• Les gars de la maline

    Ce n'est pas malin !

    « Mais depuis 2011, les Pumas sont plus qu’une simple équipe puissante et maline en mêlée. »
    (paru sur sport365.fr, le 25 septembre 2015) 

     

     
    FlècheCe que j'en pense


    Selon le Dictionnaire historique de la langue française, le mot (nom ou adjectif) serait apparu dans notre lexique au XIIsiècle, sous la forme savante maligne qui servait pour les deux genres : « Ne habiterat dejaste tei malignes » (Psautier d'Oxford), « li malignes esperiz » (Les quatre livres des Rois, Le Roman de la Rose), « li malignes espirs » (Dialogues de saint Grégoire), « O, tu malignes serpenz » (Sermon de saint Bernard)
    . Rien que de très conforme à l'étymologie, me fera-t-on remarquer avec juste raison : le bougre n'est-il pas emprunté du latin malignus (« de nature mauvaise, perfide, méchant ») − lui-même dérivé de malus −, comme digne est emprunté de dignus ? Ce n'est qu'au XVsiècle que la forme masculine malin a été refaite sur le modèle des adjectifs en -in, -ine (divin/divine, fin/fine, etc.) :  « [le] malin esprit » mais « par maligne volonté » (Jean de Boucicaut). Rien que de très prévisible, là encore, quand on sait que l'ancienne langue populaire, prompte à confondre les sons n et gn (1), prenait un malin plaisir à faire rimer maligne (depuis réservé au genre féminin) avec coquine. Aussi ne s'étonnera-t-on pas de voir apparaître dans la foulée − et jusque chez les gens cultivés − la variante féminine maline (par conformation de la graphie à la prononciation populaire) à côté de maligne et, accessoirement, les avatars masculins maling, malingt (par fausse réfection étymologique) à côté de malin : « pour guarir une soif maline » (Olivier Basselin) ; au XVIe siècle : « telle fièvre maline », « cette vieille maline » (Ronsard) ; « la peste maline » (Jean Vauquelin de la Fresnaye) ; « la maline influence » (Philippe Desportes) ; « L'Envie [...], maline, ne paist son ire que de pleurs » (Guillaume du Bartas) ; « fausses imputations et malignes calomnies » (Jacques Amyot) ; « l'esprit maling », « autres malignes bestes » (Rabelais) ; « ô malings et pervers », « la tyrannie du maling esprit », « [une] poincte de volupté maligne », « Elle est de nature si maligne et ruineuse » (Montaigne) ; « ulcère malingt » (Jean Canappe) ; « pustules malignes » (Ambroise Paré) ; « malaingtz enseignementz » (Farce nouvelle des brus) ; et au XVIIe siècle : « On dit un ulcere malin et non pas maligne » (Vaugelas) ; « une fièvre très maligne », « quand on veut marquer qu'une personne est fine, rusée, maligne » (Gilles Ménage) ; « De toutes les passions, [la paresse] est la plus ardente et la plus maligne » (La Rochefoucauld) ; « malignes fureurs », « malignes frénésies » (Boileau) ; « les ingrats, [...] les critiques malins », « la curiosité maligne » (Fénelon) ; mais « Elle sent son ongle maline » (La Fontaine, qui − soit dit en passant − faisait ongle du féminin comme son étymon latin), « [Que] Dieu vous donne mari peu malin, Puisque vous êtes peu maline » (Pierre Scarron). Reconnaissez qu'une chatte (noire), fût-elle des plus malignes, n'y retrouverait pas ses petits...

