• La partie n'est pas gagnée

    « Comme pour signifier que les préoccupations environnementales font également partie intégrale des soucis des artistes. »
    (Djamel Benachour, sur elwatan.com, le 4 janvier 2020.)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    « On doit éviter de confondre les adjectifs intégrant et intégral et de commettre ainsi l'erreur courante qui consiste à dire partie intégrale au lieu de partie intégrante, lit-on sur le site Internet de l'Office québécois de la langue française. Cette erreur est en fait un calque de l'anglais [to be an] integral part of. »

    Oserai-je faire observer à nos amis d'outre-Atlantique que la réalité est, comme souvent en matière de langue, plus complexe qu'il n'y paraît à première vue ? Car enfin, il n'est que de consulter les textes anciens pour s'aviser, avec Charles Marty-Laveaux et Émile Littré, que l'on a d'abord dit « parties intégrales où nous dirions aujourd'hui parties intégrantes ». Jugez-en plutôt : « Les parties principalz et integralz de prudence » (Oresme, vers 1370), « Les sillebes ne sont pas elemens des dicions mais en sont parties integrales » (Oresme, vers 1377), « [Telle maladie] se demonstre en toutes parties integrales » (traduction de la Practica dicta Lilium medicine de Bernard de Gordon, 1495), « Ladicte terre [...] a esté reunie au domaine [...] pour faire partie integrale d'iceluy comté » (Œuvres de Pierre Rebuffi, 1587) et encore en français moderne : « Quelles en sont les parties tant intégrales [...] que de quantité » (Corneille, 1660), « Les complétifs [...], renfermant des parties intégrales d'un tout, sont propres à former des régimes directs » (René-François Bescher, 1821). Il s'agit là d'un calque non pas de l'anglais, mais du latin médiéval philosophique pars integralis − par opposition à pars subjectiva (« partie subjective ») et à pars potentialis (« partie potentielle ») − attesté chez Pierre Abélard et chez Thomas d'Aquin pour désigner une partie distincte des autres parties auxquelles elle se joint pour constituer un tout intégral (totum integrale), à l'instar des murs, du toit et des fondations qui sont les parties intégrales d'un édifice. C'est ce même latin integralis qui sera repris comme terme de mathématiques par le savant Jean Bernoulli, avant de passer dans notre lexique à la toute fin du XVIIe siècle : « Le calcul intégral [...] consiste à remonter de ces infiniment petits aux grandeurs ou aux touts dont ils sont les différences, c'est-à-dire à en trouver les sommes » (Guillaume François Antoine de L'Hôpital, 1696).

    Seulement voilà, l'adjectif intégral avait commencé à prendre, entre-temps, le sens aujourd'hui courant de « complet, entier, sans restriction » (1), hérité du latin integer, -gri : « Son integral virginité, Sa virginal integrité » (Mystère de la Passion d'Arras, vers 1430), « Prudence n'est sans la vertu morale, Ne la vertu sans prudence integrale » (Jean Bouchet, 1550), « Le payement integral de leurs rentes » (Germain Forget, 1604). Partant, le syntagme partie intégrale tendait à revêtir l'apparence de l'oxymore. Aussi commença-t-on à voir apparaître au XVIe siècle (et surtout à partir du XVIIe siècle) la variante partie intégrante (2), où le nouvel adjectif − emprunté du latin integrans, -antis, participe présent de integrare (« rendre entier ») − s'applique à ce qui « entr[e] en la composition d'un tout » (Dictionnaire de Furetière, 1690) ou, plus étroitement, à ce qui contribue à l'intégrité d'un tout sans en constituer l'essence (Dictionnaire de l'Académie). De là l'expression désormais consacrée faire (ou être) partie intégrante de (quelque chose), « compter parmi ses éléments constituants les plus importants ».

    Est-ce à dire, pour en revenir à la mise en garde de l'Office québécois de la langue française, que l'anglais n'est strictement pour rien dans la tendance actuelle à employer l'adjectif intégral au sens critiqué de « intégrant, indispensable » ? Ce serait faire preuve de naïveté. Pour autant, n'a-t-on pas pris un peu vite pour une « erreur » ce qui n'est peut-être que la reviviscence (ou la survivance) d'un archaïsme sous l'influence de l'anglais integral ? Lequel − et c'est là le piquant de l'affaire − n'est lui-même qu'un emprunt intégral... à l'ancien français intégral !

    (1) L'Académie attendra tout de même 1835 pour intégrer l'acception moderne dans les colonnes de son Dictionnaire.

    (2) Comparez : « Des parties integrales [qui sont la teste, les mains, les piedz...] est le corps entierement composé » (Hervé Fierabras, 1550) et « Les bras, les jambes sont des parties intégrantes du corps humain » (Dictionnaire de l'Académie, 1694).

    Remarque 1 : Employé comme nom, le mot est du genre féminin et s'écrit avec un e final : L'intégrale des symphonies de Beethoven. L'intégrale d'une fonction f(x).

    Remarque 2 : On distinguera soigneusement entre : ce groupe fait partie intégrante de notre société et : ce groupe fait intégralement partie de notre société. Selon Dupré, « la première expression s'oppose à : ce groupe ne se rattache qu'accessoirement à notre société ; la seconde s'oppose à : une partie de ce groupe appartient à notre société ».

    Remarque 3 : Voir également les billets Partie prenante (marque du pluriel) et Parti / Partie.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Comme pour signifier que les artistes se soucient également d'environnement.

     

    « Casser la voixAttention à la (dé)marche ! »

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  • Commentaires

    1
    LeMarrakchi
    Samedi 7 Mars à 02:06

    Bonjour,

     

     J’ai presque honte de dire que je commets l’erreur alors que, de par mon activité de rédacteur-correcteur, je ne devrais pas !... mais les correcteurs sont des hommes comme les autres et « Errare humanum est ». Toutefois, c’est curieux quand même car j’ai le souvenir de m’être posé la question une fois entre la pertinence de intégrante ou plutôt de intégrale en complément qualificatif de partie, et ma conclusion avait été que je fais le distinguo selon la force que je prête à la richesse expressive (et on ne prête qu’aux riches, c'est bien connu !) de l’un ou l’autre qualificatif, et je m’explique. Pour moi, dire partie intégrante de la chose X signifie que cette partie est une composante de X, et en cela je suis dans la même acception que vous en donnez (aaah, vous, vous donnez quand moi je prête… biggrin !) ; par contre, avec partie intégrale de la chose X je veux dire que cette partie est une composante à part entière de X. Comme on le voit il n’y a fondamentalement pas de différence dans mon appréciation si ce n’est que j’insiste sur le fait que la partie ainsi qualifiée ne peut être ou ne doit être considérée que dans son entièreté (cette différenciation sémantique que je fais se rapproche de votre Remarque 2)… mais comme je pratique l’autocorrection qui m’amène parfois à l’autocritique, ou vice-versa (bien plus souvent), je me pose alors la question suivante à l'instant : « mon petit, la partie d’une partie de la chose X peut-elle exister ? »... ou dit d’une autre manière est-ce raisonnable à ce niveau de finesse d’envisager que l’on ne considérerait comme valable qu’une partie d’une partie constituante d’un tout ?...

    ... alors je me demande si en complément de la maxime latine antérieure je dois, ou je vais, appliquer «... et perseverare diabolicum ! »

     

    Cordiales salutations.

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