• Le paquebot (France) ivre

    « "Je ne bois pas toujours d'alcool, malgré ma réputation, s'est défendu l'acteur. Je préfère regarder les gens. La vie m'ennivre » (à propos de Gérard Depardieu, photo ci-contre, interviewé sur France Inter).
    (paru sur francetvinfo.fr, le 15 juin 2015)
    (photo Wikipédia sous licence GFDL par Georges Biard)

     

    FlècheCe que j'en pense


    Mais pourquoi tant de... n ? La faute à une graphie passablement éloignée de la prononciation traditionnelle. Car enfin, enivrer (et ses dérivés enivrant, enivrement) ne se prononce-t-il pas comme s'il y avait deux n, en donnant à la première syllabe le son nasal an : an-ni-vré ?

    En 1787, Féraud faisait déjà remarquer, non sans quelque apparence de raison, que l'orthographe ordinaire (avec un seul n, donc) pouvait induire en erreur : en écrivant enivrer, enivrant, grande est en effet la tentation, sous l'influence de termes comme énergie, énigme, de se laisser bourrer le... mou(t) et de prononcer énivrer, énivrant. Et de fait, ces formes fautives − « véritables barbarismes  » (selon le linguiste Martinon) qui masquent la formation du mot − se trouvent jusque dans les meilleures bouches et sous les meilleures plumes : « C'est dire que nul plus que lui n'eût été capable de s'énivrer immédiatement des théories de notre ami » (Maurice Barrès), « la nature est là, [...] remplie d'un mystère énivrant » (François Mauriac), « un mal délicieux et énivrant » (Jean Giono), « faire ces grandes choses qui semblent, tout comme moi, l'énivrer profondément » (Edmonde Charles-Roux). Aussi Féraud suggérait-il de dissiper l'équivoque, et pas uniquement dans les vapeurs d'alcool : « Si l'on écrit ennivrer, comme ennuyer, l’orthographe est alors conforme à la prononciation. »

    Il faut bien avouer que la transcription des voyelles nasales, en français, n’est pas un modèle de cohérence. Jugez-en plutôt : ennoblir et ennuyer, mais enorgueillir et enivrer. L'étymologie n'est évidemment pas étrangère à cette affaire qui ne tourne pas rond. Après tout, les deux dernières formes ne sont rien d'autre que les préfixés avec la préposition en des anciens verbes orgoillir et ivrer : en-orgoillir, en-ivrer, « comme qui dirait donner de l'orgueil dans, causer de l'ivresse dans, rendre intérieurement orgueilleux ou ivre », selon les explications de Gattel dans son Dictionnaire universel de la langue française (1797). Si le cas d'ennoblir est du même tonneau − tout en ayant sur les précédents l'avantage d'éviter l'altération de la nasale initiale, puisque la préposition en se trouve devant une consonne (le n de noble) et non plus devant une voyelle −, celui d'ennuyer est différent : la consonne double n'y est pas étymologique, puisque le verbe, qui ne saurait être décomposé en en + nuyer, est emprunté du latin inodiare, formé sur la locution in odio esse (« être un objet de haine »). « Pour être conséquent, conclut Féraud, il faut écrire enuyer, enoblir, comme on écrit enivrer ; ou il faut écrire ennivrer, comme on écrit ennoblir, ennuyer. » Un appel qui, pour le coup, prend des allures de bouteille à la mer...

    Et que dire, encore, du verbe enamourer (traditionnellement prononcé an-na-mouré) que l'Académie − qui n'est plus à une inconséquence près, justement − écrit avec un accent, au mépris de l'étymologie ? Le même désordre règne dans les colonnes de mon Robert illustré (millésime 2013) qui, à l'entrée « enivrer », admet les deux prononciations (an-ni ou é-ni) mais seulement la graphie sans accent ; à l'entrée « enorgueillir », une seule prononciation (an-nor) et une seule graphie ; et à l'entrée « enamourer », les deux prononciations (an-na ou é-na) et les deux graphies (enamourer ou énamourer).

    Franchement, Gégé, faut-il sortir de... l'ENA pour ne plus s'entendre rétorquer que l'on n'y comprend goutte ?

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La vie m'enivre.

     

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  • Commentaires

    1
    André Blanché
    Dimanche 19 Juillet 2015 à 23:32

    bonsoir Marc,

    Cet article me rappelle un fait sans grande importance certes mais il m'amuse de le raconter.

    Quand j'avais 15 ans en 1956 j'eus , dans une dictée, la mauvaise idée d'écrire le verbe enivrer avec donc ... deux N !!! Le couperet est tombé brutalement j'ai dû copier 1000 (mille) fois ce verbe... Je pense en avoir fait pas mal mais le compte n'y était pas ... Je sentais confusément que faire une faute à 15 ans sur un mot aussi peu usité ne méritait pas cela !! Puis moi-même je fus enseignant : je n'ai pas fait cette erreur, hélas j'en ai fait d'autres. Nul n'est parfait (mon bon monsieur et cher Marc)

    2
    Dimanche 19 Juillet 2015 à 23:48

    Copier mille fois le verbe enivrer ? De quoi être ivre de colère !

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