originel de conforter a donc été escamoté [...]. C'est regrettable ». Ce qui est regrettable, c'est de bondir sur sa chaise comme un cabri juché sur un trampoline, en criant au barbarisme là où il n'y a, au pis, qu'un archaïsme. La position, convenons-en, est aussi indéfendable... qu'inconfortable !
      

    (1) On dit dans le même sens, avec des verbes de la famille de l'adjectif ferme : (r)affermir ou confirmer quelqu'un dans. « On affermit, on raffermit, on confirme un sentiment, ou quelqu'un dans un sentiment » (Dictionnaire des synonymes de Pierre-Benjamin Lafaye), « Elle s'était affermie dans la résolution de ne pas me laisser pénétrer ses secrets » (Balzac), « Je fus d'autant plus confirmé dans mon opinion » (Alexandre Dumas, 1841).

    (2) En vérité, Gaston Bruno Paulin Paris se montre beaucoup plus prudent sur la question, dans la revue Romania (1872) : « Conforter, qui a ordinairement en français le sens de "fortifier, consoler", paraît ici l'avoir confondu avec celui d'"encourager", qui est habituel en provençal dans la forme conortar, tandis que confortar a le sens français. [...] Il semble qu'il y ait eu dans tous ces verbes, pour le sens ou la forme, une confusion entre confortare et cohortari. »

    (3) Par exemple, chez Antoine de La Sale (1451) : « [Ils] le comfortoient de laissier et soy demettre de ces abis et samblans douloureux » ; chez Philippe de Commynes (fin du XVe siècle) : « [Ceulx] pres a le conforter ou conseiller de faire au Roy une tres mauvaise compaignee [= ceux prêts à l'encourager ou à lui conseiller de faire au roi un très mauvais parti (selon le linguiste Jean Dufournet)] », « [Je demanday] si encores luy en devoye parler. Il me conforta et me dit que ouy », « Je vous conseille et conforte, et prie que les veuillez faire recepvoir à vos souldes » ; et encore chez Guillaume Pellicier (vers 1540) : « Les confortant et exhortant que [...] », « Pour les exhorter et conforter de faire estroite amytié », « Pour l'avoir conseillé et conforté de mander à ceste entreprinse ».

    (4) On lit encore en 1564, dans le Dictionnaire françois-latin de Jehan Thierry : « Parfois [re mis en composition] ne change en rien la signification du [verbe] simple : comme reconforter, conforter. » Selon Jacqueline Picoche, l'ancienne langue tenait en fait reconforter pour « un synonyme de conforter dans les emplois où il dénote une aide extérieure, et tout particulièrement lorsque cette aide consiste en bonnes paroles » (Le Vocabulaire psychologique dans les chroniques de Froissart, 1976).

    (5) Par exemple dans Le Livre du Voir Dit de Guillaume de Machaut (2001), où Sylvie Bazin-Tacchella, Laurence Hélix et Muriel Ott écrivent : « En ancien français, conforter, toujours transitif, garde les sens latins : "rendre courageux, consoler, réconforter" ; utilisé de façon pronominale, il signifie "reprendre courage". Quant à confort, il désigne "ce qui donne de la force", c'est-à-dire le "secours", le "réconfort". Il relève donc du domaine psychologique, et non du domaine matériel. » C'est oublier que confort, comme conforter, savait aussi donner dans le concret : « Encontre mort n'a c'un confort [= remède] » (Baudouin de Condé, XIIIe siècle), « Et li donnez [au chien] un jour ou soupes ou aucunne chose de confort [= ce qui revigore] » (Gaston Phebus, XIVe siècle), « Grans confors [= renforts] de gens d'armes et d'archiers » (Jean Froissart, XIVe siècle).

    (6) « Ce mot [confort] est hors d'usage. Son composé réconfort est bon », « [Philippe Desportes a écrit :] D'approcher de mon cœur Afin qu'il le conforte... Seul réconforte est bon » (Malherbe, 1605) ; « Confort, conforter. Vieux mots au lieu desquels on dit consolation, consoler » (Dictionnaire de Richelet, 1680).

    (7) On veillera à bien distinguer les acceptions du verbe conforter dans ces constructions. Comparez : « Il les a confortés [= encourager, soutenir] dans leurs mauvaisetés, crimes et délits » (Lettre de grâce datée de 1365) et « Il m'a toujours conforté [= consoler, réconforter avec des paroles] en mes adversitez » (Dictionnaire françois-latin de Jacques Dupuys, 1584). 

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Cela me conforte dans mon objectif.

     

    « Qui plus est / Qui pis est / Qui mieux estMouche à (em)merde »

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