• Le cercle de la discorde

    « A la recherche d'incarnation, Emmanuel Macron investit les monuments. »
    (Olivier Faye, sur lemonde.fr, le 15 août 2021.)  

    (photo Wikipédia sous licence GFDL par Arno Mikkor)

    FlècheCe que j'en pense


    En voilà des manières ! Notre président aurait-il à ce point perdu la tête pour ordonner le siège de nos monuments nationaux, après en avoir déjà restreint l'accès aux seuls visiteurs munis de leur pass(e) sanitaire ? Ou pis : se prendrait-il pour Christo, à vouloir envelopper façon rôti chaque centimètre carré de nos édifices emblématiques ? Que nenni ! Il suffit, pour s'en convaincre, de lire la suite de l'article du Monde, où le journaliste précise sa pensée : « Depuis le début de son quinquennat, Emmanuel Macron "habite" avec gourmandise les grands monuments nationaux et tout ce qui contribue à bâtir l'imaginaire hexagonal. » Autrement dit, l'idée ici développée est que, pour mieux incarner la France aux yeux de ses concitoyens comme de ses homologues internationaux, le locataire de l'Élysée n'hésite pas, à l'occasion, à prendre possession de Versailles pour y recevoir Poutine, à s'emparer de la tour Eiffel le temps d'un dîner avec Trump, à occuper Chambord pour y accueillir un sommet franco-italien, etc. Rien à voir, nous met en garde l'Académie, avec le sens stratégique du verbe investir : « cerner, entourer (un objectif militaire et, par extension, un lieu d'habitation ou de travail) de façon à interdire toute entrée, toute sortie », auquel il convient de ne pas ajouter celui de « envahir, occuper, prendre, pénétrer dans ». Voilà qui est dit.

    L'ennui, c'est que tous les ouvrages de référence ne sont pas aussi catégoriques. Ainsi du TLFi et du Grand Larousse qui, dans les années 1970, semèrent le trouble en associant plus ou moins directement les deux acceptions concurrentes dans la définition du sens figuré de investir : « Au fig. Entourer, cerner de toutes parts. Synon. assaillir, envahir [!] » (TLFi [1]), « Fig. Entourer de tous côtés, envahir [!] » (Grand Larousse). La chose est d'autant plus curieuse, chez Larousse notamment, que les citations choisies pour illustrer ledit sens figuré n'expriment en réalité que l'idée de entourer, environner : « N'y a-t-il pas de honte de vivre sous ce doux ciel quand, investis de spectacles gigantesques, on ne peut exhaler sa part d'âme et de génie [...] ? » (Sainte-Beuve, 1834), « Toute cette splendeur végétale dont nous étions investis » (Gauguin, 1894). Qu'à cela ne tienne ! Le dictionnaire à la Semeuse a depuis lors clarifié sa position... en gratifiant l'acception critiquée d'une définition propre : « Se répandre en un lieu au point de l'occuper ou de paraître l'occuper complètement : La police a investi tout le quartier » (Larousse en ligne). Ce faisant, il entérine l'ambiguïté : investir un lieu, est-ce l'encercler sans y pénétrer ou déjà l'occuper ? Le plus souvent, le contexte nous aide à choisir le bon camp. Comparez : (sens « classique ») « Le galant donc près de la forteresse Assied son camp, vous investit Lucrèce » (La Fontaine, 1671), « [Cette femme] m'obsède, m'investit, m'assiège » (Victor Hugo, 1833), « La cité de l'acier s'était vue investie par une véritable armée de reporters [...]. Mais cette armée vint se briser comme une vague contre l'enceinte extérieure » (Jules Verne, 1879), « [L'été] investit Paris, puis l'emporta d'assaut » (Georges Duhamel, 1929), « Une bande de feu, de quelque cinquante mètres de large, investissait le village » (Montherlant, 1939) et (sens « moderne » critiqué) « Cette entreprise étrange, qui consiste d'abord à briser les sceaux d'un livre, à le forcer, le pénétrer ; puis à se laisser pénétrer à son tour, investir, envahir par ce livre » (Bernard-Henri Lévy, 1988), « "Habiter les fonctions présidentielles" [...] ; il s'agit bien de pénétrer à l'intérieur, dans cet espace réservé, quasi sacré, des grandes fonctions. D'aller dedans, d'investir, version militaire, de pénétrer » (Alain Rey, 2008). Mais il est des cas où le doute est permis : « Investir cet espace, le peupler des créatures de son imagination est le premier jeu de l'enfance » (Michel Déon, 1985) et d'autres, dont on ne sait s'il faut rire ou pleurer : « Au lieu d'investir Alésia, [César] décide de la cerner » (Pascal Ceaux, 2015).

