• Mouche à (em)merde

    « L'écriture pattes de mouches, un des premiers symptômes [de la maladie de Parkinson]. »
    (paru sur letelegramme.fr, le 3 décembre 2018)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    Vous fallait-il une illustration de l'inconséquence de certains ouvrages de référence ? En voici une nouvelle, dénichée dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie. N'y lit-on pas pattes de mouche aux articles « écriture », « patte » et « pied », mais pattes de mouches (avec mouches au pluriel) à l'article « mouche » : « Expression figurée et familière. Pattes de mouches, écriture dont les caractères sont menus et mal formés, et par suite difficiles à lire (on disait autrefois Pieds de mouches) » ? Avouez qu'il y a de quoi légitimement perdre pied... À y regarder de près, la confusion, côté quai Conti, ne date pas d'hier, mais bien plutôt de 1694, date depuis laquelle l'Académie n'en finit pas de s'emmêler les extrémités à ce sujet. Jugez-en plutôt : « On dit d'Une meschante escriture dont le caractere est mal formé et n'est point lié que Ce sont des pieds de mouches » (à l'article « mouche » de la première édition de son Dictionnaire), mais « On appelle figurément Pieds de mouche, Une escriture dont les lettres sont tres-mal formées » (à l'article « pied »). Après plus de trois siècles d'existence, la perle est en passe de devenir aussi immortelle que ses auteurs...

    Les académiciens, au demeurant, ne sont pas les seuls à entretenir le flou en butinant sans vergogne aux deux râteliers, singulier et pluriel. Ouvrez grand vos mirettes à facettes et regardez les mouches voler en solitaire ou en escadron : « On appelle une mauvaise écriture et dont le caractère est petit et affamé [comprenez : maigre ou pas assez chargé d'encre], des pieds de mouches » (à l'article « mouche » du Dictionnaire d'Antoine Furetière, paru en 1690), mais « Les escrivains appellent une escriture menue et mal faite, des pieds de mouche » (à l'article « pied ») ; « Pieds de mouches, mauvaise écriture dont le caractère est menu, mal formé et n'est point lié, en sorte qu'elle ressemble à des pieds ou à des pattes de mouches » (à l'article « mouche » du Dictionnaire national de Louis-Nicolas Bescherelle, 1847), mais « Pieds de mouche » (à l'article « pied ») et « Pattes de mouche, traits d'une écriture très fine et mal formée » (à l'article « patte ») ; « Pieds de mouches, écriture fine et mal formée » (aux articles « mouche » et « pied » du Littré, 1872), mais « Des pattes de mouche, caractères d'écriture très fins, peu lisibles » (à l'article « patte ») ; « On discutait aussi, et sur des pieds de mouches, à l'occasion » (Grevisse, recourant à une ancienne acception de notre expression dans Problèmes de langage II, 1962), mais « Les vétilleux qui aiment à disputer sur des pieds de mouche » (Problèmes de langage III, 1964) ; « Pattes de mouches : écriture très petite, irrégulière et difficile à lire » (à l'article « mouche » du Petit Robert 1987), mais « Pattes de mouche » (à l'article « patte »). Quelle mouche a donc piqué les spécialistes de la langue pour qu'ils travaillent ainsi d'arrache-pied à nous mener en bateau ? « Dans les chaînes nominales du type nom + de + nom, concède la linguiste Annick Englebert, l'usage hésite souvent quant au nombre à adopter pour le deuxième nom. [...] Le singulier et le pluriel sont également acceptables pour pattes de mouche(s). » Goosse, l'Office québécois de la langue française et Bescherelle La Grammaire pour tous confirment : « L'usage est indécis, bourdonnent-ils de concert : des pattes de mouche ou de mouches. » Il n'empêche, la pilule est aussi difficile à gober que les intéressées : car enfin, c'est une chose que de tenir deux graphies pour également correctes ; c'en est une autre que de se faire girouette en recourant indifféremment à l'une ou l'autre au sein d'un même ouvrage, qui plus est de référence. Girodet, qui n'est pas connu pour perdre son temps à compter les mouches, et encore moins leurs pattes, a le mérite, lui, de choisir un camp et de s'y tenir (au risque de se faire moucher) : « Avec mouche toujours au singulier : des pattes de mouche, écriture en pattes de mouche. » (1)

