• Pas simple d'aller faire ses courses...

    « Avaient-ils choisi leur cercueil avant d'aller chez Carrefour ? »
    (David Foenkinos, dans son roman Les Souvenirs, paru chez Gallimard)

     

     

     FlècheCe que j'en pense


    Doit-on écrire aller chez Carrefour ou aller à Carrefour ? Sur son site Internet, l'Académie précise sa position en ces termes :

    « Dans le cas d'établissements commerciaux, quatre cas sont possibles :
    - la raison sociale se confond avec un nom de personne, et l'on utilise chez : Aller chez Durand et fils ;
    - la raison sociale est un nom de chose ou un groupe comprenant un tel nom, et l'on utilise à : Aller au Bon Marché ;
    - on traite comme nom de chose ce qui était autrefois un nom de personne et on utilise à : Aller à la Samaritaine ;
    - on traite comme nom de personne un nom de chose, un acronyme, etc. et on utilise chez : Aller chez Fiat.
    Dans le cas où l'usage n'est pas fixé, à ou chez sont possibles : certains auront en tête le nom de personne Leclerc et diront chez Leclerc ; d'autres, par une sorte d'ellipse, diront à Leclerc pour au magasin Leclerc. On dit peut-être plus couramment à Carrefour, à Auchan que chez Carrefour, chez Auchan. On n'utilisera l'article défini que pour désigner un magasin particulier : à l'Auchan de tel endroit, au Carrefour de telle ville. »

    Voilà qui a de quoi laisser l'usager pantois. Car enfin, les Immortels nous expliquent, en substance, que l'on peut dire tout... et son contraire !

    Essayons d'y voir plus clair, en commençant par rappeler le principe général de répartition des emplois entre les prépositions à et chez : à introduit d'ordinaire un nom de lieu, quand chez (emprunté du latin casa, « petite maison ») ne s'utilise que devant un nom de personne, de métier ou d'être animé. Comparez : aller au salon de coiffure et aller chez le coiffeur (proprement : « aller dans la maison et, par extension, dans le local professionnel du coiffeur »). Appliqué au cas particulier des établissements commerciaux, ce principe conduit à employer chez quand ledit établissement porte un nom propre de personne (souvent celui du fondateur) et à quand il s'agit d'un nom commun de chose (ou d'un groupe nominal, d'un acronyme comportant un tel nom) : aller chez Nicolas, chez Fauchon, chez Bocuse, mais aller à la Banque populaire, à la Fnac (Fédération nationale d'achats des cadres), à La Foir'Fouille, à La Halle, à La Boutique du menuisier, etc.

    Pour autant, qui peut sérieusement croire que l'usager, à chaque fois qu'il envisage de se rendre dans une nouvelle enseigne, va mener une enquête sur l'origine de la marque ? Il procède le plus souvent par analogie avec la concurrence. Le cas de Fiat est, à cet égard, révélateur. Tout le monde ne sait pas qu'il s'agit de l'acronyme de « Fabbrica Italiana Automobili Torino » (en français « Usine italienne d'automobiles de Turin ») ; partant, la logique voudrait que l'on dise aller à Fiat comme on dit aller à l'usine. Mais nos marques nationales se confondant toutes avec le nom de leurs fondateurs, c'est la préposition chez qui l'a emporté sur sa concurrente dans le secteur automobile : chez Fiat, chez Audi, chez Volkswagen, parce que chez Citroën, chez Peugeot, chez Renault.

    Le constat est le même en ce qui concerne les grands magasins parisiens. Certes, Samaritaine est à l'origine un nom de personne, celui de la femme de Samarie rencontrée par le Christ auprès du puits de Jacob − dans la capitale, il s'agissait surtout du nom d'une ancienne pompe à eau située sur le Pont-Neuf et décorée d'une représentation de la rencontre de Jésus et de la Samaritaine. Mais les Parisiens avaient tellement pris l'habitude d'aller au Bon Marché (fondé en 1838), au BHV (Bazar de l'Hôtel de Ville, fondé en 1856), au Printemps (fondé en 1865) et, plus tard, aux Galeries Lafayette (fondées en 1894) qu'il leur a paru naturel d'aller à La Samaritaine (fondée en 1870).

    Le cas des enseignes de la grande distribution (alimentation, ameublement, bricolage, électroménager, habillement, jardinage, etc.) est plus épineux, car plus disparate. Si chez s'impose logiquement devant les patronymes Alain Afflelou, Armand Thiery, Jules, Yves Rocher... et Mr.Bricolage (assimilé à un nom de personne), nombreux sont les clients qui ne perçoivent pas (ou plus) − comment les en blâmer ? − qu'il est préférable de dire chez Boulanger (parce que les frères Boulanger), chez Darty (parce que les frères Darty), chez Gifi (parce que, cela ne s'invente pas, Ginestet Philippe), chez Lacoste (parce que René Lacoste), chez Leclerc (parce que la famille Leclerc), chez Leroy-Merlin (parce que Adolphe Leroy et Rose Merlin), chez McDo (parce que les frères McDonald), chez Truffaut (parce que Georges Truffaut), etc. La préposition à reste, quant à elle, préconisée en l'absence de référence à un nom de personne : à Auchan, à Carrefour, à Decathlon, à Intermarché, à Conforama, à Jardiland, à Monoprix...

    C'est « par confusion, écrit la linguiste Michèle Lenoble-Pinson, que l'on dit familièrement : aller au Leclerc, chez Carrefour ». L'Académie, comme nous l'avons vu plus haut, préfère parler quant à elle d'usage encore mal fixé (n'oublions pas que la grande distribution ne s'est développée dans notre pays qu'à partir des années 1950-1960). Pour ma part, il me semble que ce sont les (grandes) enseignes elles-mêmes qui tendent à recourir à la préposition chez, dans une démarche plus ou moins consciente de personnification de leur marque. Que l'on songe à l'ancien slogan de la chaîne Castorama : « Chez Casto, y a tout ce qu'il faut ! » ou encore à ces phrases dénichées sur les sites Internet des établissements de ce secteur : « Vous trouverez chez But tous les styles de déco pour vos meubles », « Les stages chez La Redoute », « Chez Intermarché, il fait Bio tous les jours ! », « Tout Noël est chez Carrefour », « Chez Decathlon, on agit tous les jours pour faire du sport une source de plaisir », « Travailler chez Ikea ».

    Vous l'aurez compris : à l'exception des cas où la référence à un nom propre de personne est flagrante, le client est libre de faire son marché sur les étals de nos deux prépositions.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Aller à Carrefour (de préférence à chez Carrefour, selon Michèle Lenoble-Pinson).

     

    « Une graphie indigesteC'est mal parti »

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  • Commentaires

    1
    Jean
    Mercredi 30 Novembre 2016 à 15:07

    C'était plus facile d'aller au Mammouth...

    2
    Michel JEAN
    Jeudi 1er Décembre 2016 à 10:42

    A chaque " va au diable" dois-je répondre ? NON! je me rend "chez le diable".

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