    Les graphies malin, maligne se sont depuis imposées dans le bon usage, sans que la forme maline disparaisse pour autant. Cette dernière s'est notamment maintenue dans le langage familier, dans certains patois (« En Normandie et dans d'autres provinces, le peuple prononce maline », selon Littré), ainsi que dans des écrits voulant reproduire ou imiter les usages oraux : « Élodie se montrait étonnante, aussi énergique et maline que Nénesse » (Zola), « De malines fossettes » (Verlaine), « Toinette la maline » (Jean Richepin), « Elle est "maline", comme disaient les bonnes femmes » (Charles Péguy), « Et non, non, elles n'étaient pas malines, malines, mais bêtes comme nous » (Jean Guéhenno), « la joie [...] d'être la plus futée, la plus "maline" » (Maurice Genevoix), « Elle sera toujours aussi maline » (Hervé Bazin), « Oui, couillon, mais elles sont malines, les palombes ! » (Michèle Perrein), « une jeunette maline et dépensière » (Lyonel Trouillot), « Cessez de faire la maline » (Marc Levy), « elles sont malines, les flammes » (Vincent Message). Thomas, Girodet, Hanse et Capelovici ont beau se récrier (« Le féminin de malin n'est pas maline, mais maligne »), plus d'un spécialiste laisse entendre que la langue, dans cette affaire, aurait gagné en précision. Ainsi d'Albert Dauzat, selon qui − « dans l'usage ordinaire de la bonne bourgeoisie parisienne » − à la graphie maligne serait désormais attaché le sens étymologique de « qui est porté à nuire ; dangereux » (une tumeur, une influence maligne) et à maline, celui − plus récent (2) − de « fin, rusé, habile » (elle n'est pas bien maline) ; du TLFi : « Dans ce sens [« qui fait preuve d'ingéniosité, de ruse, de roublardise », en parlant d'une personne], la forme féminine maline tend à se substituer à celle de maligne » ; de Bernard Cerquiglini : « Les deux féminins maligne et maline ne sont pas synonymes » ; ou encore d'André Goosse, le continuateur de Grevisse : « Dans tous ces exemples [avec maline], le sens est "fin, rusé, spirituel...". À maligne s'attache souvent une idée de méchanceté. »

    C'est, me semble-t-il, aller un peu vite en besogne. Car enfin, cette spécialisation des deux féminins, quand elle serait jugée opportune, est loin d'être reçue par l'usage et Goosse, s'il s'en était donné la peine, aurait aussi bien pu aligner les exemples contraires : « elle était maligne et pleine d'esprit » (Comtesse de Ségur), « j'ai connu des bécasses, des oies, des grues qui étaient plus malignes que toi ! » (Dumas père), « Ils sont plus malins que vous, mais je suis aussi maligne qu'eux » (Dumas fils), « tu es aussi bête qu'elle est maligne » (Zola), « [Elle] est fine comme l'ambre, maligne comme un singe » (Proust), « Retourne à tout ce qui convient à une petite bourgeoise égoïste, pas très maligne » (Colette), « Elle, la maligne, elle les voyait » (Maurice Genevoix), « [Sa femme] n'était pas plus maligne que ces bonnes putes » (Hervé Bazin), « Elle était peut-être maligne, mais [...] » (René-Jean Clot), « avec des naïvetés si malignes, qu'on peut se demander s'il ne s'agit pas d'une supercherie » (François Nourissier), « plus intelligentes ou en tout cas plus malignes que nos congénères » (Françoise Verny), « une main leste, et maligne » (Jean-Jacques Lévêque), « cette réponse plus maligne qu'intelligente » (Frédérick Tristan), « Elle est plus rapide que lui, plus futée, plus maligne » (Patrick Cauvin), « C'était la plus maligne des trois » (Michel del Castillo), « Tu es plus maligne, toi... » (Françoise Sagan), « Elle est trop maligne pour disputer une place qu'on s'apprête à lui contester » (Dominique Jamet), « Voulant faire sa maligne » (Gérard Guégan), « Moi, je suis plus maligne. Je ne me suis jamais fait prendre » (Jean-Marie Rouart), « Tout le monde sait que les femmes sont plus malignes que les hommes, surtout dans les romans de Didier Van Cauwelaert » (Patrick Besson), « La garce ! Elle s'croit maligne, cette putain, hein ? » (Calixthe Beyala), « les plus malignes [des vaches] » (Marcela Iacub), « ce n'est pas qu'elles étaient plus malignes ou plus fortes » (Colombe Schneck), « elle était la plus belle, la plus intelligente, la plus drôle, la plus maligne » (Éliette Abécassis), « Seule la troisième semblait s'en sortir. Ce n'était pas qu'elle était plus maligne » (Isabelle Sorente), « quand elle se croit plus maligne que tout le monde » (Amanda Sthers), « Vous êtes toujours plus maligne que tout le monde » (Camille de Peretti). S'il en fallait quelques preuves supplémentaires, on les trouverait sans peine dans nos dictionnaires : « Qui témoigne d'astuce, d'ingéniosité, de perspicacité : Sa réponse était très maligne » (Larousse en ligne), « Une petite maligne » (Robert illustré), « Faire le malin, la maligne : fanfaronner » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie).