    Mais venons-en à l'origine de notre expression. Le pied de la mouche − puisque c'est ainsi que l'on a d'abord désigné la partie inférieure des membres de notre diptère − est attesté dès le XIIIe siècle comme un symbole de la petitesse, de la maigreur : « Graille est [la chandele] plus que piez de mosche » (Gautier de Coinci, avant 1236) et, partant, de ce qui est insignifiant, qui n'a que peu d'importance (2) : « D'où vient donc ceste arrogance aux prebstres, qui, tous ensemble, à toutes leurs parolles, ne pourroient guérir ung pied de mosche [...] ? » (Guillaume Farel, 1535), « Disans la querelle estre fondee sur un pied de mousche » (Noël du Fail, 1547), « Un gentilhomme, qui se formalisant exprès d'un pié de mouche » (Jean Le Frère, 1575), « Oublies donc, chrestiens, vos quereles fondees Dessus un pié de mouche » (Guillaume Du Bartas, 1583), « Demeur[er] trois heures à fantastiquer sur un pied de mouche » (Guillaume Du Peyrat, 1611) et, plus rarement au pluriel, « Toutes leurs satires et tragedies ne sont fondées que sur piedz de mouches » (Pierre Boaistuau, 1556), « Mes resveries ordinaires où je m'amuse à des pieds de mousche » (Nicolas-Claude Fabri de Pereisc, 1637) (3). À cette époque, déjà, la graphie avec pieds au pluriel avait fait mouche pour désigner les traits d'une écriture manuscrite (ou, plus largement, d'une représentation graphique) mal formée, difficilement lisible : « L'escripture [de leurs libvres] nous ne la scauriesmes lyre ; car [ilz] sont comme piedz de mouches » (Jean de Tournai, 1487), « En lettres aussi si menues et mal lisables, qu'on les prendra plustost pour des piedz de mouche que pour escriture » (Pierre de Bourdeille, vers 1570) (4). Rien que de très logique, me direz-vous, tant la petitesse et la finesse du tracé peuvent donner aux lettres, aux chiffres comme aux croquis des allures de hiéroglyphes abscons. Et pourtant, c'est bien plutôt l'idée de taches d'encre, de pâtés (semblables aux traces erratiques que laisseraient sur le papier les pattes noircies de notre insecte), de griffonnage, de barbouillage qui prime chez Girolamo Vittori : « Faire des pieds de mouche comme on feroit un papier en jettant de l'encre dessus avec la plume, espapillotter, mal escrire, faire des pastez en escrivant » (Le Thresor des trois langues, 1609), chez Jean-Pierre Camus : « Qu'est-il de plus ridicule que les [...] griffonnemens qu'un peintre donne à son apprentis ? Qui croiroit que de ces badineries et pieds de mouches on peust [...] faire de si excellentes pièces ? » (Les Diversitez, 1609) et chez Matthias Kramer : « Peindre mal, ne faire que des piez de mouches » (Dictionnaire roial, 1715).

    Vous l'aurez compris, les raisons de l'illisibilité des pieds (progressivement remplacés par pattes à partir de 1798) de mouche varient sensiblement selon les sources (5). Pis : sous certaines plumes conciliantes, l'idée même de vilaine écriture a carrément du plomb dans l'aile. Témoin, ces exemples empruntés à des auteurs qui ne feraient pas de mal à une mouche, quand bien même il leur prendrait l'envie de mettre la main... à la patte : « Une jolie écriture en pieds de mouches. [...] Une jolie écriture, mais bien fine ! » (Prosper Mérimée, 1833), « Les délicieuses pattes de mouche de son écriture » (Gérard de Nerval, 1854), « Il écrit avec des petites pattes de mouche bien agréables » (Louis Festeau, avant 1858, cité par Lorédan Larchey), « Ces élégantes pattes de mouche généralement sans caractère qui forment le type à peu près uniforme de l'écriture féminine dans le grand monde » (Revue britannique, 1872), « Il prit le papier couvert d'élégantes pattes de mouches (Gaston aimait à se vanter d'avoir une écriture de femme) » (M. Maryan, 1903), « L'écriture arrondie, régulière [de telle femme] ne saurait être confondue avec les pattes de mouche, élégantes, effilées [de telle autre] » (Jeanne Loiseau, 1907). L'apanage des femmes, l'écriture en pattes de mouche ? Ce sont les féministes qui vont finir par la prendre, la mouche !
     

    (1) Moins catégorique, le Portail linguistique du Canada présente le tour avec mouche au singulier comme « plus fréquent » (de nos jours) : « C'est tout ce qu'il comprit des pattes de mouche de Rouquette » (Jean Dutourd, 1993), « Des secrétaires habiles à déchiffrer ses pattes de mouche » (Simone Bertière, 2007), « Des papiers couverts de pattes de mouche » (Claude Duneton, 2009), « Écrire en pattes de mouche » (Marc Fumaroli, 2012), « Quatre jambages en pattes de mouche » (Marc Wilmet, 2015), « Des pattes de mouche » (Jean-Pierre Colignon, 2016).

