• N'avoir de cesse (que, de)

    Voilà une locution au charme suranné, dont tout porte à croire qu'elle est mal comprise par nos contemporains. Il faut bien reconnaître que son maniement, pour le moins délicat, est source d'ambiguïtés.

    Ambiguïté de sens, d'abord. Déverbal de cesser, cesse serait un substantif féminin auquel Littré donne le sens de « fin, relâche », Hanse, celui de « repos, répit », Duneton, celui de « arrêt, cessation ». J'écris serait car, après tout, personne n'est en mesure de le confirmer puisque le bougre présente la particularité de toujours s'employer sans article, comme dans sans cesse, « sans arrêt, sans relâche ».
    Employée « absolument », la locution n'avoir (pas, point) de cesse peut se confondre avec ne (point) cesser : Sa haine contre vous n'aura point de cesse, entendez n'aura jamais de fin, donc ne cessera jamais. Il en va différemment du tour n'avoir (pas, point) de cesse que suivi d'un verbe, où que est mis pour avant que. Le sens est désormais celui de « ne pas trouver le repos avant que, ne pas connaître de répit avant que, ne pas s'arrêter avant que », ce qui laisse entrevoir cette fois une différence de taille avec la locution ne (pas) cesser de : celle-ci exprime une action que l'on répète, quand celle-là introduit un objectif que l'on s'efforce d'atteindre (cf. Remarque ci-dessous).
    Problème : l'Académie, dans la dernière édition de son Dictionnaire, sème le trouble en donnant à penser que les deux formulations seraient synonymes  : « N'avoir point de cesse que, ne pas cesser, ne pas trouver le repos avant que. Il n'aura point de cesse qu'il n'ait obtenu cette place. » Faut-il comprendre que il ne s'accordera aucun répit avant d'avoir obtenu cette place, il n'arrêtera pas ses efforts tant qu'il n'aura pas obtenu cette place équivaudrait à il n'a pas cessé... d'obtenir cette place ? C'est absurde ! On retiendra donc que n'avoir (point) de cesse que ne signifie pas « ne pas cesser de » mais « ne pas cesser (ses efforts) avant d'avoir obtenu que ».

    Ambiguïté de construction, ensuite. Si tous les spécialistes s'accordent sur le tour classique n'avoir (pas, point) de cesse que suivi du subjonctif, mode de l'action non réalisée (puisque celle-ci n'est pas encore accomplie, au moment où l'on n'a point de cesse), l'unanimité n'est plus de mise concernant la présence du ne avant le verbe : non explétif (donc nécessaire) chez Hanse, explétif (donc facultatif) chez Girodet et Larousse, ledit adverbe est carrément passé sous silence chez Duneton. De son côté, le Robert lui fait bon accueil : Il n'aura (pas) de cesse qu'il n'obtienne ce qu'il veut. En l'espèce, sans doute aurait-il été de meilleure langue d'écrire Il n'aura (pas) de cesse qu'il n'ait obtenu ce qu'il veut, afin de respecter la concordance des temps... Un mode (le subjonctif) en pleine désaffection, une particule (ne) dont on ne mesure plus l'utilité, une concordance des temps hasardeuse : c'en était trop pour le locuteur du XXe siècle.
    Aussi a-t-on vu fleurir, sur le modèle cesser de faire quelque chose (quand le sujet de la principale est le même que celui de la subordonnée), la construction n'avoir de cesse de suivie de l'infinitif, indéniablement plus légère à manier : Il n'aura de cesse d'obtenir ce qu'il veut. Le sens est celui de « faire des tentatives répétées pour », équivalent raffiné de « faire des pieds et des mains ». Problème : l'usage moderne a tendance à perdre en chemin l'idée exprimée par avant que, à force de confondre l'objectif et les moyens. À cet égard, les exemples trouvés cette fois dans le Larousse en ligne sont édifiants : « Il n'aura de cesse de clamer son innocence ; il n'aura de cesse qu'il n'obtienne satisfaction. » Il me paraît en effet dommageable de mettre ces deux formulations sur le même plan, tant il n'aura de cesse de clamer son innocence se confond avec il ne cessera de clamer son innocence − en aucun cas avec il fera tout pour être innocenté −, quand il n'aura de cesse qu'il n'obtienne satisfaction traduit la détermination du sujet mû par le désir de parvenir à ses fins. L'ambiguïté est telle qu'elle conduit à des aberrations, comme le montre cette « correction » apportée à une citation de Justin Godart sur la xénophobie (dans Revue d'histoire de la Shoah) : « Nous l'avons toujours dénoncée et nous n'aurons de cesse [de continuer à le faire] tant qu'elle n'aura cessé ! » Faut-il que le substantif cesse soit à ce point incompris pour que des auteurs aient jugé nécessaire de modifier une construction pourtant correcte (quoique redondante), au risque de verser dans le non-sens ! Car, s'il est clair que leur hypercorrection entretient la confusion avec ne pas cesser de, que peut bien vouloir signifier ne pas cesser de continuer ?
    Pour faire pièce à cette dérive et
    renouer avec le sens originel de la locution, certains ont voulu privilégier (toujours quand le sujet ne change pas) la construction n'avoir (pas, point) de cesse que de suivie de l'infinitif : Il n'aura pas de cesse que d'obtenir ce qu'il veut, comme on a pu écrire : Il ne partira pas avant que d'avoir fini. Force est de constater que cet effort louable n'a pas été couronné de succès. Il n'aura de cesse avant d'obtenir ce qu'il veut constitue sans doute un compromis plus séduisant, tant sur la forme que sur le fond.