    Pour Albert Dauzat, l'explication est simple : « La force des prescriptions orthographiques officielles, qui ne reconnaissent que maligne, est telle que cette différenciation se trouve empêchée de pénétrer librement dans les écrits. » Est-il pour autant certain, comme le laisse entendre notre linguiste, que maligne, féminin à finale rare, recule devant maline dans le langage parlé ? Dupré pense « plutôt le contraire ». Vous l'aurez compris : bien malin qui pourrait préciser l'état actuel de l'usage, tant écrit qu'oral, en la matière. Tout ce que l'on peut dire sans trop se tromper, c'est, d'une part, que la forme maligne est seule usitée, de nos jours, au sens médical de « qui s'aggrave progressivement et de façon inexorable » et, spécialement, « qui est de nature cancéreuse » (une tumeur maligne, par opposition à une tumeur bénigne) ; d'autre part, que le mot (au masculin comme au féminin) peut prêter à confusion : des expressions comme regard malin, lueur maligne doivent-elles s'entendre au sens de « méchant, malveillant » ou de « rusé, malicieux » ? Force est de reconnaître que le contexte ne permet pas toujours de lever l'ambiguïté. Est-ce là une raison suffisante pour accueillir la variante maline à bras ouverts ? Le Malin se cache, à l'occasion, dans de fichus détails...

    (1) Selon Grevisse, le même phénomène s’observait aussi, « jusqu'à l'époque classique et au-delà », pour signe, signer, assigner, digne, bénigne, cygne, qui se prononçaient sans mouillure du n.

    (2) Ce sens familier serait tout de même apparu − sous l'influence de malice ? − dans la seconde moitié du XVIe siècle, sous la plume de Boileau : « Le Français, né malin, forma le vaudeville. »

    Remarque 1 : Dans ses Petites Chroniques du français comme on l'aime (2012), Bernard Cerquiglini fait remonter la forme masculine malin... au Xe siècle. Diable !

    Remarque 2 : C'est à dessein que Rimbaud intitula La Maline le portrait qu'il entendait brosser d'une serveuse aguichante. Il n'hésita pas davantage à employer dans ledit sonnet l'adverbe malinement (au lieu de malignement). Précisons à ce propos que le nom correspondant à l'adjectif malin est malignité.

    Remarque 3 : L'antonyme bénin, bénigne a suivi la même évolution. Voir également le billet Bénigne / Maligne.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Une équipe puissante et maligne.

     

    « Ouverture d'espritProto-type »

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  • Commentaires

    1
    Michel JEAN
    Mercredi 7 Octobre 2015 à 10:39

    Bonjour M. Marc, oui mais quelquefois  la coupure (gn) représente le son [n] ex: c'est magnifique !, g et n peuvent aussi  être contingus sans être de la même coupure, ex: ignifugé. Complexe que d'être maligne ? (!) Merci. Bye. Mich.