    (2) Cette acception ancienne perdure dans les expressions faire d'une mouche un éléphant, « accorder beaucoup d'importance à une chose insignifiante », et, plus trivialement, enculer les mouches.

    (3) L'hésitation sur le nombre de mouche n'aura pas échappé aux plus fines d'entre elles...

    (4) Même remarque que ci-dessus. Comparez encore : « De ces petites lettres (il diroit volontiers de ces petis pieds de mousches) escrites d'encre » (André Rivet, 1603), « Faire des pieds de mousches, escrire mal, vulgaire » (Antoine Oudin, 1646), « [Ils] n'apprehendent pas ce que denotent les caractères de l'escriture, davantage que si c'estoient quelques pieds de mouches faits à plaisir pour servir de chiffres » (François Eudes de Mézeray, 1650), « Faire des pieds de mouches en l'escriture, griffonner, barbouiller le papier » (Juan Mommarte, 1660), « Un griffon, brouillon, qui ne fait que des piez de mouches » (Nathanaël Duëz, 1683) et « Veoir que certains petits pieds de mouche [puissent reveler] les conceptions de notre esprit et le fond de nos plus secrettes pensees » (Blaise de Vigenère, 1576), « Vos protocoles, qui s'attachent à des chiffres et à des pieds de mousche » (Jean-Pierre Camus, 1635), « Piés de mouche, escriture difficile à lire » (Nicolas Frémont d'Ablancourt, 1648), « Vous écrivez bien mal ! Ce sont des piés de mouche » (Samuel Chappuzeau, 1661).

    (5) Autre illustration de ces divergences : « Des pieds de mousche, des pieds de chat. Nous nous servons de cette première façon de parler pour exprimer des létres trop menues ; et nous employons l'autre pour signifier des létres mal formées, mal arrangées et proportionnées » (Jacques Moisant de Brieux, 1672), « On appelle figurément Pieds de mouche, Une escriture dont les lettres sont tres-mal formées » (première édition [1694] du Dictionnaire d'une Académie qui attendra un siècle [1798] pour ajouter la notion de petitesse à celle de malformation du trait) et « Écrire comme un chat. C'est écrire de façon illisible, en formant mal ses lettres et en traçant des caractères minuscules : des... pattes de mouche ! (On dit parfois, par assimilation/rapprochement : des "pattes de chat" » (Jean-Pierre Colignon, 2016).

    Remarque 1 : Dans l'expression figurée pattes de mouche(s), l'hésitation ne porte d'ordinaire que sur le nombre de mouche, pas sur celui de pattes (que l'Académie n'envisage qu'au pluriel). On veillera toutefois à ne pas écrire une patte de mouches... et, surtout, à conserver à pattes ses deux t.

    Remarque 2 : On lit dans la rubrique étymologique du TLFi : « 1616 pieds de mouche "écriture très fine et peu lisible" (La Comédie des Proverbes). » La citation d'Adrien de Monluc, la voici : « Je crois que tu as fait ton cours à Asnieres, [...] c'est là où tu as appris ces beaux pieds de mouche et ces beaux y Gregeois [= i grecs]. » Il me semble que cet exemple ressortit bien plutôt à l'acception typographique de notre expression (plus exactement, de la forme primitive de notre expression), à savoir « signe (¶), souvent calligraphié et de couleur, dont on se servait autrefois, surtout dans les livres de droit et d'église, soit pour séparer un paragraphe d'un autre, soit pour marquer un renvoi, soit pour signaler une remarque détachée du corps de l'ouvrage » : « Ces Notes sont distinguées par des piés de mouche » (Simon de Val-Hébert, 1694), « On a vu des imprimeurs ignorans vouloir nettoyer, avec leur pointe, des pieds-de-mouche, croyant que c'étoit des q remplis d'ordure » (Traité élémentaire de l'imprimerie, 1796). Ledit caractère − qui tirerait sa forme de l'initiale stylisée du latin capitulum (« chapitre, division d'un ouvrage ») − a été ressuscité par les logiciels de traitement de texte pour marquer la fin d'un paragraphe. L'Académie, étonnamment sûre d'elle sur ce coup-là, en orthographie le nom avec des traits d'union : « Pied-de-mouche (pluriel Pieds-de-mouche). »
    Force est d'ailleurs de constater que la passion des typographes pour notre insecte ne s'arrête pas là : « chiure de mouche » est le surnom poétique qu'ils donnent à l'apostrophe verticale (ou dactylographique). Par analogie de forme avec l'étron de drosophile ?

      

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    L'écriture en pattes de mouche(s).

     

    « Position inconfortablePar contre / En revanche »

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  • Commentaires

    1
    Jean
    Jeudi 13 Décembre 2018 à 10:50
    Jean

    Voilà un article qui ne sodomise pas les drosophiles !

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