    Et si nous laissions les a priori au vestiaire pour mieux comprendre de quelle étoffe notre verbe est fait ?

    À l'origine est le latin investire − formé de in (préfixe marquant « l'aboutissement d'une action » selon le Grand Larousse, « une idée d'enveloppement » selon Auguste Brachet) et de vestire (« vêtir, habiller ») −, qui signifie proprement « revêtir, recouvrir (comme un vêtement), orner » (2). À la faveur d'une métaphore, le verbe a pris dans la langue juridique médiévale le sens de « revêtir solennellement d'un pouvoir, d'une dignité (par la remise symbolique d'une pièce de vêtement ou d'un attribut) ; donner ou recevoir en jouissance (un bien, un fief, une charge, etc.) » (3). Ce sont là les deux seules séries d'acceptions mentionnées par Du Cange et Niermeyer. D'autres latinistes (dont Gaffiot) croient pourtant en déceler une troisième dans un texte de Mécène, rapporté par Sénèque : « Focum mater aut uxor investiunt. » Voici ce qu'en disait Gilles Ménage en 1694 : « Sénèque, blâmant le stile de Mécénas, dont il dit que les paroles sont affectées ou basses ou détournées de leur naturelle signification, rapporte ce fragment où, décrivant un homme pauvre, il dit que son foyer est si petit que, quand sa sœur [!] et sa mère se rangent à l'entour, elles l'environnent tout à fait. Or comme les façons de parler les plus étranges, quand elles partent de la bouche de quelque personne de grande autorité, se glissent facilement dans l'usage, il est croiable que le verbe investir, pris pour environner, trouva des imitateurs » (Dictionnaire étymologique). Loin de moi l'intention de tailler une... veste à notre éminent grammairien, mais enfin, quel crédit accorder, je vous le demande, à une analyse fondée sur un fragment particulièrement confus et décousu, dont l'interprétation est depuis l'objet d'une querelle de spécialistes ? (4) Lesdites femmes recouvrent-elles (de leurs vêtements), décorent-elles (de divers plats et objets) ou encerclent-elles le foyer ? Inutile de tourner plus longtemps autour de l'âtre : supposer, sur la seule foi de cette attestation empruntée à une plume moquée pour son affèterie, que l'idée d'encerclement, d'environnement (par des personnes) circulait sous le manteau du latin investire me paraît hautement hasardeux.