    Séparateur de texte

    Remarque : On comprend qu'un équivalent de Il n'aura point de cesse qu'il n'ait retrouvé sa femme est à chercher davantage du côté de Il ne cessera de chercher sa femme que du côté de Il ne cessera... de la retrouver. N'avoir point de cesse que insiste sur l'objectif ; ne pas cesser de, sur les moyens.

    N'avoir de cesse (que)

     

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  • Commentaires

    1
    oldboukak
    Dimanche 15 Mars 2015 à 12:01

    Remarquable de subtilité. Que le français est beau ainsi pratiqué !

    2
    Dimanche 15 Mars 2015 à 13:39

    Merci de votre message de sympathie.

    3
    Michel JEAN
    Lundi 16 Mars 2015 à 10:55

    R'b'j, superbe article très et trop interessant, un grand Merci...

    4
    Mercredi 10 Juin 2015 à 22:59

    Très édifiant, tout en étant clair et ...passionnant. Merci.

    5
    Alexandre
    Dimanche 1er Novembre 2015 à 13:22
    J'écris mon premier roman... Dieu que ce site m'est nécessaire! Un grand merci. Alexandre.
    6
    Miljana
    Samedi 23 Juillet 2016 à 11:47

    Je viens de découvrir à l'instant votre site. Quel bijoux ! Je l'ai enregistré dans mes favoris et sais déjà que je m'y référerai très souvent. Merci pour ces articles truffés de pépites

      • Mardi 26 Juillet 2016 à 11:54

        Je vous remercie de votre message d'encouragement.

    7
    Michel JEAN
    Vendredi 30 Septembre 2016 à 10:55

    Bonjour M. Marc, un ex. intéressant de J. Roy, trouvé sur "Le Bon Usage" qui relie bien vos deux art. : Si je lui bats froid, elle ne cesse de me reconquérir. Merci. Bye. Mich.

    8
    Alex
    Samedi 6 Mai à 20:14

    Tres claire !

    9
    Ingrid
    Lundi 10 Juillet à 08:49

    Je m'éveille ce matin avec ces mots qui tournent en boucles dans ma tête (pourquoi ??) "...elle n'aura de cesse ..."; je tape la phrase, Google me propose moult sites et je ne vois que le vôtre,  "Parler français, richesse et difficultés de la langue française" ,  je ne pouvais faire meilleure rencontre matinale ! 

    Merci, que du bonheur, superbe ! Quelle est belle la langue française ;-)

      • Lundi 10 Juillet à 10:20

        Je vous remercie de votre commentaire enthousiaste.

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