    2
    Mercredi 7 Octobre 2015 à 11:36

    Magnifique a connu une évolution similaire à celle de maligne : on le trouve orthographié manifique chez Rabelais (sous l'influence de la prononciation populaire), alors que le n doit être mouillé : ma-gni-fi-k' (selon Littré et les dictionnaires usuels).

    3
    Vincent
    Mercredi 7 Octobre 2015 à 15:35

    Bonjour Michel,

    C'est la première fois que j'entends que magnifique puisse se prononcer manifique. Vous êtes de quelle région ? Ça me fait penser aux nombreux français qui prononcent juin comme joint. Ici, en Normandie, on a vu qu'il y avait un u entre le j et le i.

    Vincent

     

    4
    Isabelle 36
    Jeudi 8 Octobre 2015 à 09:42

    Bonjour Marc,

    Je me demande si cette expression s'emploie : vigilance sur (quelque chose, Internet, par exemple). 

    J'ai trouvé nombre de formulations:  se montrer/rester vigilant (avec, je suppose).

    En tout cas, cela ne me satisfait que moyennement. Est-ce toutefois correct ?

     

    Merci beaucoup

     

     

    5
    Michel JEAN
    Jeudi 8 Octobre 2015 à 09:50

    Bonjour M. Marc, effectivement il y à ,selon moi, de quoi s'égarer entre la prononciation avec le [n} mouillé, mais aussi la semie- consonne ou (semie-voyelle) [j] également entendue avec le mot magnifique et d'autres avec un orthographisme proche ou similaire. Tout cela n'est pas de mon niveau, dépasse mais tristes compétences de médiocre grammairien. Néanmoins dans le mot "juin", dont la prononciation est flottante, la plupart des Parigots donnent à la coupure (in) la valeur [un] .Merci. Bye. Mich. 

    6
    Jeudi 8 Octobre 2015 à 10:20

    Les dictionnaires sont peu diserts sur le choix de la préposition après vigilance. Sur vient spontanément à l'esprit, par analogie avec veiller ("L'homme sage est vigilant sur ses intérêts", François Guizot), mais à l'égard est tout aussi approprié : "Redoublez votre vigilance à l'égard de la fille qui ne détourne point la vue des hommes" (Bible, traduction de Lemaistre de Sacy, cité par Littré). Notez toutefois que vigilant signifie "qui veille avec soin, avec une attention soutenue"... et non "qui se méfie" !

    7
    Isabelle 36
    Jeudi 8 Octobre 2015 à 11:08

    Merci de vos commentaires, surtout sur le sens. Une autre question mais que je n'arrive jamais à trancher. Quand on parle de la teneur, la présence, doit-on mettre au pluriel ou au singulier ? Peut-on dire la teneur en chlorite ou en chlorites ? des eaux chargées en matières organiques ou matière organique ?

    Merci encore

      • Jeudi 8 Octobre 2015 à 12:31

        Tout dépend du contexte : "teneur en acide(s), en carbone, en eau" lit-on dans le TLFi.

    8
    Pingouin
    Jeudi 8 Octobre 2015 à 22:04

     

    Histoire de faire le malin... voici un petit témoignage.

     

     

    Sans vouloir parler au nom de ma (jeune) génération, j'ai vraisemblablement appris le mot malin dans son seul sens de rusé, fin, astucieux. Et enfant, par analogie avec les adjectifs en -in et -ine, le féminin maline était tout trouvé. A tel point que j'ai pu considérer, un certain temps, maline et maligne comme deux mots différents. J'ai assurément découvert maligne avec l'expression tumeur maligne – et pour définition (soufflée par le contexte), que cela s'opposait à bénin, bénigne. C'est bien tard, en ouvrant un dictionnaire, que j'ai compris le mal qui se cachait (pas très bien, il est vrai) dans le malin. Ce qui peut expliquer pourquoi, aujourd’hui, je trouve un côté plaisant à maline et tenir le -gn de maligne plus sournois.

     

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