    Dès le XIIIe siècle, les acceptions latines passent en français, d'abord sous la forme populaire envestir (5) : « De tote ceste chose [= un moulin] me suy je desvestuz et en a l'abbé et lo covant devant diz envestu » (Charte de la Haute-Marne, 1240), « Li église en [= de tels biens] est enviestie » (Cartulaire de l'abbaye de Flines, 1274), « Mais au reformer home Diex envesti teil haire [= chemise] » (Allégorie des quatre filles de Dieu, XIIIe siècle), « Or se doivent ilh entremetre D'iauz envestir en la presence D'Amor » (Jacques de Bésieux, fin du XIIIe siècle), « De toutes les choses dessus dites, fu lidis Symons investus » (Trésor des chartes du comté de Rethel, 1365), « La royne Jehanne seconde fust couronnee et investie dudit royaume » (Antoine de La Sale, vers 1445), « Me suis envestu De ton blanc habit » (Le Pèlerinage de Jésus-Christ de Guillaume de Digulleville, version remaniée vers 1500 [6]). Mais voilà que le verbe investir se sent à l'étroit dans le costume deux pièces qu'on lui a taillé. Au début du XIVe siècle, il en passe un nouveau, fait sur mesure pour le domaine naval : « [Ils] alerent envestir les guallées des Pizans » (Les Gestes des Chiprois, vers 1320), « Vous [et vos treize galées] me veinstes courir sus et investir » (Le Livre des faits de Jean Le Meingre, dit Boucicaut, vers 1410), « La dite nef fut investie et combattue très asprement » (Georges Chastellain, vers 1470). Il s'agit, nous dit-on, d'un italianisme, comme on en trouve tant dans les textes de cette époque ; encore convient-il de s'entendre sur le sens du mot emprunté. Et c'est là que les choses se compliquent : le TLFi et le FEW croient y voir celui de « encercler, cerner (pour attaquer) » (7)... à tort ! « Investir, c'est attaquer » − sans idée obligée d'encerclement, donc −, rectifie Étienne Cleirac dans Les Us et coutumes de la mer (1636). « Attaquer, assaillir », « Heurter ou frapper un vaisseau », complètent respectivement César Oudin (en 1607) et son fils Antoine Oudin (en 1640) (8). Rien que de très conforme, il est vrai, à l'usage maritime italien, où investire est attesté depuis la même époque avec le sens de « assalire un'imbarcazione nemica ; abbordare, arrembare », selon le Grande Dizionario della lingua italiana de Salvatore Battaglia.

    Il faut attendre le XVIe siècle (et le perfectionnement des techniques de siège ?) pour que notre verbe, passant dans la langue militaire terrestre à l'imitation de son équivalent italien, commence à développer le sens de « entourer avec des troupes, cerner (une place forte, une garnison) », qui finira par l'emporter sur celui de « attaquer ». Comparez : (attaquer, sans idée d'encerclement) « Nous courusmes tout droict à eux pour les envestir avec les picques » (Blaise de Monluc, avant 1577), « [Les Romains] investissent les Alemans et les enferment par derrière » (Achille de Harlay traduisant la phrase de Tacite « tergis Germanorum circumfunduntur », 1644) et (encercler, assiéger) « [Il] alla en attendant l'artillerie l'[= la ville d'Arlon] investir, à ce que personne n'y peust entrer ou en sortir » (Martin du Bellay, avant 1559), « Ils investissoient ia Pise avec quarante mille hommes » (Jean Hamelin de Sarlat traduisant la phrase de Tite-Live « Pisas jam quadraginta millibus hominum circumsedebant », 1580 ; « avoient enveloppé » chez Blaise de Vigenère, édition de 1606 ; « avoient enfermé » chez Pierre Du Ryer, 1653), « Mon avis est, dit il, que l'on ne tienne conte D'assaillir du matin la tour, mais l'investir Afin que l'ennemy n'en puisse ressortir » (Jean du Vignau, traduction d'un texte italien, 1595). Seulement voilà : les ambitieux finissant toujours par s'emparer du pouvoir eux-mêmes sans attendre qu'on les en coiffe (dixit Duneton), la langue en était venue entre-temps à former sur investir quelqu'un de « le mettre en possession de » le pronominal s'investir de avec le sens de « s'emparer de, usurper ». Pour preuve ces exemples, empruntés pour la plupart à Huguet : « [Il] senvestit de toux les pays qu'il avoit conquis » (Jean Servion, vers 1465), « Le roy mort, ce meschant s'investit aiséement du royaulme » (Amadis de Gaule, 1540), « Elichus s'envestit de plusieurs places fortes » (Jean Millet, 1556), « Auparavant que les Bourguignons se fussent investis d'une partie des Gaules » (Étienne Pasquier, vers 1570), « Alexandre le Grand s'estant emparé de l'Empire et richesses de Darie, vint aussi s'investir de la ville capitale » (André Thevet, 1575) (9). Autrement dit, en contexte guerrier, on pouvait investir un navire (= l'attaquer, l'aborder), investir une ville (= l'encercler, l'assiéger) et s'investir d'une ville (= s'en emparer) (10). Vous parlez d'une pagaille !

