• Mot exquis

    Mot exquis

     
    « Les 20 marques de l'été : Miko, l’esquimeau qui a du chien ».
    (paru sur atlantico.fr, le 4 août 2014)

     




     

     

    FlècheCe que j'en pense

    Atlantico, un vent nouveau (pour ne pas dire un blizzard) sur... l'orthographe !

    Est-il besoin de rappeler que esquimau − emprunté de eskimau (d'après le Dictionnaire de l'Académie), nom donné par les Indiens à des habitants des terres arctiques de l'Amérique (qui s'appellent eux-mêmes Inuit, c'est-à-dire « les êtres humains ») − fait sa finale en -au, contrairement à traîneau ? Gageons que l'accueil réservé à notre journaliste aurait été à peine moins glacial si celui-ci avait opté pour la graphie anglo-saxonne eskimo, que l'on rencontre couramment chez les ethnologues, plus rarement chez les fondus de sucettes glacées (1).

    Mais là n'est pas le seul iceberg, pardon, le seul écueil que nous réserve ledit substantif. Certains locuteurs se demandent notamment si le bougre doit prendre la majuscule quand il désigne − par référence au froid − une glace enrobée de chocolat et fixée à un bâtonnet. Oui, si l'on en croit Girodet, Bescherelle et le Larousse électronique : un Esquimau au chocolat. Ne s'agit-il pas, après tout, d'un nom déposé (2) ? Dans la pratique, les avis sont singulièrement partagés : Robert opte ainsi pour la minuscule et la marque du pluriel (Des esquimaux), au nom de l'antonomase (la marque, victime de son succès, se voit désormais utilisée comme nom commun) − à moins que ce ne soit pour éviter toute confusion avec le nom des populations précédemment évoquées (que l'on songe à l'ambiguïté de la phrase J'ai mangé un Esquimau dans la bouche d'une armoire à glace anthropophage).

    Difficile, dans ces conditions, de s'étonner de la diversité des graphies − notamment au pluriel − rencontrées dans la presse : « Magnum Ier, l'empereur des Esquimau » (Capital) ; « servir [les génoises] comme des Esquimau » (Madame Le Figaro) ; « des Esquimau glacés » (Le Point) ; « du temps du grand spectacle et des Esquimau de l'entracte » (L'Humanité) ; « Je vais acheter des Esquimau glacés pour le refroidir » (Libération) ; « croquer des Esquimau Magnum » (Voici) ; « sortes de cônes très dodus, comme des Esquimaux glacés » (Le Monde) ; « une salle à l’ancienne avec un balcon et des esquimaux glacés » (Télérama). Même hésitation chez les écrivains : « Comme il y a une couche de chocolat sur les esquimaux qui sont si froids » (Hervé Bazin) ; « A l'entracte on projeta un film publicitaire : des cannibales dansaient autour d'un Blanc attaché à un poteau, qui sauvait sa peau en leur distribuant des esquimaux glacés » (Simone de Beauvoir) ; « Les ouvreuses pourront assister à la séance et acheter des esquimaux glacés » (Maurice Lemaître) ; « Nous étions juste venus manger des Esquimau ! » (Benjamin Berton) ; « Je vais vous amener manger un eskimo » (Claude Gauvreau) ; « il suce un eskimo Gervais à l'entracte » (Jean-François Revel) ; « On commence par avaler les actualités, (...) puis l'entr'acte avec ses eskimots-brique, et sa publicité » (Raymond Queneau).

    L'Académie, dans sa grande sagesse, s'est bien gardée de s'aventurer sur ce terrain pour le moins glissant. D'aucuns lui reprocheront d'être restée de glace.

    (1) Dans son Histoire du cinéma pour les nuls, Vincent Mirabel avance que « le nom de ces glaces sur bâtonnet provient du fait qu'elles ont commencé à être proposées en 1922, au moment de la sortie du célèbre film de Robert Flaherty Nanouk l'Esquimau » (Nanook of the North, en version originale). Rien n'est moins sûr : on trouve en effet trace dès 1921 de publicités pour l'Eskimo pie, barre de glace semblable à une sucette et enrobée de chocolat. Christian K. Nelson fera du reste breveter son invention aux États-Unis le 24 janvier 1922... soit près de cinq mois avant la sortie du film de Flaherty ! Il faudra attendre 1928, selon le site Internet de Nestlé, pour assister au lancement des « Glaces Gervais Esquimaux » en France.

    (2) Mais de quelle marque parle-t-on au juste : Esquimau ou... Esquimaux  ? Car enfin, ne lit-on pas sur une ancienne publicité : « La Société des GLACES GERVAIS est seule propriétaire de la Marque ESQUIMAUX » ? Voilà qui devrait faire réfléchir les partisans de la graphie des Esquimau. De là à ce qu'il nous faille écrire un Esquimaux...


    Remarque 1 : L'honnêteté m'oblige à préciser que la coquille ne figure que dans le titre de l'article ; c'est la forme esquimau qui est employée par ailleurs.

    Remarque 2 : Esquimau a également désigné un vêtement chaud pour enfant, évoquant le costume des Esquimaux.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Un Esquimau (ou, plus couramment, un esquimau).

     

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