• La guerre des signes

    « François Ruffin, va-t'en guerre contre le Parti socialiste. »
    (Bruno Rieth, sur marianne.net, le 6 juin 2016)  

     

    François Ruffin (photo Wikipédia sous licence GFDL par alter JT)

     

    FlècheCe que j'en pense


    Trait d'union ou apostrophe ? L'hésitation entre les deux signes orthographiques est chose fréquente, notamment quand une forme verbale se terminant par a ou e (voire c, avec les verbes vaincre et convaincre) est immédiatement suivie d'un pronom sujet de la troisième personne (il, elle, on). Dans ce cas d'inversion du sujet, il est d'usage, en effet, de placer après le verbe conjugué un t dit « euphonique » ou « analogique », encadré de deux traits d'union : Va-t-il bien ? (l'introduction du t, marque caractéristique de la troisième personne du singulier, facilite la prononciation en évitant le hiatus entre les voyelles a et i). J'insiste : Va-t-il bien ? et non Va-t'il bien ? comme on a pu l'écrire autrefois. C'est que le t euphonique, simple béquille phonétique, ne doit pas être confondu avec le t suivi d'une apostrophe qui, lui, a une justification grammaticale : il s'agit en l'espèce de la forme élidée des pronoms te ou toi, que l'on trouve par exemple après un verbe à l’impératif ayant pour complément en ou y : Va-t'en ! (pour Va-toi-en !, l'apostrophe indiquant ici l'élision devant le e de en). Notez au passage que le pronom qui suit immédiatement le verbe dont il dépend s'y rattache toujours par un trait d'union, d'où la graphie -t'.

    Mais venons-en à l'affaire qui nous occupe. La langue populaire ou relâchée, on le constate tous les jours, n'a que trop tendance à ajouter des consonnes de liaison là où le bon usage ne l'admet pas, particulièrement des t euphoniques ailleurs qu'entre un verbe et son pronom sujet inversé. Que l'on songe aux prononciations vicieuses (appelées familièrement « cuirs ») il va-t-à Paris, il va-t-être midi, Lagardère ira-t-à toi, il pourra-t-être publié, le corps sera-t-exposé, mon cœur va-t-éclater... ou encore au Malbrough s'en va-t-en guerre de la fameuse chanson. Contre toute attente, ce t « euphonique et de fantaisie » (selon la formule de Thomas) s'est maintenu dans le composé invariable va-t-en-guerre − notez cette fois la présence du troisième trait d'union, signalant la lexicalisation de l'expression. Le mot figure en bonne place dans les dictionnaires usuels, comme nom (pour désigner familièrement un belliciste, un militaire, une personne qui préfère la force, l'affrontement pour résoudre un conflit, un fanfaron toujours prêt à combattre) mais aussi comme adjectif : « Des va-t-en-guerre, elles sont assez va-t-en-guerre » (Larousse en ligne), « Des ministres va-t-en-guerre » (Robert illustré) ; « Un va-t-en-guerre vieilli parlait d'une guerre dont il n'entendait rien » (Claude Ollier), « Méfions-nous des va-t-en-guerre, même sincères » (André Comte-Sponville), « Il ne laisse apparaître que son côté belluaire et va-t-en-guerre » (François Gibault), « Un homme d'État va-t-en-guerre » (Jean-Pierre Colignon).

    Est-il besoin de préciser que c'est sous l'influence de l'impératif Va-t'en ! que ledit composé se voit abusivement orthographier avec une apostrophe, jusque sous des plumes avisées ? Jugez plutôt : « Le fait est que le général va-t'en-guerre préférera finalement sa maîtresse au pouvoir » (André Bazin), « Louis XI ne s'est pas éteint que la va-t'en-guerre Anne de Beaujeu, sa fille préférée [...], envoie ses armées à l'ouest renverser François II » (Yann Queffélec), « Le duc de Villepin s'en va t'en guerre » (Patrick Rambaud). Ajoutons au bataillon des graphie suspectes : « Jean-Christophe, qui va-t-en-guerre contre l'hypocrisie et l'oppression » (Romain Rolland), « Si, par hasard, un va-t-en guerre, de quelque couleur qu'il soit, parle devant toi de "sacrifice suprême" » (François Cavanna), « Malbrough s'en va-t-en-guerre » (Larousse en ligne). Plus dérangeante est la confusion qui règne à ce sujet dans les colonnes du Dictionnaire historique de la langue française : le mot y est orthographié Va-t-en-guerre à son entrée alphabétique, mais Va-t'en guerre à l'entrée « guerre ». Quel pataquès !

    Remarque : La subjectivité de ces considérations d'euphonie ne vous aura pas échappé ; car enfin, je vous le demande, pourquoi le hiatus dans Il va à Paris choquerait-il moins l'oreille que dans Va-il à Paris ? En 1845, François Génin dénonçait avec vigueur l'arbitraire de ces conventions dans son ouvrage Des variations du langage français depuis le XIIe siècle : « Y a-t-il une raison raisonnable (l'usage en est une déraisonnable) pour tantôt accorder, tantôt refuser ce t ? [...] Pour autoriser va-t-il venir ? et condamner Malbrough s’en vat en guerre ? C’est une tyrannie épouvantable ! C’est abuser étrangement du titre d’académicien et du droit de faire un dictionnaire. » Encore un philologue qui s'en va-t-en guerre contre l'Académie, persifleront les mauvaises langues.
    À propos du t euphonique, le Grand Larousse encyclopédique apporte cette précision : « On dit souvent [qu'il] sert à éliminer un hiatus. Ce n'est pas exact. Car, s'il supprime l'hiatus dans a-t-il, va-t-il, viendra-t-il, il n'en supprime aucun dans aime-t-il [pour aim(e)-il]. On peut dire alors seulement qu'il maintient l'intégrité de la forme verbale. » Ce t, dont l'origine se situe vers le milieu du XVe siècle, n'a pas été choisi par hasard : il s'est imposé aux verbes qui avaient perdu leur terminaison -t ou -d à la troisième personne du singulier (à l'instar de chantet ou vat, devenus chante, va vers la fin du XIe siècle) par analogie avec ceux, majoritaires, qui l'avaient conservée (fait-il, venait-il, aimerait-il, prend-il). De là le qualificatif analogique.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    François Ruffin, va-t-en-guerre contre le Parti socialiste (ou François Ruffin va-t-en guerre contre le Parti socialiste).

     

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