    Une pagaille qui remonte au XVIe siècle...

    Mais j'entends d'ici les esprits tatillons protester que le tour critiqué n'est pas s'investir de au sens de « s'emparer de » mais investir au sens de « envahir, occuper, pénétrer dans », ce qui n'est pas tout à fait la même chose. « Je n'aime pas, mais alors pas du tout, l'usage actuel, pourtant répandu, du verbe investir, confessait ainsi Bernard Cerquiglini en 2013. Je lisais récemment que l'armée américaine à Bagdad avait investi un immeuble ; on voulait dire l'avait occupé. » Encercler, occuper... D'aucuns expliquent ce glissement de sens par l'attraction paronymique du verbe envahir, d'autant plus irrésistible que celui-ci a un temps partagé avec investir le sens de « attaquer, assaillir » (11). D'autres y voient plutôt l'influence du sens financier que investir a emprunté cette fois à l'anglais to invest (qui l'avait lui-même repris à l'italien investire [12]) : « C'est, je crois, ce sens nouveau, "placer de l'argent dans une entreprise", qui a fait bouger le sens ancien : investir ne signifie plus "assiéger une ville" mais "y pénétrer" » (Bernard Cerquiglini). D'autres enfin soulignent le poids sémantique du préfixe latin : « Investir se prêtait mal à exprimer le fait de "rester à l'extérieur, ne pas occuper", [en raison du préfixe in qui,] comme son doublet en (envahir), situe le résultat de l'action dans son objet : on investit quelqu'un d'une fonction, mais aussi dans une fonction ; on investit de l'argent dans une opération [j'ajoute : on investit l'armée ennemie dans son camp]. Le glissement observé dans l'emploi militaire ou policier de ce verbe [tendrait donc] à redonner une cohésion sémantique à un signifiant dont les acceptions étaient devenues disparates et presque contradictoires » (Charles Muller, 1981).

    Un détail, cependant, me chiffonne : ce glissement de sens − qui, soit dit en passant, est également observé en italien (13) − est-il aussi récent que Cerquiglini le prétend ? Rien n'est moins sûr. Car enfin, la prise d'une place forte ayant d'ordinaire pour préliminaire un investissement (« manœuvre stratégique qui consiste à cerner ou à bloquer l'ennemi de sorte qu'il ne puisse ni sortir ni être secouru »), on peine à croire que la langue courante ait attendu le XXIe siècle pour se laisser aller à quelque raccourci ou confusion entre le moyen et l'objectif militaires (14). Je n'en veux pour preuve que ces exemples anciens de maisons investies... de fond en comble : « Un capitaine [avec sa compagnie] investit la maison de du Molin et le trouvant dans son estude luy commanda de [...] vuider la ville » (Julien Brodeau, avant 1653), « Le capitaine de guet alla avec une bonne partie de ses gens investir la maison où logeoit mademoiselle de Chaunes. L'ayant trouvée preste à se coucher [...] » (Relation de l'établissement de l'institut des Filles de l'Enfance de Jésus, 1689), « Le duc de Roquelaure fit investir la maison : on les [= les insurgés] trouva dans le grenier » (Mercure historique et politique, 1710), « On fit investir la maison où [un canonnier autrichien] s'était caché, à cette fin de la fouiller » (journal du dragon Marquant, 1792). Toute similitude avec l'immeuble investi par l'armée américaine... ne saurait être fortuite ! Plus troublant encore est cet emploi figuré déniché dans Les Vies des dames galantes (vers 1590) de Brantôme : « Son amy la tenoit embrassée et investie. » Huguet y glose le participe investie par « entourée » et, de fait, on imagine bien les deux amants en train de s'embrasser et de « s'entourer étroitement (comme on le ferait d'un vêtement) », bref de s'enlacer. Mais intéressons-nous à la suite : « Son amy la tenoit embrassée et investie sur le bord de son lit, quand ce vint sur la douce fin qu'il eut achevé [...]. » Vous ne rêvez pas : c'est bien d'une scène de coït qu'il s'agit, où la demoiselle est moins « entourée » que « prise, pénétrée » par son amant ! « Investir [est ici] employé dans un sens obscène pour "faire l'acte vénérien" », confirme Auguste Scheler dans son Glossaire érotique de la langue française (1861).

    Résumons : le sens militaire « entourer de troupes » − qui « n'existait pas en latin », insiste Claude Duneton (Au plaisir des mots, 2004) à la suite de Bloch et Wartburg − est apparu après celui de « attaquer », que investir partageait autrefois avec... envahir ! Quant au sens aujourd'hui critiqué, force est de constater qu'il était en germe de longue date : dès le XVIe siècle, avec l'emploi de s'investir de au sens de « s'emparer de », puis à partir du XVIIe siècle, avec les premières attestations de ce que j'appellerai investir 2 en 1, au sens double de « encercler, puis forcer, pénétrer » (la première valeur s'effaçant peu à peu au profit de la seconde). Ces considérations suffiront-elles à gagner l'indulgence de ceux, nombreux, qui répètent à l'envi que « le sens d'“envahir, occuper” n'a jamais été [celui du verbe investir] » (Bruno Dewaele, 2009), « investir un lieu consiste précisément à ne pas y entrer » (Pierre Jourde, 2010), « investir ne doit pas être confondu avec envahir, mais limité au sens de "cerner" » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie) ?

    Il m'étonnerait que les sages en habit vert envisagent de retourner leur veste...
     

    (1) Citons également cette définition rattachée au sens propre militaire : « Par analogie. (L'objet désigne un lieu d'habitation ou de travail) Envahir par la force » et que vient contredire l'exemple qui l'accompagne : « Les gardes du commerce investirent mon domicile. Je fus épié, surveillé, saisi à l'improviste, et conduit à la prison de Clichy » (Louis Reybaud, 1842).

    (2) « [Terga monstri] scrupeo investita saxo » (Ennius), « Quas [silvas] nemore nudo primus investit tepor » (Sénèque), « Publicas porticus investivit pictura » (Pline l'Ancien), « Investivit confessionem beati Petri ex argento puro » (Liber Pontificalis).

    (3) « Per suos wadios advocatum [de quodam praedio] investiverunt » (texte daté de 781) et autres exemples cités par Niermeyer.

    (4) « Le fragment [de Mécène] est d'interprétation incertaine et aussi riche en raretés linguistiques », observe Silvia Mattiacci. Voir notamment à ce sujet les analyses de Norden, de Lunderstedt et d'Avallone.

    (5) Comme ce fut souvent le cas, le préfixe latin in finit par l'emporter sur le préfixe français en : encarcerer > incarcérer, enfernal > infernal, etc.

    (6) La date donnée par le FEW (« ca. 1350 ») est erronée : c'est « Et en toi me suis ja vestu De ton blanc habit » qui figure dans le manuscrit original (selon Stürzinger et Stumpf).
    L'attestation signalée dans Guillaume de Dole semble pâtir de la même confusion entre vestir et envestir.

    (7) Huguet, de son côté, tend à établir une distinction entre envestir « entourer » et investir « attaquer ». Les exemples qu'il cite ne sont, hélas ! guère édifiants : « Encercler. Les chevaliers [...] Ont envesty de rame et de courage [...] quatre fustes (Germain Colin-Bucher) », « Attaquer. Leurs vaisseaux tendoient les flancs à ceulx des ennemys qui venoient impétueusement à les investir (Amyot) ».

    (8) Investir contre (la) terre s'est dit, par ironie, pour « gagner la terre, fuir (afin d'éviter la poursuite d'un navire ennemi) ».

    (9) Et, figurément : « S'investir du bien d'autruy » (Jean de Monluc, avant 1579), « Nous nous investissons de celles [les facultez] d'aultruy » (Montaigne, 1588), « Nous nous coiffons et investissons les vices et passions les uns aux autres » (Pierre Charron, 1601).

    (10) Les trois acceptions se trouvent, par exemple, chez François de Belleforest (1530-1583) : (attaquer) « Aussi tost qu'une armee ennemie se presentera [en mer] pour nous investir », (assiéger) « Il l'[= la ville de Neufchastel] envoya investir par les sieurs de Guitry et de Hallot », (s'emparer, usurper) « Il s'investit de l'empire de Trapezonde ».

    (11) « [Les guallées des Jenevés] les envaïrent et les envestirent, et fu la bataille entr'eaus » (Les Gestes des Chiprois, vers 1320), « [Ilz] envahirent et envestirent couraigeusement lesditz navires » (Jean Lemaire de Belges, avant 1525), « Terga invadere jubet, Tacite. Il commanda de les investir [= les attaquer] par derrière » (Pierre Danet, Dictionnaire latin-français, 1680).

    (12) Le français investir ayant emprunté dès le XIVe siècle plusieurs sens à l'italien investire, on se demande pourquoi il ne s'est pas intéressé dans la foulée à son acception financière, pourtant attestée outre Alpes en 1333. Il faudra attendre le XIXe siècle pour voir apparaître les premiers emplois de investir en contexte économique, dans des traductions de textes anglais : « Il y a plus de cent millions de capitaux britanniques investis dans ces possessions » (traduction d'une lettre à l'éditeur du Times, 1810).
    À propos de l'anglais to invest, Jean-Paul Kurtz précise : « La signification "utiliser de la monnaie pour produire des profits" date de 1613 en relation avec le commerce réalisé avec les Indes orientales et est probablement un emprunt à l'italien investire (13e siècle) de la même racine que le latin via la notion de donner à son capital une nouvelle forme » (Dictionnaire étymologique des anglicismes, 2013).

    (13) « Assaltare, assediare (un luogo fortificato, una città). Anche : invadere », lit-on dans le Grande Dizionario de Salvatore Battaglia.

    (14) Mary Munro-Hill n'est pas loin de penser la même chose : « One can appreciate the rather fine dividing line between besieging and invading, since a siege often precedes an invasion » (Aristide of Le Figaro, 2017).

    Remarque 1 : Par quel mystère est-on passé, en français comme en italien, de l'idée de revêtir à celle de attaquer, entourer de troupes ? La thèse traditionnellement admise repose sur une nouvelle métaphore : « Investir une place. Comme qui diroit, l'entourer ; de la façon qu'une robe entoure le corps de la personne qui la porte » (Gilles Ménage, Dictionnaire étymologique, 1694), « Du sens de "entourer quelqu'un d'un vêtement", la langue militaire est passée à "entourer de troupes", c'est-à-dire "cerner des ennemis, assiéger une ville" » (Bernard Cerquiglini, 2013). Claude Duneton n'hésite pourtant pas à la tailler en pièces : « Rien n'est moins assuré que cette comparaison vestimentaire légèrement absurde. » Et il ajoute : « [En revanche,] on comprendrait parfaitement que les Italiens aient puisé dans une vieille technique attaquante qui se pratiquait encore au Moyen Âge, et qui consistait à jeter un filet, une couverture, une chape enfin, sur son adversaire afin de le maîtriser plus facilement. En auraient-ils tirer le verbe investire, pour assaillir, qu'on ne pourrait s'étonner beaucoup. »

    Remarque 2 : Au sens de « mettre en possession », investir a pour nom correspondant investiture. Au sens de « encercler, assiéger » et de « placer (des fonds) », il a pour nom investissement.

    Remarque 3 : On notera que investir se conjugue comme finir et non comme vêtir.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    À vous de voir...

     

    « Adjectif, mais pas seulement...Pris sur le... fait ! »

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